Sociéte / Économie

Le gaspillage de fringues ne choque personne, et c'est un problème

Temps de lecture : 11 min

Il fait tourner les économies, croître les PIB et nous donne un faux sentiment de bonheur et d'accomplissement: le gaspillage textile tue la planète et tout le monde s'en fout.

Ouverture des soldes d'hiver à Nantes,  janvier 2015. | Georges Gobet / AFP
Ouverture des soldes d'hiver à Nantes, janvier 2015. | Georges Gobet / AFP

Et encore des fringues pour femmes.

J’ouvre les sacs de dons déposés par des Parisiens dans des points de collecte au bénéfice d’une association qui vient en aide aux migrants. Nous en avons quatre dans mon arrondissement du nord de Paris, et chacun est spécialisé. Dans ce café, on collecte des produits d’hygiène (savons, shampoings, crème à raser). Dans ce centre culturel, qui bénéficie d’un plus grand espace de stockage, nous demandons du matériel de mise à l’abri; couvertures, tentes, sacs de couchage. Dans cet autre point de collecte, un restaurant, des vêtements pour homme, taille S et M (car les personnes migrantes sont majoritairement des hommes grands et minces), des baskets taille 41-45, des sacs à dos.

J’ouvre un premier sac: trois pulls, quatre pantalons, deux jupes, une ceinture, des mouchoirs en tissu, un kimono, une paire de sandales. Que des vêtements pour femme. Dans les autres, je trouverai aussi une jupe à paillettes, des strings, une multitude de petits hauts mignons, des collants, un manteau Zara… et au total, une fois tous les dons triés, à peine de quoi remplir un carton de vêtements pour hommes. Que faire de tous ces vêtements que nous n’avons pas demandés? Certains seront donnés aux quelques femmes que nous rencontrons dans la rue et qui en ont besoin, le reste sera redirigé vers d’autres associations qui les distribuent, ou vendu dans le cadre d’une braderie qui permet de récolter des fonds.

Une semaine plus tard, je repasse dans le point de collecte. Il est plein; les Parisiens sont généreux.

Encore des jupes, des robes, des petits hauts, des chaussures à talons.

Un océan de fringues

Les associations à qui nous proposons nos surplus sont aussi débordées que nous, il n’est pas si facile de trouver des organisations qui vont récupérer nos énormes stocks d’habits pour femmes pour les redistribuer. J’ai parfois l’impression de nager dans un océan de fringues, d’étouffer sous une chape de textiles de toutes les couleurs et de toutes les matières, et je sens monter en moi un dégoût qui ressemble étrangement à celui qui nous prend lorsqu’on découvre la poubelle d’un magasin qui déborde de nourriture encore emballée.

Le gaspillage alimentaire est une plaie et moralement, il est indéfendable sur une planète où les ressources sont limitées et où une partie de la population meurt de faim. Pourquoi produire autant de bouffe si elle n’est pas consommée? Comment tolérer de jeter les surplus, de produire trop? Selon France Nature Environnement, ce sont 10 millions de tonnes de nourriture qui ne sont pas consommées chaque année en France.

Et tout le monde s’accorde à dire que c’est un scandale et qu’il faut déployer tous les efforts possibles pour diminuer le gaspillage et son impact sur la planète. Le ministère de l’Agriculture organise depuis 2013 une journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire. À l’échelle locale, à celle des entreprises, des prises de conscience motivent des journées d’action et des efforts. Le consensus est absolu. Alors pourquoi l’évoquer ici?

Comparable au gaspillage alimentaire

Parce qu’il existe un gaspillage d’une ampleur comparable, auquel nous, les consommateurs des pays riches, nous livrons régulièrement avec beaucoup plus de désinvolture et dont on parle à peine: le gaspillage textile.

«En 2014, on a dépassé pour la première fois le seuil de 100 milliards de pièces produites en une année et la branche compte sur une augmentation de 60% d’ici 2030», explique Kirsten Brodde, spécialiste du gaspillage textile de Greenpeace, dans un documentaire diffusé par Arte. Or, beaucoup de vêtements ne sont portés que de sept à dix fois au cours de leur vie, avant d’atterrir à la poubelle, dans une benne de recyclage ou de croupir au fond d’une armoire.

Oops! #tropdefringues #bis

Une publication partagée par Sabina Kassoumova (@sab_nka) le

Dans les magasins de vêtements, les collections se succèdent à un rythme effarant; le phénomène appelé «fast fashion», qui consiste à renouveler les réassorts à un rythme rapide, conduit les marques à proposer parfois jusqu’à deux collections… par semaine. Le prix humain de cette frénésie de production commence à être connu; notamment depuis le 24 avril 2013 et l’effondrement du Rana Plaza, à Dacca, au Bangladesh. Ce jour-là, un immeuble de huit étages, qui abritait plusieurs ateliers de confection, s’est effondré après que les ouvriers avaient alerté la direction sur les nombreuses fissures et la dangerosité de leurs conditions de travail. Environ 1.130 personnes sont mortes dans cette catastrophe et des centaines ont été blessées. Ces ateliers fournissaient des marques occidentales, comme Auchan, Camaïeu, Inditex (Zara), Benetton… par le biais de sous-traitants, technique qui permet à ces grandes entreprises textiles de se dégager de leur responsabilité tant en cas d’accident qu’en termes de prise de conscience de l’exploitation des ouvriers et ouvrières (puisqu’elles ne commandent pas directement à l’atelier mais à un intermédiaire et que ce ne sont pas elles qui paient les travailleurs).

