Médias

Vous regardez LCP? Vous n'êtes pas seul

Temps de lecture : 8 min

Plus de personnes qu'on ne l'imagine zappent sur la 13. Et pas que des vieux.

Canal 13 | Tracy Thomas via Unsplash CC License by
Canal 13 | Tracy Thomas via Unsplash CC License by

À peu près tous les sites d’info se sont faits l’écho de la nomination de Bertrand Delais à la tête de La Chaîne Parlementaire - Assemblée Nationale, qui partage le canal 13 avec son homologue, Public Sénat. Indignation de la part des uns, le nouveau directeur étant réputé pour sa proximité avec Emmanuel Macron, et indifférence de la part des autres. Parce que, «franchement, qui regarde cette chaîne?», selon de nombreux twittos accoudés au zinc de leur café du commerce virtuel.

Un voile de mystère entoure les téléspectateurs de LCP, surtout que les audiences de la chaîne n’apparaissent pas dans les fameuses mesures Mediamétrie. Reprises par les sites spécialisés, ce sont elles qui nous informent de qui réunit le plus de téléspectateurs le samedi soir entre «The Voice» ou «Les Mystères de la Basilique», des enjeux cruciaux donc.

En fait, c’est simplement que LCP-AN n’a pas souscrit au même contrat que les autres chaînes chez Mediamétrie: pas besoin, étant donné que le canal ne diffuse pas de publicité et n’a donc pas besoin de communiquer ses audiences pour attirer l'argent des annonceurs.

Son financement repose sur de l'argent public: les 16,6 millions de budget de LCP-AN (à mettre en perspective avec un budget plus de cinq fois supérieur pour BFMTV) sont financés par l’Assemblée nationale –donc par nous, les contribuables. Forcément, on est titillés par l’envie de savoir si nos impôts servent à quelque chose.

Quelques indications des résultats d’audiences figurent dans le Mediamat mensuel, qui compte le nombre de téléspectateurs ayant eu un contact de plus de dix secondes avec la chaîne chaque jour, sur une durée d’un mois. En décembre, le canal 13 tout entier –LCP-AN et Public Sénat compris– enregistrait selon cet indicateur 24,2 millions de téléspectateurs, loin devant LCI (21,4 millions) et Franceinfo (19,4 millions).

Mais une autre mesure est moins flatteuse, celle du Mediamat Thématik, qui mesure la part d’audience sur quatre mois, en l’occurrence ici entre septembre et février. Sur la période, la chaîne enregistre 0,2% de part d’audience, plus faible que LCI et Franceinfo, pour reprendre les mêmes points de comparaison. Pour résumer, pas mal de monde zappe sur le canal 13 mais moins de personnes y restent que sur les autres chaînes d’info, ce qui lui confère une faible part d’audience.

Les questions au gouvernement très suivies

La chaîne préfère communiquer sur ses succès, comme «Droit de Suite», un documentaire, film ou grand reportage servant de support à un débat diffusé juste après. La chaîne se félicite des 0,9% de part d’audience moyenne de cette émission.

«Ce genre de programme illustre bien notre originalité par rapport aux chaînes parlementaires étrangères», appuie Marie-Ève Malouines, actuelle présidente de la chaîne avant le passage de témoin à Bertrand Delais, citant la diversité des sujets diffusés: un documentaire sur le désastre du démantèlement d’Alstom, celui très critique sur les médias mainstream «Les Nouveaux Chiens de Garde»… Comme la chaîne n’a pas d'impératif d'audience, elle essaie «d’avoir la programmation la plus variée possible, entre les sujets internationaux, nationaux, médicaux, économiques», commente la présidente de la chaîne.

Séance de questions au gouvernement le 18 avril 2018 | Jacques Demarthon / AFP

Mais la plus grosse réussite, ce sont les «Questions au gouvernement» (QAG). Le programme, autrefois diffusé en simultané sur France 3 et sur LCP, a été exclusivement repris par la chaîne depuis octobre 2017, pour des questions de cohérence. Il est diffusé les mardi et les mercredi, de 14 heures à 16 heures, et accompagné d’interviews réalisées par une journaliste.

