Monde

Cuba: vers une révolution économique?

Temps de lecture : 8 min

Miguel Díaz-Canel, 57 ans, vient d'être élu par les députés cubains pour succéder à Raul Castro, 86 ans. Sur l'île, ainsi que dans le monde, une question se pose: quel sera le programme économique du nouveau président de Cuba?

Une voiture américaine dans les rues de la Havane, le 19 avril 2018, jour de la nomination du nouveau président de Cuba, Miguel Díaz-Canel. | AFP
Une voiture américaine dans les rues de la Havane, le 19 avril 2018, jour de la nomination du nouveau président de Cuba, Miguel Díaz-Canel. | AFP

Voilà près de soixante ans que Cuba était dirigée par la famille Castro. Mais la transition historique est désormais annoncée: c’est Miguel Díaz-Canel qui reprendra le flambeau. Les citoyens du pays prennent la mesure de tout ce que ces décennies de retard de développement leur ont coûté –et se demandent si ce nouveau dirigeant pourra leur offrir un nouvel espoir économique.

Raul Castro sera resté au pouvoir pendant une décennie. Il a apporté quelques modestes ajustement à l’économie du pays; son action a trouvé son point culminant en la décision de renouer avec les États-Unis (décision qui a amené des vagues de touristes américains vers Cuba). L’année de la visite de Barack Obama, en 2016, la totalité des jeunes Cubains que j’ai rencontrés avaient trouvé une combine pour gagner un peu d’argent au noir (ou cherchaient à le faire). C’était une époque de perte de repères: on aurait cru voir des enfants punis que l’on libère soudain; la liberté était dans l’air. Cette fois –contrairement à toutes les autres où le gouvernement avait décidé d’assouplir l’économie avant de se serrer la ceinture… cette fois, ce serait différent.

Les espoirs déçus

Mais rien n’a changé. Les Cubains souffrent; leur potentiel économique a de nouveau été gâché, conséquence du changement de cap politique de l’administration Trump et des hésitations du gouvernement Castro. Díaz-Canel ne pourra se permettre une telle prudence. Faute de pouvoir se targuer des hauts faits révolutionnaires des Castro, son seul espoir de s’attirer les bonnes grâces des citoyens et des élites du Parti communiste sera de faire repartir l’économie stagnante de l’île.

Les États-Unis ont tendance à étudier Cuba au prisme de la haute politique, en mettant l’accent sur les grands sujets, tels que l’ouverture d’une ambassade ou les débats sur la démocratisation. Mais pour la plupart des Cubains, les souffrances du quotidien reposent sur des questions économiques de base –et c’est à l’aune de ces dernières qu’ils jugent leurs voisins du nord (on pense avant tous aux effets de l’embargo, qui a pesé sur le pays pendant plusieurs décennies). La migration économique devance depuis longtemps la migration politique; ces dernières années, des Cubains ont fui le pays par la mer –mais aussi à pied, via la redoutable frontière mexicaine. C’est pour cette raison que les joueurs de baseball s’enfuient aux États-Unis. Et c’est précisément pour cette raison qu’Obama a été accueilli à bras ouverts: beaucoup moins pour son message politique que pour l’ouverture économique symbolisée par sa visite.

«Sais-tu pourquoi nous chantons et nous dansons autant? Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire!»

Un étudiant cubain

Lors de mon premier séjour, en 2001, j’ai sympathisé avec un étudiant de l’Université de La Havane. «Les Cubains sont réputés pour leur incroyable maîtrise du chant et de la danse. Mais sais-tu pourquoi nous chantons et nous dansons autant?, m’a-t-il demandé un après-midi. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire!»

La plaisanterie était amère: il faisait ici référence à sa génération sans horizon. L’économie de Cuba est contrôlée par l’État; en arrivant sur le marché du travail, les jeunes diplômés s’enferraient vite dans la fonction publique –sans issue et pour un salaire équivalent à 20 dollars par mois. Quant à ceux qui nourrissaient quelques ambitions, ils ne trouvaient aucun exutoire. Il fallait se contenter de pointer en journée; et peut-être d’un peu de chant et de danse en soirée.

Puis, Raúl Castro a tenté de mettre un terme à ces longues années d’inactivité. Il a pris le contrôle du pays lorsque la santé de son frère a commencé à se détériorer, en adoptant une posture moins idéologique que celle de Fidel. Sa mesure phare: ne plus rendre le fonctionnariat obligatoire, et autoriser les citoyens à créer leurs propres entreprises. Des centaines de milliers de Cubains ont sauté sur l’occasion. Quatre Cubains actifs sur dix travaillent aujourd’hui dans le secteur privé.

Mais la mesure n’a pas porté ses fruits. Le pays sombre dans la récession par intermittence; la reprise était au rendez-vous l’année dernière, mais elle était bien faible (1,6% de croissance du PIB). Le gouvernement veut atteindre les 5% de croissance, mais l’économie ne peut progresser sans industries dynamiques –et Cuba n’en compte aucune. Le pouvoir a mis en place une zone économique spéciale dans le secteur de l’industrie (prenant pour modèle les zones chinoises à succès), mais elle n’a pas fait sensation. Le Venezuela, allié de longue date, fait aujourd’hui face à une catastrophe qui dépasse la débâcle cubaine; il a donc réduit ses livraisons de pétrole subventionné, dont l’île a pourtant cruellement besoin. Le secteur agricole cubain est sens dessus dessous. Ancienne géante du sucre, du tabac et du citron vert, l’île importe aujourd’hui 80% de sa nourriture.

