Procès Cayrou: «Ce n’était pas le gars qui gueulait. C’est le silence qui était pire»
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Procès Cayrou: «Ce n’était pas le gars qui gueulait. C’est le silence qui était pire»

Temps de lecture : 21 min
Elise Costa Elise Costa

C'est l'histoire d'un homme reconverti dans la jardinerie qui rencontre une retraitée anglaise extravertie et commence à travailler pour elle. Ils deviennent amants. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse, ne laissant comme seule trace que des litres de sang.

C’est un pays d’où jaillit la sueur. À l’extrême ouest de l’Aveyron, il y a trop de travail pour que l’on prenne le temps, à la tombée de la nuit, de discuter.

Jean-Louis Cayrou naît à La Fouillade un premier novembre. Il est le deuxième d’une famille de neuf enfants où les garçons vivent dans la nature avec leur père –culture des terres, pêche et cueillette aux champignons– tandis que les filles sont retenues à la maison avec leur mère pour s’occuper des tâches ménagères.

À la fin des années 1970, le curé du village conseille à Jean-Louis de passer un CAP imprimerie. Son père aurait probablement préféré que son premier fils soit maçon, comme lui, mais Jean-Louis l’a vu trimer au gré des intempéries et rentrer le soir «poussiéreux et fatigué» et ne souhaite pas finir ainsi. Le jeune homme adorera le métier d’imprimeur, qu’il exercera pendant presque vingt ans, jusqu’à son licenciement.

Divorcé, sans attache –car il a décidé qu’il divorçait aussi de ses enfants– Jean-Louis Cayrou retourne dans sa région natale où il devient jardinier. Il vit dans une caravane stationnée au lieu-dit de Campels, sur la commune de La Salvetat-Peyralès.

La caravane où vivait Jean-Louis Cairou. | Pascal Pavani / AFP

Une situation qu’il espère temporaire. Comme il aime parler anglais et qu’il ne rechigne pas à la besogne, il travaille pour le compte de nombreux retraités britanniques attirés par le soleil. Aux experts psychiatres venus le rencontrer en détention, il parlera de «la liberté de sa vie» à cette époque où il s’occupe seul, en plein air, sans avoir de comptes à rendre à personne.

Un soir, Jean-Louis Cayrou rencontre Patricia Wilson dans un restaurant. Elle lui demande s’il peut l’aider pour son jardin. Avec son compagnon, Donald Marcus, elle a acheté quelques années auparavant une ancienne ferme située à Vabre-Tizac, et Donald n’a plus vraiment la santé pour entretenir la demeure.

Photo de la maison de Patricia Wilson prise le 4 septembre 2012 près de Vabre-Tizac. | Pascal Pavani / AFP

Patricia aime vivre la nuit, boire du bon vin, fumer des Philip Morris et lézarder sur sa terrasse en repoussant le ménage au lendemain. Mais le bleu du ciel ne suffit pas toujours et Donald Marcus retourne vivre en Écosse après une énième dispute et des problèmes de santé grandissants. Jean-Louis Cayrou et Patricia Wilson deviennent alors amants.

«Non pas son amant. Son partenaire amoureux. [...] C’est une fille qui aimait s’amuser. Elle aimait faire l’amour avec des hommes et avec des femmes mais je ne l’ai pas vue [avec des femmes]. Elle avait certains objets, elle aimait s’amuser avec, moi aussi un peu… Elle aimait certaines choses, et c’était tout le temps et partout! Je travaillais, il fallait tout arrêter. Ca ne me dérangeait pas. J’avais jamais vu ça quoi!», précisera-t-il à la psychologue.

