Monde

Pourquoi Trump ne s’attaque-t-il pas au Hezbollah?

Temps de lecture : 7 min

Barack Obama a fait trop peu pour juguler le groupe militant, notamment en Amérique latine. Trump ferait bien de s’y atteler.

Des partisans du Hezbollahs réunis à Beyrouth le 11 décembre 2017. | Joseph EID / AFP
Des partisans du Hezbollahs réunis à Beyrouth le 11 décembre 2017. | Joseph EID / AFP

Pendant un bref moment au début de cette année, relancer la chasse au Hezbollah en Amérique latine a semblé être une des priorités du département de la Justice états-unien. En décembre dernier, une enquête de Politico a argué que l’administration Obama avait été clémente envers le Hezbollah afin de faciliter les négociations sur le nucléaire menées avec l’Iran, le principal soutien du groupe. Plus spécifiquement, cette enquête a montré que le département de la Justice, pendant la présidence d’Obama, avait délibérément sapé le Projet Cassandra, un ambitieux programme de l’U.S. Drug Enforcement Administration pour empêcher le Hezbollah de trafiquer de la drogue vers les États-Unis et l’Europe.

Tandis que les anciens responsables de l’administration Obama insistent sur le fait que ce que rapporte Politico est totalement faux et relève d’une argumentation partisane, l’enquête a poussé l’administration Trump à montrer des signaux de sa volonté de s’attaquer sérieusement au Hezbollah. Et en effet, quelques jours après la publication par Politico des résultats de son enquête, l’Attorney General Jeff Sessions ordonnait un examen des décisions faites par le département de la Justice sous Obama et, le 11 janvier, annonçait l’établissement d’un groupe de travail interagences chargé de combattre le financement du terrorisme par le Hezbollah.

Pas classé comme organisation criminelle transnationale

Pourtant, il n’y a toujours pas aujourd’hui de signes concrets que le département de la Justice est prêt à relancer le projet Cassandra et l’administration Trump n’a pas encore classé le Hezbollah comme une organisation criminelle transnationale, ce qui pourrait servir de premier pas significatif dans la direction d’une distinction claire entre la politique du président actuel et celle de son prédécesseur.

Même si le Hezbollah international finance prevention act de 2015 prévoyait que la Maison-Blanche déterminerait si le Hezbollah correspondait aux critères pour être classé comme organisation criminelle, l’administration Obama n’avait pas voulu le faire. La Chambre des représentants et le Sénat avaient voté des lois destinées à pousser l’exécutif à l’action tout en donnant aux agences gouvernementales des outils plus efficaces pour s’attaquer au groupe terroriste. Mais l’administration présidentielle n’avait pas suivi.

Bien que de nombreux autres défis aient pu distraire la Maison-Blanche et le département de la Justice de ce dossier jusqu’alors, le sommet des Amériques représentait une opportunité critique pour remettre la question sur la table sur le plan national comme sur la scène internationale [Cette question n'a finalement pas été abordée, ndlr].

Éthique islamique

À ce jour, aucun pays latino-américain n’a classé le Hezbollah comme une organisation terroriste. Pence aurait indéniablement pu en faire un point de débat lors de cette deuxième visite dans la région. Les États-Unis peuvent obtenir les mêmes effets en persuadant d’autres États de reconnaître dans leurs propres lois le Hezbollah comme une menace narco-trafiquante, mais pour que cette demande soit un tant soit peu crédible, les États-Unis doivent en faire de même auparavant.

Le Hezbollah nie bien sûr le fait de mener des activités criminelles, car l’admettre compromettrait sa revendication d’obéir à l’éthique islamique. Prétendant que les accusations d’activités criminelles ne sont que des tentatives de diffamation, le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah a cité à plusieurs reprises le soutien de l’Iran comme la source des finances du Hezbollah.

Discours télévisé de Nasrallah lors d'une cérémonie du parti chiite au Liban, le 16 février 2018. | Joseph Eid / AFP

Sources alternatives de revenus

Même si les largesses iraniennes jouent un rôle important, les besoins financiers du Hezbollah ont crû année après année en raison de la guerre et du développement régional menés pour le compte de Téhéran. Les ayatollahs tiennent toujours à leur franchise du Hezbollah, mais leur soutien n’a pas toujours été fiable en raison de la crise économique provoquée par une décennie de sanctions. Depuis au moins 2006, année où le Hezbollah avait dû faire face au défi de la reconstruction du Liban suite à sa guerre contre Israël, le groupe s’était mis en quête de sources alternatives de revenus, faisant de la finance illicite un des aspects majeurs de son budget de fonctionnement. Plusieurs affaires citées dans l’enquête de Politico confirment que coopérer avec des syndicats du crime pour lever des fonds fait partie intégrante de la structure opérationnelle et du mode de fonctionnement du Hezbollah, et est encouragé par les plus hauts échelons de l’organisation.

En 2009, le département de la Justice a inculpé, Hassan Hodroj, membre du conseil politique du Hezbollah et chargé des affaires palestiniennes, et neuf autres personnes. Elles étaient accusées de crimes incluant le trafic de fausse monnaie, de faux passeports, de biens contrefaits et, de façon inquiétante, d'une tentative d’acquisition de 1.500 carabines Colt M2 fabriquées aux États-Unis. La plainte pénale contre Hodroj révèle de façon très claire que le Hezbollah approuvait, coordonnait et tirait bénéfice de ces activités. Elle révèle également que lorsque des agents états-unien infiltrés avaient feint de négocier l’arrangement du transfert des armes, l’officier impliqué avait appelé une personnalité très haut placée dans la hiérarchie du Hezbollah (sûrement Abdallah Safieddine) pour permettre un accord.

