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Diamants, exécutions extrajudiciaires, corruption... Le Botswana glisse vers la dictature

Temps de lecture : 7 min

Présenté comme un exemple de démocratie en Afrique depuis des décennies, le pays est confronté à la dérive autoritaire du parti au pouvoir.

Le nouveau président du Botswana, Mokgweetsi Masisi, salue la foule après avoir prêté serment devant l'Assemblée nationale à Gaborone, capitale du pays, le 1er avril 2018. | 
Monirul Bhuiyan / AFP
Le nouveau président du Botswana, Mokgweetsi Masisi, salue la foule après avoir prêté serment devant l'Assemblée nationale à Gaborone, capitale du pays, le 1er avril 2018. | Monirul Bhuiyan / AFP

Mon premier contact avec le Botswana s’est fait lors de mon année de première au lycée lors des fameux Travaux personnels encadrés (TPE). Avec un camarade de classe, nous avions eu l’ambition (bien trop grande) de présenter un dossier sur la corrélation entre croissance économique et démocratie et nous étions tombés sur une pile d’articles sur le sujet concernant le «miracle botswanais». Morceau de territoire aride coincé entre la Namibie, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, ce pays est assis sur un tas de diamants. Une richesse minière souvent synonyme de malédiction sur le continent africain, où les clans au pouvoir confisquent les richesses nationales pour leur propre intérêt. Mais, au Botswana l’histoire s’est écrite de manière différente.

En 2001, trois chercheurs des universités du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Harvard publiaient un article qui a contribué à populariser la réussite du Botswana. Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson avaient intitulé leur étude: «An African Success Story: Botswana». Ils y soulignaient à l’époque que «le Botswana avait eu une plus forte croissance de PIB par habitant que tout autre pays au monde dans les trente-cinq dernières années». Un boom rendu possible, selon eux, grâce à des institutions solides datant de la période pré-coloniale et un État de droit bien établi. Dix-sept ans plus tard, leur constat n’a, en apparence, pas été démenti par le président en exercice Ian Khama, qui a démissionné fin mars de ses fonctions à dix-huit mois des prochaines élections générales et de la fin de son deuxième mandat pour respecter à la lettre la Constitution nationale. Cette dernière impose au chef de l’État de ne pas dépasser les dix ans au pouvoir.

Le chouchou des institutions internationales

Le Botswana trône en haut de nombreux indicateurs internationaux grâce aux bonnes pratiques politiques de ses dirigeants. En 2017, les institutions de Gaborone, la capitale, obtenaient une note de 7,81 au Democracy index, barème de référence de la démocratie dans le monde établi chaque année par le magazine The Economist. Un score qui place l’ancienne colonie britannique devant la France (7,80) et surtout en tête des pays d’Afrique continentale (seule l’île Maurice obtient un meilleur score). Même réussite concernant l’indice de mesure de la corruption par l’ONG Transparency international, qui a délivré une note de 61 sur 100 à Gaborone, capitale du pays, en 2017. Ce qui en fait le meilleur élève africain et classe le pays dans les bons élèves internationaux.

On pourrait continuer longtemps sur cette lancée. Les institutions internationales aiment le Botswana et le citent souvent en exemple comme le premier État appartenant au cercle des pays les moins avancés (PMA) à avoir rejoint le rang des pays à revenus intermédiaires grâce à sa longue croissance. C’était en 1994, plus d’une décennie avant que le Cap-Vert en fasse de même en 2007.

Tout est donc si parfait au Botswana? C’est ce que j’ai commencé à me demander en lisant les articles de presse dithyrambiques sur la démission exemplaire du président Ian Khama, tout en me rappelant la manière dont les yeux de mon professeur d’économie s’allumaient lorsqu’il me vantait, sur les bancs du lycée, les mérites de ce pays inconnu.

«Que tombe la pluie»

Sur cette terre brûlée par le soleil, la devise nationale est «Bring on the rain» («Que tombe la pluie»). Hélas, depuis quelques années, les précipitations –Gaborone a connu plusieurs coupures d’eau majeures– se font aussi rares que l’alternance politique. Le parti au pouvoir, le Parti démocratique du Botswana (BDP), dirige le pays sans discontinuer depuis l’indépendance en 1966. Malgré des élections pluralistes et ouvertes, ce manque de changement attise aujourd’hui les critiques.

«Le Botswana est devenu une démocratie imparfaite ou même, un régime autoritaire concurrentiel, confie Amy Poteete, spécialiste de l’Afrique australe à l’université de Concordia à Montréal. Il y a, certes, une opposition significative lors des élections, à l’intérieur du BDP, au sein de la formation parlementaire et dans ses comités, dans les tribunaux, à travers les médias et de plus en plus lors de manifestations dans l’espace public. Cependant, le gouvernement, et spécialement le président, bénéficient d’avantages formels et informels qui rendent la tâche difficile, mais pas impossible, à leurs opposants de les battre dans des procès, au parlement ou lors d’élections.»