De son propre aveu –peut-être le seul exprimé– cette liaison «ne pouvait pas durer.» Il se couche à vingt heures, refuse toutes les invitations, ne boit pas, ne fume pas, aime quand les choses sont bien rangées et se dit peu porté sur la sexualité, là où Patricia Wilson est de toutes les soirées. Le 17 août 2012, l’Anglaise rentre de Grande-Bretagne où elle vient d’acquérir une voiture cabriolet. C’est une de ces nuits d’été où la chaleur ne tombe pas. Dans sa maison en pierres de Vabre-Tizac, elle enlève sa robe, qu’elle pose nonchalamment sur ses bagages encore fermés. Elle allume son ordinateur, en petite culotte, se sert un verre de vin et lance «Sweet Sweet Baby (Since You’ve Been Gone)» d’Aretha Franklin. À 21h28 et 45 secondes, le courant est brusquement coupé. Dans l’obscurité, Patricia Wilson disparaît. Son corps ne sera jamais retrouvé.

«Sweet Sweet Baby (Since You've Been Gone)» - Aretha Franklin. | Via YouTube.

«Je demande à faire valoir mon droit de garder le silence»

Lorsqu’il entre dans le box vitré de la cour d’assises de Montpellier, Jean-Louis Cayrou est habillé exactement comme sur les photos de son premier procès à Rodez.

«-Il n’y a pas de lumière là dans le box?

-Parce que là vous êtes dans la pénombre», dit le président Charles Pinarel.

Un policier appuie sur l’interrupteur. L’huissier d’audience apporte un micro à l’accusé:

«Monsieur le président, je suis innocent. Je demande à faire valoir mon droit de garder le silence à partir de maintenant. Merci monsieur le président.»

En première instance, Jean-Louis Cayrou a été condamné à trente années de réclusion criminelle et vingt ans de sûreté pour l’assassinat de Patricia Wilson. Au dire des journalistes présents au procès de 2016, l’homme était volubile. Peut-être même trop. La parole n’est pas aisée pour lui alors quand il la prend, elle part dans tous les sens et n’arrive jamais à destination. Le discours est élaboré, mais entièrement vide.

Jean-Louis Cairou, lors de son premier procès en 2016. | Jose Torres / AFP

«On peut parler facilement et ne rien dire de soi-même, note un expert. Il parle avec aisance mais ne se dévoile pas, sinon à son insu.» Comme lorsqu’il dit: «Je suis peut-être le dernier à l’avoir vue.» D’autant plus qu’il est «toujours approximatif dans son rapport au temps et à l’espace». Son ton est «placide», écrivent à plusieurs reprises les psychiatres, peu importe le sujet et les émotions qu’il «arrive très bien à maîtriser». En détention, ses frères et soeurs sont venus le voir mais il admet: «Je ne tiens pas au parloir.»

À la page six de son expertise, la psychologue a inscrit cette phrase qu’il lui a livrée:

«Je ne l’ai pas tuée cette femme, je ne comprends pas pourquoi on s’acharne sur moi. L’avenir je le vois mal mais je l’accepte. Je suis chrétien. Si le Seigneur a décidé que je finirai ma vie en prison… je l’accepte. Ma sentence est donnée par les jurés mais c’est le Seigneur qui décide.»

Au matin du lundi 9 avril, à l’ouverture de son procès en appel, Jean-Louis Cayrou apparaît pourtant tout sauf placide. Il écoute les interventions des uns et des autres avec grand intérêt, comme à l’affût du moindre mouvement, du moindre détail qui fera basculer l’audience. Il attend que Me Szpiner et Me Levy, ses avocats, parviennent à convaincre les jurés que le coupable court toujours, car toutes les pistes ont-elles vraiment été explorées? Il attend que le doute raisonnable s’instille dans les esprits. Comme le corps n’a toujours pas été retrouvé, qui nous dit que Patricia n’est pas encore en vie? Il attend, les yeux grands comme des soucoupes, qu’un miracle arrive.

Mais le miracle ne vient pas.