Responsable de la supervision des activités criminelles

Safieddine est responsable de la supervision des activités criminelles du Hezbollah et fait partie de l’état-major du groupe. Il est le cousin au premier degré de Nasrallah du côté de sa mère et le représentant personnel du Hezbollah à Téhéran. Son frère Hisham, un religieux, est un membre du conseil de la choura du Hezbollah, l’organe directeur du parti, et nombreux sont ceux qui le considèrent comme le futur successeur de Nasrallah. En février 2016, l’US Drug Enforcement Agency a cité Hisham comme le chef de la branche business du Hezbollah. Le second de Safieddine, Akram Barakat, a des frères qui sont des membres importants de la branche Amérique Latine du clan Barakat. Le département du trésor les a listés dès 2016 comme «terroristes internationaux spécialement ciblés», les accusant de participation à des activités criminelles qui auraient servi à financer le Hezbollah. Ces dernières années, les autorités locales ont poursuivi certains, mais pas tous les frères et leurs associés, pour des actes allant de la fraude au trafic de drogue.

D’autres affaires concernant le Projet Cassandra suggèrent fortement que le Hezbollah constitue un carrefour du terrorisme et des activités criminelles. L’un d’entre eux implique la femme d‘affaires libanaise Iman Kobeissi, qui a été piégée et arrêtée en 2015 par des agents états-unien infiltrés. Kobeissi a été inculpée pour le blanchiment de ce qu’elle pensait être de l’argent issu de la vente de drogue, et pour avoir tenté d’acheter des armes et des pièces aéronautiques pour le Hezbollah et l’Iran. Selon des documents du tribunal, elle s’était vantée lors de ses échanges avec les agents infiltrés de liens entre le Hezbollah et des organisations criminelles dans plusieurs pays d’Afrique et d’Europe. Elle a également évoqué Puerto Rico comme un point de départ de chargements de cocaïne, une indication que les réseaux criminels du Hezbollah sont actifs sur le territoire des États-Unis.

Le cas plus récent d’Ali Issa Chamas, suspecté de trafiquer de la drogue pour le compte du Hezbollah et extradé du Paraguay vers les États-Unis en juin 2017, semble confirmer les commentaires de Kobeissi sur l’utilisation de Puerto Rico comme point d’expédition clandestine de chargements de cocaïne. Les enquêteurs ont découvert que Chamas et un associé basé aux États-Unis s’arrangeaient pour envoyer des centaines de kilos de cocaïne aux États-Unis par transport aérien. Selon des documents du tribunal, Chamas assurait disposer d’un moyen sûr et rapide pour envoyer sa marchandise aux États-Unis. Il ne s’inquiétait pas plus des vérifications douanières aux États-Unis qu’au Paraguay, où des officiels corrompus acceptent de détourner les yeux en échange de pots-de-vin. La Colombie est un autre pays où l’entreprise criminelle du Hezbollah a des racines profondes. Pence y voyagera après le Sommet des Amériques. Le Hezbollah y collabore avec des cartels locaux pour envoyer des cargaisons de cocaïne de plusieurs tonnes vers l’Europe et les États-Unis.

Voitures d'occasion

Lors de ce sommet, le vice-président Pence aurait aussi pu rappeler à ses hôtes l’existence en Colombie du réseau Ayman Joumaa, qui avait blanchi le produit de la vente de drogue via un système complexe impliquant le milieu de la vente de voitures d’occasion aux États-Unis, et des clients en Afrique de l’Ouest. Joumaa a été inculpé dans le district de l’est de l’État de Virginie en 2011 sur la base de preuves fournies par la Drug Enforcement Agency, mais il est toujours en fuite. Même après la révélation par l’affaire Joumaa du rôle joué par la vente de voitures d’occasion, celle-ci reste une partie importante des systèmes de blanchiment d’argent du Hezbollah en Afrique de l’Ouest. Iman Kobeissi avait déclaré en 2015 à des agents infiltrés que les parkings d’Afrique de l’Ouest étaient toujours pleins de voitures d’occasion envoyées depuis les États-Unis.

Quoi qu’en dise doctement Hassan Nasrallah sur la nature pieuse et pure des sources de financement de son organisation, les preuves accumulées tout au long d’une décennie d’enquêtes aux États-Unis et ailleurs montrent indéniablement qu’il faudrait mettre en place des lois plus fermes contre le réseau criminel et terroriste que constitue le Hezbollah, et désigner celui-ci officiellement comme une Organisation Criminelle Transnationale. Qu’attend donc Trump?

Emanuele Ottolenghi Emanuele Ottolenghi est chercheur à la Foundation for Defense of Democracies.

Newsletters

Donald Trump a dépensé presque un million de dollars pour qu’on lui souhaite un bon anniversaire sur Facebook

Donald Trump a dépensé presque un million de dollars pour qu’on lui souhaite un bon anniversaire sur Facebook

Une stratégie loin d’être anodine avec les futures élections en 2020.

Une semaine dans le monde en 7 photos

Une semaine dans le monde en 7 photos

Victoire de Rafael Nadal à Roland-Garros, manifestations historiques à Hong Kong et début d'épidémie d'Ebola en Ouganda... La semaine du 8 juin en images.

Tout ce qu’un dessin de presse peut dire (et ne dira plus dans le New York Times)

Tout ce qu’un dessin de presse peut dire (et ne dira plus dans le New York Times)

Il permet de parler au plus grand nombre sans distinction: mais qui a peur de la liberté d'expression?

Newsletters