Médias

Je me souviens des «Dossiers de l'écran» et de sa musique infernale

Temps de lecture : 3 min

[Blog You Will Never Hate Alone] Tous les mardis soirs, je regardais cette émission culte d'Antenne 2. Et tous les mardis soirs, quand le générique retentissait, je priais pour que la fin du monde n'arrive pas tout de suite.

Joseph Pasteur sur le plateau des «Dossiers de l'écran», entouré d'Alain Peyrefitte et d'Honoré Gevaudan, le 6 novembre 1979 | Jean-Claude Delmas / AFP
Joseph Pasteur sur le plateau des «Dossiers de l'écran», entouré d'Alain Peyrefitte et d'Honoré Gevaudan, le 6 novembre 1979 | Jean-Claude Delmas / AFP

Je me souviens que les «Dossiers de l'écran» passait tous les mardis soirs sur Antenne 2.

Je me souviens que ce soir-là, mon frère et moi avions le droit de veiller et de regarder l'émission avec mes parents: il n'y avait pas école le lendemain et surtout, comme le programme proposé était toujours de qualité, nous étions susceptibles d'en tirer un quelconque profit. Sait-on jamais, peut-être pourrait-il nous servir dans le futur, quand nous serions amenés à entreprendre des études si savantes que nous serions les seuls à passer avec succès l'examen.

La musique qui a traumatisé toute une génération

Je me souviens qu'Alain Jerôme, l'un des deux présentateurs, avait plutôt un visage jovial et malicieux, tandis que Joseph Pasteur, qui le remplaçait de temps à autre, donnait toujours l'impression au moment d’apparaître à l'écran qu'il venait d'apprendre que sa femme s'était suicidée après avoir égorgé leurs trois enfants. Avec une hache. Ou bien alors qu'il allait surgir du poste, me traîner par les oreilles jusqu'à mon bureau et veiller à ce que j'apprenne à réciter mes déclinaisons latines sans aucune faute.

Je me souviens surtout de la musique qui me foutait une telle pétoche que sitôt que je l'entendais, je n'avais qu'une seule envie: celle de me planquer sous le canapé, de filer droit dans ma chambre, de me blottir dans les bras de ma mère. Ou d'avouer la liste de tous mes forfaits commis durant la semaine écoulée, du chapardage de bonbons à l'imitation de la signature paternelle sur un billet d'absence, sans oublier les innombrables mensonges assenés avec l'aplomb d'un enfant paré depuis sa naissance de mille et une vertus.

Je me souviens que sitôt que cette musique retentissait dans l'appartement, nous nous regardions tous –mes parents, mon frère et moi– comme si les gendarmes venaient de frapper à la porte pour nous emmener visiter le Vél' d'Hiv. Tout le temps qu'elle durait, personne n'osait émettre le moindre son, échanger la moindre parole, comme si elle était une musique descendue du ciel pour mieux nous juger et nous condamner aux enfers éternels.

C'était la musique de la chute de l'homme, c'était la musique qui a traumatisé toute une génération, c'était la musique qu'on devrait passer à chaque fois qu'on se souvient qu'on est mortel et qu'on le restera jusqu'à la nuit des temps.

La voix de Guy Darbois et le visage de Joseph Pasteur

Je me souviens que durant le débat qui suivait la projection du film, il n'y avait que des hommes –exclusivement– assis sur des chaises inconfortables, où ils passaient leur temps à se contorsionner tandis qu'ils s'invectivaient les uns les autres, dans des échanges souvent courtois et policés où perçait l'ombre de leur courroux, qu'Alain Jerôme essayait d'apaiser par des paroles aimables et avenantes.

Je me souviens de Guy Darbois qu'on ne voyait jamais, de sa voix qui semblait surgir de nulle part et se répandait, immanente, dans le studio comme les chapelets d'une confession qui aurait pesé sur sa conscience depuis des temps immémoriaux.

Je me souviens des questions qu'il relayait et qui venait tout droit du standard où il prétendait officier, des questions récitées sur un ton si martial, si peu enjoué, si atone qu'on aurait juré entendre le procureur général lors du procès de Nuremberg au moment de lire le verdict final –si bien que j'ai toujours pensé que Guy Darbois devait être encore pire que mon professeur de mathématiques, un de ces êtres malfaisants qui tapaient sur leurs gosses au moindre prétexte et abandonnaient leur chien sur l'autoroute.

Je me souviens que c'est aux «Dossiers de l'écran» que j'ai entendu parler pour la première fois de l'Holocauste, des camps de concentration et de la solution finale. C'est aussi à ce moment-là que j'ai compris que ma vie était mal barrée et que j'allais passer le reste de mes jours à essayer de comprendre comment, si Dieu existait, il avait permis un tel massacre.

Je n'ai toujours pas trouvé la réponse mais je suis arrivé à la conclusion que Dieu existant, il devait avoir la voix de Guy Darbois et le visage de Joseph Pasteur, et qu'il passait ses journées à écouter le générique des «Dossiers de l'écran» en maudissant les hommes et leur fichue paresse.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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