Le mercredi, à moins que ce ne soit le jeudi car, dans ce procès, chaque jour s’apparente au précédent, la soeur de Jean-Louis Cayrou appelée à la barre avertit le président de ses problèmes d’audition: «Peut-être que je vous ferai répéter.» Alors il répète, et elle répète: «C’est mon frère. [...] Il est croyant, pourquoi il mentirait. On ne veut pas savoir autre chose.» Elle argue que Jean-Louis ne répond pas aux questions parce que «ses avocats parlent mieux que lui, voilà».

La stratégie du droit au silence, en appel, est périlleuse. Surtout si elle sert de joker à certaines questions et se confond, dans l’esprit du néophyte, avec un «droit à ne pas avouer». Ici, elle est un risque-tout: l’accusé n’a-t-il pas fait appel de la décision parce qu’il avait le sentiment de ne pas avoir été entendu et compris? Le droit au silence est d’autant plus redoutable que de fait, en raison de l’oralité des débats, il oblige à lire et relire à voix haute des centaines de pages de dossier. Quitte à voir le procès se vider de sens, les faits reprochés sont relus, serinés et réitérés jusqu’à la nausée.

«Monsieur le président, je ne répondrai pas à cette question»

En 2012, la disparition de Patricia Wilson est le seul crime sanglant à être enregistré dans tout l’Aveyron. Des amies de la retraitée britannique, sans nouvelles depuis plusieurs jours, sont les premières à avertir la gendarmerie de Rieupeyroux après avoir constaté des traces brunâtres ressemblant à du sang séché sur l’escalier extérieur menant au jardin.

À l’intérieur de la maison, sur le plancher du grenier, les gendarmes découvrent sous un amas d’affaires en tous genres une flaque de sang de plus de quatre-vingt-dix centimètres de diamètre. Le sang a tant coulé à cet endroit qu’il a traversé les lattes, est passé à travers le plafond du salon et s’est répandu jusqu’au sous-sol. L’IRCGN, l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale, relève un total de vingt-trois scènes sanglantes, qui leur permettent d’élaborer «un schéma événementiel», soit de retracer le parcours de l’auteur pour en dessiner le visage, à la manière de ces jeux de points à relier.

«C’était particulier. La présence des traces de sang dans l’habitation [...] montrait que la personne avait été soit gravement blessée soit tuée», rapporte à la barre le major de la brigade. Ils dépêchent un Saint-Hubert, ce chien aux capacités olfactives très développées que l’on utilise que depuis peu en France et qui sert surtout à «retrouver des enfants et des personnes atteintes d’Alzheimer», arpentent le coin et vont notamment jusqu’à «la fontaine aux fées», un coin où Patricia Wilson aimait se promener. Sans succès.

Placé en garde à vue le 23 août 2012, soit cinq jours après la disparition, Jean-Louis Cayrou est vu par une médecin. Elle constate des traces de griffures fines et parallèles sur le torse du jardinier, traces compatibles avec des griffures par broussailles ou des griffures d’ongles. Il dit être tombé à vélo dans des ronces.

Passée au Bluestar, le révélateur de sang humain, la voiture de Jean-Louis Cayrou se met à scintiller d’un bleu brillant un peu partout: le volant, la boîte à gants, la portière côté conducteur, un cric, une paire de ciseaux, la planche de la roue de secours, la plage arrière et l’intérieur du coffre.

Ses empreintes digitales et papillaires sont relevées.

«Les traces digitales ne peuvent être datées, explique un expert à la cour au deuxième jour du procès. Cela peut dater d’il y a une heure, un mois ou un an. Sauf si on la retrouve sur une zone ensanglantée, parce qu’alors elle est liée à un événement.»

Ce qui est le cas sur les affaires amassées sur la flaque de sang, sur la porte d’une armoire, sur le disjoncteur du tableau électrique dans le garage, ainsi que sur divers objets saisis dans la caravane et la Renault Laguna grise de Jean-Louis Cayrou. L’empreinte d’une semelle de chaussures est retrouvée à proximité de la flaque de sang du grenier.