«Les gens ne savent pas comme c’est dur, pour nous, de fabriquer ces vêtements. Je crois que ces vêtements sont fabriqués avec notre sang.»

Shima Akhter, ouvrière à Dacca

Depuis cette catastrophe, la plus médiatisée du genre, certaines marques se targuent d’éthique, un accord sur la sécurité des bâtiments a été mis au point et signé par de grandes marques comme H&M, un fonds d’indemnisation a été créé pour dédommager (à retardement) certaines victimes du Rana Plaza, mais les conditions de travail et de sécurité sont toujours déplorables au Bangladesh, qui est le principal atelier de confection du monde. Dans un documentaire édifiant appelé «The True Cost», réalisé par Andrew Morgan, on suit une ouvrière de Dacca, Shima Akhter, qui raconte qu’elle a commencé à travailler à 12 ans pour dix dollars par mois dans un atelier. On la voit conduire sa fillette dans sa famille en province car elle ne peut pas s’en occuper pendant qu’elle travaille, et expliquer en pleurant: «Les gens ne savent pas comme c’est dur, pour nous, de fabriquer ces vêtements. Je crois que ces vêtements sont fabriqués avec notre sang.»

Capture d'écran du documentaire The true cost, d'Andrew Morgan.

Bon nombre d’entreprises, par conviction ou pour suivre la tendance, se sont lancées dans le commerce éthique: d’aucunes recyclent les habits –principalement le coton, et cela ne représente qu’une partie réduite de tous les vêtements consommés. Une nouvelle pratique, l’upcycling, permet d’économiser l'eau et l’énergie lors de la fabrication de pièces à partir de fibres recyclées, mais l’empreinte écologique n’est jamais nulle.

Que deviennent les vêtements que nous donnons?

Le principe du recyclage est de ne pas jeter tous les vêtements que nous n’utilisons plus. Mais que deviennent-ils, les vêtements qui ne sont pas réutilisés de cette manière?

Au Secours Populaire, à qui mon association donne parfois les invendus de ses braderies pour qu’il les revende à son tour lors des braderies destinées à ses bénéficiaires, Bernard Bousret, coordinateur et responsable des collectes alimentaires, m’accueille dans son espace parisien du XVIIIe arrondissement où se trouvent les locaux où il est bénévole. Une braderie a justement lieu aujourd’hui, et une grande salle est ouverte au public. Sur des tables, dans des cartons en vrac, des vêtements neufs sont proposés à un et deux euros. Ce sont des habits offerts par C&A et Carrefour, qui liquident ainsi une partie de leurs stocks invendus tout en faisant une bonne action. Le Secours Populaire pratique aussi des collectes auprès des particuliers; et comme nous, il récupère beaucoup de textiles inutilisables: habits tachés, troués, importables. Ceux-ci sont récupérés par des entreprises de recyclage comme Gebetex, qui fabriquera avec des fibres isolantes, pour les toitures par exemple.

Et puis il y a les bennes, ces grosses boîtes omniprésentes à Paris et dans les grandes villes, où les riverains peuvent déposer les habits dont ils ne se servent plus. Il y en a 40.000 dans toute la France. Que deviennent les vêtements qui leur sont confiés ? Dans le documentaire de France 5 «Vêtements, n’en jetez plus», les enquêteurs suivent des vêtements placés dans une benne et qui sont dirigés vers un centre de tri, organisation de réinsertion où des salariés trient des habits, 6.000 kilos par jour. Les vêtements sont revendus, jusqu’à 4.500 euros la tonne pour les vêtements en bon état. 5% des habits restent en France, le reste part à l’étranger (principalement en Afrique) alimenter d’autres marchés de vêtements d’occasion. Les tissus impossibles à revendre sont réutilisés: ils sont «effilochés» pour faire des produits isolants ou des rembourrages pour les sièges de voiture; 9% du total des vêtements terminent en chiffons. Une manne pour les collecteurs qui ont récupéré gratuitement la matière première.

Échoués dans des décharges indiennes ou chinoises

ECO TLC, société privée à but non-lucratif, est l’organisme qui gère la filière de recyclage du textile en France. Elle perçoit les éco-contributions des acteurs du marché et accorde soixante-cinq euros de subvention aux trieurs par tonne de vêtements, et cela dans toute l’Europe, à condition que les vêtements viennent de France. Ce qui permet à des entreprises comme Gebotex, usine de tri textile des Pays-Bas, de toucher ces subventions grâce à de la matière première uniquement venue de France. Entreprise lucrative s’il en est.

