Société

Comment demander une augmentation à son patron

Temps de lecture : 4 min

[Blog, You will never hate alone] À chaque fois que je demande une augmentation à mon chef, je perds tous mes moyens. Je bafouille, je m'emmêle les pinceaux, je me liquéfie. Résultat: je suis toujours aussi pauvre que le jour de mon embauche.

Le mirage de l'augmentation  | photosteve101 via Flickr CC License by
Le mirage de l'augmentation | photosteve101 via Flickr CC License by

Vous qui me lisez sans me voir, vous qui sans jamais débourser le moindre centime venez déambuler sur ce blog comme d'autres vont admirer des otaries au Zoo de Vincennes, vous qui parfois criez au scandale quand des fautes d'accord je commets, vous qui me menacez des pires représailles lorsque j'ose prétendre que la vraie vie est ailleurs, vous qui passez votre temps à me tailler des croupières en me traitant de noms d'oiseaux si divers que bientôt l'ornithologie n'aura plus de secret pour moi, vous qui rêvez de mon crâne chauve pour mieux l'enduire de goudron et de plumes d'oies, laissez-moi vous faire le récit de mes déboires financiers, conséquence de mon inaptitude à demander une augmentation à ces scélérats qui m'emploient.

Car oui, il vous faut le savoir, depuis toutes ces années où je couche sur le papier mes colères et mes engouements, mes diatribes comme mes emportements, mes envolées lyriques tout autant que le récit de ma misérable existence –mes âneries quoi– je n'ai eu le droit en tout et pour tout qu'à une seule augmentation, si insignifiante qu'elle m'a juste permis de payer la pension alimentaire d'un chat qu'une ancienne compagne retient séquestré dans un studio où je n'ai plus le droit de cité.

Quelques maigres euros obtenus après d'intenses négociations où je dus promettre de ne jamais révéler les savants montages financiers qui permettent à tous les employés de ce site, sauf moi, de posséder à des prix plus qu'avantageux des villas de luxe.

J'obtempérais, je n'avais pas le choix.

C'était il y a quelques années, c'était il y a une éternité.

Grève de la faim

Depuis, il ne s'est pas passé un jour, un mois, sans que je n'implore mon rédacteur en chef de m'accorder une augmentation que tout le monde, ma mère la première, considère, au regard de mes états de service, non seulement comme parfaitement légitime mais comme étant la juste récompense de mon travail dont personne, hormis quelques esprits grincheux et jaloux –j'ai les noms– n'a jamais eu à se plaindre.

J'ai tout essayé, absolument tout: j'ai charmé la comptable, je me suis offert à la femme du patron, j'ai promis le mariage à la moitié du personnel de l'entreprise, j'ai envoyé des courriers recommandés à la pelle où je détaillais en des termes plus qu'éloquents la misère qui est la mienne, j'ai écrit des centaines de mails au conseil d'administration afin de les sommer d'agir, j'ai entamé une grève de la faim que j'ai dû interrompre quand j'ai commencé à divaguer tellement que je me prenais pour le messie et marchais dans les rues, à moitié nu, annonçant à des passants apeurés la venue de l'apocalypse, j'ai menacé de m’immoler devant les locaux du journal, je me suis coupé la moitié d'une oreille, j'ai envoyé mon père plaider ma cause, j'ai affamé mon chat et l'ai obligé à prendre la pose pour mieux attendrir le cœur sec de Messieurs les Rédacteurs, j'ai écrit à Brigitte Macron et l'ai implorée d'intervenir avant qu'il ne soit trop tard, je me suis plaint auprès de la Licra, du CRIF au prétexte évident que c'était bien mon appartenance à la race juive qui rendait impossible cette augmentation pourtant si méritée; en vain, à chaque fois, la rédaction m'a opposé une fin de non-recevoir, prétextant que mes papiers n'avaient jamais rempli leur objectif initial, à savoir être repérés par Cyril Hanouna et passer enfin à «Touche pas à mon poste».

Tous les autres pigistes ont été augmentés une fois, dix fois, cent fois, sauf moi. Je dois mal m'y prendre. Je ne suis pas assez convaincant dans mes démonstrations, je peine à émouvoir, je rechigne à exposer clairement l'état calamiteux de mes finances; quand je finis par me rendre dans le bureau du rédacteur en chef, après avoir avalé une demi-bouteille de Destop pour me donner du courage, je perds tout mes moyens: je bafouille, je m'emmêle les pinceaux, je parle du beau temps, du PSG, des derniers épisodes survenus dans l'affaire du testament de Johnny, des varices de ma belle-mère, de ma voisine qui se prend pour le sosie de Céline Dion, bref de tout, sauf de mon augmentation; je repars à chaque fois bredouille, vaincu, amer, si penaud qu'il me faut des semaines et des semaines pour m'en remettre.

J'ai honte de moi.

J'ai consulté des dizaines et des dizaines de sites consacrés à la question, lu des livres entiers sur le sujet, demandé conseil à mes proches, à mon rabbin, à des éminents collègues; suivant à la lettre leurs recommandations, je me suis acheté une cravate, un complet, des chaussures de marque et j'ai passé des heures à répéter devant ma glace, en articulant du mieux que je le pouvais, un crayon coincé dans ma bouche;«Monsieur le très estimé Directeur de la publication sans qui je ne serais rien, j'ai l'insigne honneur de vous demander une augmentation grâce à laquelle je pourrais m'offrir un nouvel ordinateur lequel me servira à écrire des chroniques si habiles que je triplerai votre chiffre d'affaires et passerai à coup sûr chez Ruquier voire même chez Drucker.»

J'ai fait irruption dans son bureau

Hier, confiant comme jamais, beau comme un dieu, habillé comme un prince, j'ai fait irruption dans son bureau; il ne m'a pas reconnu et pensant que j'étais son nouveau chauffeur, il m'a demandé de récurer à fond sa berline: il emmenait sa maîtresse à l'opéra et tenait à ce que sa Mercedes, achetée cash auprès d'un revendeur de l'Avenue Henri-Martin, brille de mille feux.

C'en est trop.

J'ai donc décidé de confier mon affaire à Philippe Martinez, le sémillant et sympathique secrétaire général de la CGT.

Et en attendant, je me mets en grève illimitée et rejoint dare-dare le mouvement des cheminots, mes frères de lutte, mes compagnons d'armes.

Ça va barder!

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