«Une trace de chaussure ensanglantée, unique, qui montre qu’il n’y a eu qu’une personne. Il faut savoir, précise le gendarme à la barre, que Monsieur Cayrou portait souvent des claquettes style spartiates et nous en avons retrouvé une paire neuve dans sa voiture, qu’il a achetée entre le 17 et le 21 août à la Halle aux chaussures.»

Passée au Bluestar, le révélateur de sang humain, la voiture de Jean-Louis Cayrou se met à scintiller d’un bleu brillant un peu partout: le volant, la boîte à gants, la portière côté conducteur, un cric, une paire de ciseaux, la planche de la roue de secours, la plage arrière et l’intérieur du coffre.

«Monsieur le président, je ne répondrai pas à cette question, ni à aucune autre pour ce soir. Merci monsieur le président.»

Quand l’avocate générale, Madame Brignol, ou l’avocate de Donald Marcus, Me Pechevis, lui demande de s’expliquer, l’homme attrape le micro posé devant lui et se tourne vers le président de la cour pour rappeler qu’il a dit qu’il ne parlerait pas.

«C’est le silence qui était pire»

Alors on fait venir les témoins. Les anciennes compagnes, d’abord, qui parlent du caractère violent de Jean-Louis. Son ex-femme raconte comment, aux alentours de 1997, il a «complètement changé» sans qu’elle ne sache quel a été l’élément déclencheur.

«La nuit il changeait, même son regard changeait.»

L'ex-femme de Jean-Louis Cayrou

Elle raconte comment il la réveillait pour la violer, qu’il lui plaquait la tête contre la tête de lit pour l’étouffer, qu’il avait les yeux exorbités et qu’elle finissait par se laisser faire pour ne pas aggraver la situation. Six mois après le début des violences, elle avait demandé le divorce et reconnaît qu’il l’a laissée tranquille. Il n’y a pas d’animosité dans sa voix quand elle raconte ça («j’ai refait ma vie et j’ai bâti un mur de ce côté»). Elle confirme qu’elle n’a pas porté plainte et que c’est vrai, elle maintient ce qu’elle a dit à l’enquêtrice: quand elle a vu dans les journaux qu’une Anglaise avait disparu elle avait pensé tout de suite à lui et avait été vérifier dans son jardin, car «ça lui a traversé l’esprit» qu’il ait pu l’enterrer là.

«Pour vous faire plaisir, Monsieur le président, je dirai que tout ce qui a été dit est un tissus de mensonges.»

Quand elle arrive à la barre, la mère de son ex-femme dit «j’ai 80 ans passés». Elle entend mal, alors le président la fait monter jusqu’à l’estrade, devant lui. Il lui tend son propre micro («C’est un micro présidentiel», dit-il pour la mettre à l’aise), et là voilà, un soir à vingt-et-une heures, à répéter, vingt ans après les faits, comment une nuit elle a vu le mari de sa fille surgir dans sa chambre tout nu. Que non, il n’était pas alcoolisé, et qu’il lui a dit quelque chose de bizarre comme «j’ai besoin d’une présence». À se rappeler, comme à confesse, des souvenirs trop vieux pour qu’ils aient vraiment d’importance. Comment Jean-Louis volait des petites choses, que l’on a retrouvées ensuite cachées ou brisées en deux dans des endroits incongrus. Le président sourit à la dame:

«-Vous êtes lasse…
-Oh, pfff. Oui.»

Une ambiance intime se crée alors dans le prétoire entre la cour, le public et la témoin qui commencent chacun à fatiguer. L’huissier d’audience sert un verre d’eau à la femme, lui apporte sur l’estrade.

Le président termine la relecture de son audition:

«Ce n’était pas le gars qui gueulait. C’est le silence qui était pire.»