C’est un succès pour la chaîne, avec jusqu’à un demi-million de téléspectateurs pour un programme relativement peu sexy, et une deuxième place sur le podium des chaînes d’info sur la tranche. «On a bien récupéré l’auditoire de France 3 et on dépasse même l’addition des deux publics, lorsque les QAG étaient diffusées sur les deux chaînes», se félicite Marie-Ève Malouines.

«Les débats en hémicycle m’ont amenée à comprendre d’où venaient certaines décisions»

«J’étais très surprise de voir le nombre de personnes qui regardent les questions au gouvernement», raconte Isabelle Attard, ex-membre du conseil d’administration de LCP-AN lors de la précédente législature.

L’ancienne députée se souvient, dans sa circonscription normande, avoir été interpellée à de nombreuses reprises: «Des commerçants de Bayeux, qui ne me suivaient pas forcément, me disaient qu’ils m’avaient vue dans les questions au gouvernement.»

«Les débats à l’Assemblée sont parfois très intéressants», admet Émilie, 22 ans, une fidèle du programme, qui suit globalement tous les directs à l’Assemblée. En arrêt longue maladie, elle admet avoir «subi certaines politiques [qui avaient une incidence sur sa situation personnelle, ndlr]. Les débats en hémicycle m’ont amenée à comprendre d’où venaient certaines décisions».

«On a une bonne audience de 35-49 ans, on est dans la moyenne des 25-34 ans, avec peu de 15-24 ans, mais dans cette catégorie, tout le monde est très bas.»

Marie-Ève Malouines

Si le profil d’Émilie tranche avec l’image que l’on se fait des spectateurs de LCP, il n’est pas sans rapport avec la réalité. «Globalement, nous avons une audience moyenne qui n’est pas du tout plus vieille que celles des autres chaînes d’information», avance Marie-Ève Malouines, coupant court à l’idée que seuls les vieux regardent LCP.

«On a une bonne audience de 35-49 ans, on est dans la moyenne des 25-34 ans, avec peu de 15-24 ans, mais dans cette catégorie, tout le monde est très bas», ajoute-t-elle. Un auditoire qui est «plus masculin» et qui se situe «entre deux extrêmes, ceux des CSP+ et des inactifs».

Une chaîne perçue comme sérieuse

«Notre public réunit celles et ceux qui s’intéressent à la vie politique, qui ont envie de comprendre, explique Marie-Ève Malouines. Nous commençons à être bien perçus comme une chaîne qui prend le temps, à mi-chemin entre les chaînes d’info et les chaînes généralistes.»

C’est aussi l’avis des téléspectateurs de la chaîne, comme Alain. «J'apprécie les débats quand ils sont contradictoires et intelligents, ceux où chacun prend le temps de poser et de développer ses arguments», m’explique ce cadre proche de la retraite, résidant en banlieue parisienne. Il s’intéresse aux thématiques environnementales et s’informe principalement avec Arte, France Culture et RFI –jamais les autres chaînes d’info, dont il décrit les débats comme des «pugilats idéologiques».

Même son de cloche chez un collaborateur parlementaire, qui témoigne anonymement. «Il y a une expertise, la table des invités va être composée de bons profils qui maîtrisent les sujets plutôt que de bêtes de plateau», commente le jeune homme, qui admet toujours considérer avec attention les sollicitations de LCP, car la chaîne reste à ses yeux un gage de sérieux.

Surtout, elle a une vraie connaissance du travail parlementaire. «Sur les chaînes grand public, on entend sans arrêt se plaindre que l’hémicycle est vide… C’est le genre de raccourci qui n’est pas fait sur LCP, car les journalistes savent qu’en même temps, il y a les commissions, les journées dédiées aux circonscriptions, donc c’est plus compliqué que ça.»

Découvreuse de nouvelles têtes ou repaire de seconds couteaux?