Mais tous les habits que nous consommons ne finissent pas recyclés par des entreprises privées, jetés à la poubelle par les consommateurs ou revendus sur les marchés africains. Beaucoup échouent dans les décharges indiennes ou chinoises, où ils mettront, pour les fibres synthétiques, plus de 200 ans à se dégrader, en dégageant des gaz toxiques. Et nul n’ignore les dégâts que les produits chimiques utilisés dans la fabrication des textiles infligent à la nature. Certaines marques, notamment H&M, brûlent des vêtements neufs qui leur sont restés sur les bras, par le biais de centrales électriques: depuis 2013, douze tonnes de vêtements ont été brûlés chaque année rien qu’au Danemark. Et certaines marques de luxe détruisent leurs invendus pour ne pas les voir apparaître sur les marchés des dégriffés.

Pas produire mieux, mais produire moins

Je résume: des vêtements sont produits par des travailleurs exploités, au péril de leur vie, tout en polluant la planète et les ressources en eau des habitants, laissant une belle empreinte carbone au passage, puis sont (très peu) portés, jetés, recyclés ou brûlés. En boucle.

Alors quoi? On continue de produire des millions de tonnes de tissus pour fabriquer des milliards de vêtements, dont une fraction en mode «éthique» pour se donner bonne conscience, tout en demandant mollement aux grandes marques de signer des accords de sécurité pour les travailleurs qui ne seront de toute façon pas respectés dans les pays où sont fabriqués nos fringues? On continue de chercher des solutions pour fabriquer plus «éthique», plus «écoresponsable», plus «social»? Mais surtout, on ne remet pas en cause la base même du problème, qui est que l’industrie de la mode, de la fast fashion, est par essence capitaliste et donc a besoin d’une croissance infinie pour survivre?

Devant ce constat lamentable que des milliers de mètres de tissus ne peuvent totalement cacher, la seule solution qui nous est proposée est de produire mieux, alors qu’il faudrait produire moins. Pas simplement recycler ou fabriquer des vêtements en bambou, mais ralentir et cesser de produire mille fois plus que ce dont nous avons réellement besoin.

Seulement voilà: en France, selon une étude de l’Institut français de la mode (IFM) publiée en 2016, l’industrie de la mode compte pour 1,7% du PIB, ce qui la place loin devant des industries comme l’aéronautique et l’automobile. Elle fournit 580.000 emplois directs et 420.000 emplois indirects, soit un million au total. Et surtout, le consommateur de l’ère de la fast fashion est élevé au bon grain du matérialisme fou, où acheter de nouveaux atours est censé apporter le bonheur auquel aspire chacun d’entre nous. Les prix des vêtements sont devenus tellement bas, grâce aux salaires de misère des ouvriers qui les fabriquent et aux ateliers insalubres où ils sont exploités, que chaque consommateur peut s’offrir plusieurs pièces et se procurer l’espace d’un instant l’impression d’être riche, d’avoir le choix de l’abondance. Alors même que l’on sait, comme l’explique une étude de Greenpeace, que la sensation de bonheur que procurent les achats impulsifs et inutiles est un leurre absolu.

Se procurer l’espace d’un instant l’impression d’être riche

Comment résister à cet immense gaspillage quand au final, personne n’y trouverait son intérêt à court terme, excepté les acteurs de base, les ouvriers du textile, qui en sont le fondement et, dans le même temps, les seuls acteurs de la chaîne à n’avoir aucun pouvoir décisionnaire? Les gouvernements des pays en développement ne veulent pas perdre des marchés, les pays riches qui consomment les vêtements profitent des emplois ainsi créés et de l’augmentation de leur PIB, ne parlons pas des entreprises qui les commercialisent dont les gains sont énormes (et ce ne sont pas seulement les entreprises qui commercialisent les vêtements: Monsanto par exemple, qui monopolise le secteur du coton OGM servant à l’industrie textile et qui tire les prix du coton vers le bas au détriment des petits producteurs). Et les consommateurs, soumis à la tentation quotidienne des habits bon marché, ne font pas le lien entre leur acte d’achat et la destruction de la planète au moment de passer à la caisse.

Donc on va dans le mur mais jusqu’ici tout va bien?

Mon association a décidé d’arrêter les collectes de vêtements auprès des Parisiens. Stocker et trier les tonnes de vêtements qui ne nous servent à rien pour prélever les quelques items que nous allons pouvoir redistribuer aux migrants n’est plus possible, faute d’espace de stockage et de bras. Nous optons pour des collectes ciblées, directement dans les magasins susceptibles de vendre les objets et vêtements qui seront utiles à la population dont nous nous occupons.

Au-delà du pur scandale humain que représente l’industrie de la mode, c’est aussi une industrie des valeurs qui se met en place, où notamment grâce aux quelques initiatives, souvent de bonne foi, d’acteurs écoresponsables, nous continuons de gaspiller en toute bonne conscience les habits produits au prix du sang et les ressources d’une terre qui, admettons-le une bonne fois pour toutes, est en train de mourir mais finalement, on s’en fout: lorsqu'elle finira par étouffer sous les tonnes de fringues produites pour rien, nous ne serons plus là pour pleurer.

Bérengère Viennot Traductrice

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