Elle dit que voilà, c’est ça, que Cayrou était quelqu’un qui ne parlait pas. Le président tourne la page. L’avocat de Cayrou, Me Szpiner, a de l’énergie, il veut en découdre, il veut reparler de cette déposition. Il brandit la feuille de papier sous le nez de l’ex-belle-mère de son client:

«-Vous avez dit “Dès le début que je l’ai connu, nous avons tout fait pour qu’il ne reste pas avec elle”.
- Ah non. Non. On ne juge pas quelqu’un qu’on ne connaît pas. Je suis formelle.
- Ah ben si, c’est écrit!
-Non, non!
-C’est ici.»

La dame cherche le paragraphe des yeux.

«Attendez je vais le surligner!»

Et l’avocat de se pencher sur le bureau de la cour avec un stabilo jaune fluo. À drôle de bonhomme, drôle de procès.

«Monsieur le président, je fais valoir mon droit à garder le secret»

Il y a les anciennes compagnes, et il y a aussi cet incident survenu fin juin 2012. Les amies et la tante de Patricia Wilson rapportent qu’une nuit, vers cinq heures du matin, Jean-Louis Cayrou a coupé l’électricité dans la maison de Vabre-Tizac. Il s’est alors approché de Patricia pendant qu’elle dormait et l’a étouffée avec un oreiller en lui soufflant à l’oreille:

«Je fais ça pour te montrer que tu as besoin d’un homme à la maison.»

Patricia avait eu peur, mais n’avait pas souhaité porter plainte, arguant qu’elle était étrangère et que personne ne la croirait. Les jours précédant sa disparition, Jean-Louis Cayrou l’a appelée des dizaines et des dizaines de fois sur sa ligne fixe. La dernière fois, c’était trente minutes avant que l’électricité de la maison de Vabre-Tizac ne soit coupée.

Chaque matin de la semaine d’audience, c’est devenu un rituel. Le président Charles Pinarel demande à Jean-Louis Cayrou s’il a des choses à préciser, et Jean-Louis Cayrou dit : «Monsieur le président, je fais valoir mon droit à garder le silence.» Parfois il varie, presque comme un petit lapsus, et dit:

«Monsieur le président, je fais valoir mon droit à garder le secret.»

Alors on lui rappelle ce fameux coup de fil reçu au Centre d’Opérations de Renseignements de la gendarmerie de Rodez. Le 2 septembre 2012 au soir, un détenu de la maison d’arrêt de Maguelonne, près de Montpellier, compose le 17 depuis son téléphone portable.

«J’avais pas envie de perdre de temps, de faire des papiers et tout parce que c’est pas dans mon habitude. Faire le 17 voilà, je perdais pas de temps, c’était direct», explique-t-il aujourd’hui par visioconférence depuis le centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse.

«J’attends rien de vous. Ni remise de peine, ni médaille, rien du tout. J’étais choqué, voilà. [...] C’est atroce ce qu’il a fait.»

Un codétenu de Jean-Louis Cayrou

L’après-midi du 2 septembre 2012, le jeune homme est en promenade à la maison d’arrêt. Jean-Louis Cayrou vient d’arriver. Il se met à lui parler. Les yeux rouges, visiblement bouleversé, l’homme confie qu’il est l’assassin de «l’Anglaise». Qu’ils se seraient disputés pour une dette d’argent, puis battus, qu’elle serait tombée et qu’il «y avait du sang partout». Qu’il avait fait une erreur, celle de «ne pas avoir mis de sac plastique dans sa voiture». Qu’il avait roulé une vingtaine de kilomètres avant de s’arrêter sur le bord de la route et de jeter le corps dont la chute avait été stoppée par les roncesà vingt mètres du chemin, derrière un talus, caché sous des feuilles. Le codétenu n’en a pas cru ses oreilles: «T’es fou, ils vont la retrouver.» Ce à quoi Jean-Louis Cayrou aurait répondu: «Non, elle ne peut être trouvée que par des ramasseurs de champignons.»