Paradoxalement, ce collaborateur parlementaire reconnaît regarder un peu moins la chaîne depuis qu’il travaille à l’assemblée. Dans le milieu politique, LCP n’est d'ailleurs pas particulièrement suivie. «On va plus se connecter à des chaînes à fortes audiences, comme BFMTV, pour regarder un peu ce que voit le citoyen moyen. Pour placer son député, si on a le choix entre une chaîne grand public et LCP, ça sera la première qui sera choisie.» Et c’est bien le paradoxe de la chaîne, qui, si elle accueille une grande diversité de profils, fait rarement autant l’actualité que BFMTV ou CNews.

Les têtes d’affiches, qui privilégient les médias à plus forte audience, sont plus rarement sur LCP-AN. «Ministres, députés, responsables de parti… On arrive a avoir tout le monde dans nos différentes émissions, se défend Marie-Ève Malouines. Après, beaucoup de nouveaux députés ont fait leurs premières émissions chez nous. On a un côté découvreur de talent qui n’est pas mauvais, au contraire.»

Pour augmenter un peu l’audience et faire venir de plus gros poissons, la chaîne mise aussi sur des émissions en collaboration, comme «Questions d’info», avec l’AFP et Le Point. Du gagnant-gagnant, selon la patronne de la chaîne. Dans cette logique d’augmenter sa force de frappe, une fusion avec Public Sénat est depuis longtemps réclamée –là aussi pour des questions de cohérence.

Une fusion avec Public Sénat dans les tuyaux

Elle n’en fait pas mystère: Marie-Ève Malouines tire une certaine fierté de son mandat: «Quand je suis arrivée, on me demandait à quoi servait LCP, et petit à petit, on a montré l’intérêt d’avoir une chaîne qui prend le temps. Les députés savent qu’ils vont vraiment pouvoir parler de leur travail.»

Elle balaie les commentaires sur les réseaux sociaux fustigeant l’audience de la chaîne. «Twitter est un milieu particulier où l’on aime dire qu’on ne regarde pas LCP… Mais parfois les gens regardent un documentaire, sans forcément remarquer qu’ils sont branchés sur la chaîne.»

Pour le reste, la future ex-présidente de la chaîne n’est pas inquiète. Elle assure que l’affaire Haziza –visé par une plainte pour agression sexuelle par une jeune journaliste qui travaillait avec lui– n’a en rien affecté la confiance des téléspectateurs et qu'elle n'a pas eu de conséquence sur l’audience, avant de souligner que Frédéric Haziza avait «déjà été sanctionné».

Le présentateur avait été suspendu quelques temps de l'antenne, puis réintégré; Le Monde et Franceinfo, qui étaient jusqu'alors partenaires de l'émission «Questions d'info», ont mis fin à leurs participations.

L’arrivée de Bertrand Delais? «Il vient aussi avec Guilaine Chenu [ancienne présentatrice d’«Envoyé Spécial», ndlr], qui est reconnue pour sa rigueur et son indépendance», balaie Marie-Ève Malouines.

La nouvelle Assemblée nationale, parfois court-circuitée par le pouvoir en place, à coups de 49.3 et d’ordonnances? «Ça ne change rien au rôle de la chaîne. Il y a toujours des débats, du travail fait en commission, nous rendons compte de tout cela.»

Reste que LCP n’a plus le monopole de l’information parlementaire. Sur internet, une poignée de personnes tente d’innover sur la question: Projet Arcadie, une base de données géante et indépendante sur les parlementaires, et surtout Accropolis, la chaîne de streaming de Jean Massiet –qui l’assure, n’est pas en concurrence avec LCP.

«Le public que je vise est plus éloigné de la politique, là où LCP touche surtout un public de connaisseurs, d’amateurs, de militants et d’élus… Je n’ai pas envie de m’adresser à ces gens. Ce n’est pas que je cherche à m’en détacher, mais surtout je voulais créer quelque chose qui correspond aux attentes et aux pratiques des jeunes générations», nous explique-t-il. Une génération qui se détourne de plus en plus de la petite lucarne. Pour informer les citoyens de demain, LCP devra-t-elle encore miser sur la télévision?

Nicholas Angle Nicholas Angle délaisse parfois le micro pour parler culture, musique, et vie moderne.

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