Le plus grand défi pour le Botswana, prisé des touristes pour ses espaces semi-désertiques peuplés d’éléphants, est la présence du parti du BDP au pouvoir depuis l’indépendance. Les outils démocratiques sont à disposition des citoyens, mais restent dans leur boîte à cause du manque d’alternance. «Le Botswana à un système avec un parti prédominant et une opposition faible. L’élite politique est autosatisfaite et arrogante», glisse Ian Taylor, professeur à l’université St Andrews en Écosse et auteur de plusieurs ouvrages sur le régime de Gaborone.

«Le Botswana à un système avec un parti prédominant et une opposition faible. L’élite politique est autosatisfaite et arrogante.»

Ian Taylor, professeur à l’université St Andrews en Écosse

Quatre présidents seulement se sont succédé en un demi-siècle à la tête du pays. Ian Khama, qui a laissé jusqu’aux élections de 2019 son poste à un président intérimaire, Mokgweetsi Masisi, a dirigé le Botswana de 2008 à 2018. Il était lui-même le fils du premier président de l’ancienne colonie britannique, Seretse Khama, qui a occupé la fonction de chef d’État de 1966 à 1980. Entre le père et le fils, Ketumile Masere et Festus Mogae avaient successivement occupé le pouvoir. Sous l’exercice de Ian Khama, la flamme de la démocratie a vacillé.

«Khama est un militaire avec qui il n’y avait pas la place pour des opinions divergentes, raconte Ian Taylor. En 2009, il avait exclu le secrétaire général de son propre parti pour avoir posé une question sur l’une de ses décisions politiques. Après que Khama a été élu en 2009, il y a aussi eu une hausse notable des exécutions extrajudiciaires par des agents de sécurité en civil. À peine un an après sa prise de fonction, il a créé la Direction du renseignement et de la sécurité, qui a le pouvoir d’arrêter et d’emprisonner les gens sans mandat. Le cabinet de Khama est aussi plein de figures militaires.»

Plus de routes, mais pas de vraie classe moyenne

Au Botswana, souvent surnommé «la Suisse de l’Afrique» pour son climat propice aux affaires, l’ombre de la corruption, fléau du continent, s’étend progressivement sur la classe politique. Malgré sa relativement bonne note, le pays a chuté de douze places à l’indice de Transparency international depuis 2008 et un sondage réalisé en 2015 par l’institut Afrobarometer a révélé que 80% des citoyens botswanais estiment que la corruption a augmenté sous la direction de Ian Khama.

Le nouveau président du Botswana Mokgweetsi Masisi est félicité par le sortant Ian Khama (à droite), le 1er avril 2018. | Monirul Bhuiyan / AFP

Dans les rues de Gaborone, les manifestations contre les affaires de corruption se sont multipliées. «C’est un problème plus important que ce que la plupart des observateurs internationaux reconnaissent généralement», affirme la chercheuse Amy Poteete. Et d’une certaine façon, cela affaiblit le pouvoir autant que ça le renforce. «Dans la mesure où le président s’appuie sur sa capacité à ouvrir ou non des enquêtes judiciaires pour punir des actes de corruption, cela renforce la mainmise du BDP sur le pouvoir. Mais d’un autre côté, les scandales de plus en plus visibles stimulent l’opposition publique», ajoute-t-elle.

Surtout qu’une trop large majorité de la population ne touche pas les dividendes de l’industrie des diamants. L’exploitation des gisements de pierres précieuses y a commencé à la fin des années 1960. Une richesse qui a fait exploser le PIB par habitant de 70 dollars l’époque, contre 16.000 dollars aujourd’hui en parité de pouvoir d’achat. Un chiffre qui cache mal les inégalités parmi les 2,25 millions de Botswanais. L’ancienne colonie britannique se distingue ainsi parmi les pires pays à l’indice de Gini, qui classe les pays selon les inégalités de revenus de leur population. «Plusieurs décennies d’une croissance économique basée sur l’industrie des diamants ont vu l’amélioration des routes, des services de santé, des écoles (....), mais cela n’a pas mis beaucoup plus d’argent dans les poches des citoyens ordinaires, ni contribué à créer une classe moyenne significative», analyse le magazine américain Foreign Policy.

Assis sur un volcan

Pire, les variations des prix sur le marché du diamant ont provoqué un fort ralentissement de la croissance du Botswana entre 2009 et 2015. Un surplace qui n’a pas permis d’endiguer un taux de chômage supérieur à 30% chez les jeunes. De ce point de vue, le régime est assis sur un volcan de mécontentement social, qui peut exploser à tout moment. L’opposition l’a bien compris et tente d’exploiter cette colère. «Ian Khama a tué l’esprit d’autonomie en créant une dépendance à l’aumône. L’économie a perdu des emplois sous son règne», a déclaré Kesitegile Gobotswang, le vice-président du Parti du congrès du Botswana (BCP), à l’AFP lors du départ du président.

Heureusement, la demande mondiale pour les précieux diamants est repartie à la hausse depuis 2017 et le Botswana a enregistré un redémarrage de sa croissance l’année dernière. Une tendance qui devrait se confirmer en 2018, selon le FMI. Mais, pour durer, ses dirigeants devront apprendre à partager.

«C’est toujours l’un des pays les plus démocratiques d’Afrique. Mais de manière générale, le Botswana a perdu beaucoup de sa crédibilité comme modèle pour le reste du continent», conclut le chercheur Ian Taylor.

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Camille Belsoeur Journaliste

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