Dès qu’il rentre de la promenade, le codétenu raconte ce qui vient de se passer à son compagnon de cellule. Ils conviennent d’appeler les gendarmes pour leur dire qu’ils détiennent des informations sur l’affaire Patricia Wilson.

«Si je peux ajouter quelque chose, dit le détenu à l’écran, j’attends rien de vous. Ni remise de peine, ni médaille, rien du tout. J’étais choqué, voilà. [...] C’est atroce ce qu’il a fait. Si ça avait été moi, j’aurais été déçu que quelqu’un sache quelque chose et dise rien. J’ai eu aucun bénéfice, j’ai eu que des problèmes, on m’a cité dans le journal… Et il assume même pas, il me fait passer pour un menteur. On l’a pas tapé ni rien.»

Il y a une explication à tout. Oui, Jean-Louis Cayrou a bien parlé au codétenu, il le reconnaît devant la juge d’instruction. Mais il a raconté tout ça seulement parce qu’ils lui sont tombés à quinze dessus pour le faire parler.

«Des gens m’ont déjà dit “j’ai déjà volé ci, ou ça”, bah ça je m’en fous! Là c’est grave, elle est même pas enterrée! Qu’il assume. Moi j’assume mes responsabilités. Est-ce que je suis une balance? Bah ouais j’assume, s’emporte le codétenu. Je suis fier de moi aussi, de pas être complice d’un truc comme ça. J’ai pas triché, pas magouillé. Moi après je m’en vais. J’ai juste dit ce qu’il m’avait dit. Soi-disant il m’a dit tout ça parce que je lui ai donné des coups, mais jamais de la vie! [...] J’m’en fous! C’est ma mère la dame assassinée? Bah non.»

Les gendarmes demandent au codétenu de se renseigner pour savoir où Jean-Louis Cayrou a pu poser le corps de Patricia Wilson.

«Mais là, il est devenu plus méfiant. Il a dû se dire que j’allais le dénoncer.»

Devant la cour Me Szpiner souhaite, une nouvelle fois, savoir si le codétenu n’a pas organisé un guet-apens pour frapper son client.

«Nan, nan, nan! On était en promenade, tout le monde nous voyait, on parlait tous les deux, personne est allé le voir pour lui dire [il mime avec le doigt levé] “Tu vas parler hein! Parce que y a un jugement!”»

Me Levy se lève à son tour et demande à l’homme derrière la caméra s’il n’a pas été condamné pour violences aggravées.

«Mais non, pour complicité! Wow, wow, wow, vous m’accusez Monsieur, je veux porter plainte là!»

Le codétenu se reprend. Il sait que les informations qu’il a données aux enquêteurs ce jour-là, il ne pouvait les avoir obtenues que de la bouche de l’accusé, et non de la presse.

«La deuxième fois je savais que j’en tirerais rien. J’aurais pu là justement, le taper pour qu’il me dise le lieu. Je me suis dit “bon bah je saurai pas”. Parce que c’est un malin quand même. Malin, mais bidon!»

Jean-Louis Cayrou est vu par le médecin de la maison d’arrêt début septembre 2012 pour attester de violences. Il se plaint de douleur à la pommette droite mais «aucun élément ne montre de violences caractérisées.» À la barre, le légiste explique:

«J’ai assisté à une partie des débats et j’ai entendu le terme “tabasser”. [...] Les violences au niveau du visage, pardonnez l’expression mais ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Surtout compte tenu du fait qu’à la date où Jean-Louis Cayrou passe en consultation, soit deux à quatre jours après la promenade, les lésions devaient exprimer leur potentiel maximum.»

«Je ne sais pas si on m’entend très bien»

Il y a une explication à tout. Quand on retrouve la culotte en dentelle de Patricia Wilson dans le vide-poche de sa voiture, Jean-Louis Cayrou affirme que c’est un truc donné par une autre retraitée britannique: les culottes seraient très efficaces pour nettoyer les tableaux de bord. Alors on fait venir aussi ladite retraitée, qui pouffe de rire lorsque l’interprète lui explique l’astuce de la culotte qui nettoyerait particulièrement bien le plastique des voitures. On lui montre la pièce à conviction, elle confirme ce qu’elle a dit lors de son audition, que la culotte ne lui appartient pas et qu’elle-même ne porte que des culottes blanches en coton taille 16 de la marque Marks&Spencer.

Il y a une explication à tout, ce qui permet à Jean-Louis Cayrou de varier ses versions. Quand il comprend que les enquêteurs ont tout de même quelques éléments à charge contre lui, comme ses empreintes mélangées à l’ADN de Patricia Wilson, il admet être entré dans la maison et avoir tâtonné, avec sa lampe frontale, puis avoir touché à plusieurs reprises un liquide poisseux et ne s’être rendu compte qu’une fois la lumière du plafonnier de sa voiture allumée qu’il s’agissait de sang sur ses mains. Que d’ailleurs, expliquera-t-il plus tard à la juge d’instruction, il a vu un véhicule type C15 partir de chez Patricia Wilson. Mais qu’il n’a rien voulu dire parce que plusieurs membres de sa famille possèdent ce genre d’utilitaires. Quand quelqu’un lui demande comment se passe ses nuits en détention, Cayrou dit qu’il n’a pas de difficultés pour dormir «que la nuit c’est fait pour dormir alors je dors».

Le dernier jour, Jean-Louis Cayrou prend son micro.

«Je ne sais pas si on m’entend très bien.»

Il aimerait savoir si le président peut reprendre ce qui a été dit à Rodez. Le président lui demande s’il plaisante, lui explique que c’est le principe de l’oralité des débats de ne pas consigner tout le procès par écrit et que c’est pour ça que tout le monde est là cette semaine. Puis il se radoucit. Le micro fonctionne bien aujourd’hui, mais c’est une belle occasion. «Vous allez venir là», l’invite-t-il en montrant la barre des témoins.

«Monsieur le président, je fais valoir mon droit à garder le silence. Sinon y aura une question, puis deux, puis quinze, puis trente, et ça finit pas.»

Jean-Louis Cayrou

On ouvre la porte du box. L’homme descend, non loin du chauffage qui ronronne un peu contre les bancs du public, et s’avance dans le coeur du prétoire. Les policiers sont tendus, deux d’entre eux se placent rétrospectivement à sa droite et à sa gauche, un troisième se poste dans l’allée.

Alors il raconte ce qu’il a dit à Rodez, comment il a trouvé la maison vide et dans l’obscurité («On y voyait à hauteur d’homme, mais pas à ses pieds. [...] Je bute sur quelque chose.»), comment il a bougé les objets pour essayer de trouver le corps de Patricia, en vain, et puis qu’ensuite il a vu ses mains tachées de sang dans la voiture. Il répète des faits déjà entendus en boucle, sous des angles différents, de la même manière que l’on se prend à débattre de la tomate comme fruit ou légume durant un temps infini.

«Je m’excuse Monsieur le président, je pensais que vous saviez tout ça. C’est pour ça que je comprenais pas. On met quelqu’un dans un box, on lui donne trente ans, le premier matin je ne sais pas pourquoi on a pas commencé par ça. On voit des gens depuis le début… Une chose est sûre c’est que vous ne trouverez jamais Patricia parce que vous ne vous adressez pas à la bonne personne. Vous avez un coupable mais pas le coupable.»

«J’ai préféré partir pour réfléchir»

Une jurée lui pose la question directement:

«-Pourquoi vous n’avez pas prévenu la police, en voyant le sang?
-Monsieur le président, je fais valoir mon droit à garder le silence. Sinon y aura une question, puis deux, puis quinze, puis trente, et ça finit pas.»

Mais à ce moment-là se passe une chose étrange. Personne ne lève les yeux au ciel. Personne ne semble vouloir rentrer chez soi. Les jurés observent un peu le président, et en l’absence de réaction, se décident à poser tout de même leurs questions. Les hommes et les femmes tirés au sort trois jours plus tôt font face à l’accusé et la cour se change en boudoir. À un juré qui lui redemande pourquoi il n’a pas contacté les gendarmes, Jean-Louis Cayrou répond:

«J’avais du sang sur les mains, sur mes vêtements, je m’étais assis dans la voiture… je savais bien qu’il était difficile de dire que j’avais trouvé du sang dans une grange et que c’est pas moi qui l’avais fait couler. J’ai préféré partir pour réfléchir.»

«-Quand vous racontez le cheminement, demande un des jurés suppléants, j’ai l’impression que vous le répétez par coeur alors que ça s’est passé il y a six ans.
-Moi je sais comment je l’ai fait.
-Combien de temps vous estimez votre temps passé dans la maison ?
-Je suis resté sept-huit minutes dans la maison. Ah moi j’avais peur, je marchais vite!»

L’avocate générale, Mme Brignol, se risque enfin:

«-Le problème, Monsieur Cayrou, c’est que votre version ne tient pas.»

Elle reste une minute silencieuse tandis que l’accusé, toujours à la barre, la regarde.

«-Votre version ne correspond pas matériellement aux faits, je pourrais vous demander pourquoi le sang sur le cric, sur le tendeur de la voiture…
-Monsieur le président, je fais valoir mon droit au silence.»

«Pour l’anniversaire de la mort de Patricia, je vous dirai tout»

C’était avant que le président ne transforme la cour d’assises en salle de cinéma. Peu avant la pause, il fit éteindre toutes les lumières pour diffuser sur les écrans le programme «Enquêtes Criminelles» à propos de l’affaire Patricia Wilson. La veille, Me Szpiner lui a remis l’émission sur une clé USB pour visionner l’interview de Donald Marcus qu’il trouvait fort intéressante. Oui, Donald Marcus était soigné pour une sclérose en plaques en Écosse au moment des faits, mais n’était-il pas copropriétaire de la maison de Vabre-Tizac? Alors, à qui profite vraiment le crime?

Suite à son premier procès devant la cour d’assises de Rodez, Jean-Louis Cayrou contacte la juge d’instruction. Dans une longue lettre datant du 26 juin 2016, il écrit:

«Comme vous le savez, j’ai été condamné à trente ans de réclusion criminelle dont vingt de sûreté. Je ne les ferai jamais. Je me suiciderai avant. Car on m’enferme sans preuve et ça c’est insupportable. Mais peut-être qu’au mois d’août de cette année, pour l’anniversaire de la mort de Patricia, je vous dirai tout sur cette soirée du 17 août pour donner la possibilité à sa pauvre mère, Jean, de l’enterrer.»

Par la suite, il est revenu sur ses propos, affirmant qu’il s’était mal exprimé. Interrogé à nouveau en cette semaine d’avril devant la cour d’assises de l’Hérault, Jean-Louis Cayrou a refusé de mieux s’exprimer au sujet de la lettre.

«-La cour d’assises en tirera toutes les conclusions qui s’imposent, tance l’avocate générale.
-Dans le bon sens, j’espère.
-Sûrement.»

Le vendredi 13 avril 2018, les jurés de l’Hérault ont condamné Jean-Louis Cayrou à trente ans de réclusion criminelle dont vingt ans de sûreté pour l’assassinat de Patricia Wilson.

Son avocat Me Szpiner a fait part de la décision de son client de se pourvoir en cassation.

La maison de Vabre-Tizac est toujours en vente. Lorsque des acheteurs potentiels apprennent ce qui s’y est passé, ils ne rappellent plus l’agent immobilier.

Elise Costa

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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