Une bureaucratie pro-statu quo

Si les problèmes de Cuba persistent, c’est en partie parce que Raúl Castro ne s’est pas montré assez révolutionnaire. Il a dû composer avec une bureaucratie prête à tout pour maintenir le statu quo. Les élites cubaines considèrent que la réforme menace leur survie à long terme. Elles n’y ont pas vu une source d’enrichissement personnel, contrairement aux élites chinoises et vietnamiennes. Elles ont retenu les leçons de l’effondrement de l’Union soviétique (l’île avait alors perdu un tiers de son PIB): à leurs yeux, la gestion des risques politiques passe avant la création d’avantages économiques.

Les revirements constants des dirigeants cubains quant au secteur privé sont un parfait exemple de cette situation. L’été dernier, après une explosion de la croissance –qui a creusé les inégalités des revenus– le gouvernement, nerveux, a gelé le processus d’accès à l’entrepreneuriat, ignorant les conseils des économistes appelant à un assouplissement de la réglementation.

«Les aléas politiques du gouvernement cubain font que la politique d’investissement change souvent du jour au lendemain»

Un ex-haut fonctionnaire de l’administration Obama

Raúl Castro aurait été durablement marqué par la transition soviétique et par l’essor des oligarques: c’est la théorie de James Williams, du groupe de pression «Engage Cuba», qui œuvre pour développer le commerce entre les États-Unis et l’île. «Il refusait qu’une telle chose arrive à Cuba; il était prêt à tout pour empêcher ça», explique-t-il. «Mais c’est comme si la leçon soviétique avait été un peu trop bien apprise: ils sont trop angoissés, trop conservateurs, trop prudents.»

Le pays demeure fortement centralisé. Les responsables locaux ont peu de marge de manœuvre: «la prise d’initiative n’est pas dans leur habitude, et elle n’est pas assez récompensée», explique Richard Feinberg (Brookings Institution).

Díaz-Canel va faire face à la même bureaucratie fossilisée. On ignore encore à quoi ressemble sa vision de l’économie, et il est impossible de déterminer s’il serait prêt à batailler contre des partisans de la ligne dure (à supposer qu’il n’en est pas un lui-même). Mais l’argent vient à manquer. Cuba comptabilise plus d’un milliard de dettes commerciales contractées au fil des dernières décennies. Díaz-Canel devra attirer plus d’investisseurs étrangers s’il souhaite faire sortir l’île de cette mauvaise passe.

«Les entreprises étrangères ont toujours eu du mal à s’y implanter sur le long terme», affirme Danel Erikson, ancien haut fonctionnaire dans l’administration Obama, qui travaille désormais pour la société de conseil Blue Star Strategies. «Les aléas politiques du gouvernement cubain font que la politique d’investissement change souvent du jour au lendemain».

Le tourisme en crise

Le tourisme demeure le seul secteur prometteur; mais lorsque j’ai séjourné à La Havane au début de l’année, les vacanciers qui envahissaient les rues deux ans plus tôt avaient presque totalement disparu. L’administration Trump a posé des restrictions en matière de dépenses touristiques à Cuba et de voyages vers l’île. Pour couronner le tout, de mystérieuses maladies (qui pourraient être des attaques) visent depuis peu des agents et des diplomates américains à l’ambassade, ce qui n’a fait qu’envenimer les relations politiques et tarir un peu plus les flux touristiques. Il était peut-être un peu trop optimiste d’imaginer une normalisation spontanée d’une des relations les plus dysfonctionnelles de la planète.

«C’est le secteur privé cubain tout entier qui a été affecté par cette crise.»

Une restauratrice cubaine

«L’incertitude est si grande, aujourd’hui», raconte Danna Pascual, qui gère une chambre d’hôte à La Havane. «C’est fou. Les États-Unis sont si proches de Cuba géographiquement. Mais les Américains sont si proches et si lointains à la fois. Les logeurs, les restaurants, les bars et les chauffeurs ont perdu beaucoup d’argent.»

La restauratrice Niuris Ysobel Higueras Martínez sent les effets de ce recul. Je l’avais rencontrée pendant la période du réchauffement entre les deux pays; à l’époque, sa cuisine ne parvenait pas à cuire les homards assez vite pour satisfaire tous les clients.

«Cela n’affecte pas uniquement les personnes qui travaillent directement dans le tourisme, mais tous nos prestataires de service», explique-t-elle. «C’est le secteur privé cubain tout entier qui a été affecté par cette crise.»

Certaines entreprises auraient perdu jusqu’à 80% de leur clientèle: c’est ce qu’affirme Benito Albisa Novo, qui a lancé une agence de voyage dans les premiers jours du rapprochement Obama-Castro.

«Les Américains veulent se rendre à Cuba, et ils veulent découvrir Cuba», explique-t-il. «Peut-être que le prochain président américain annulera ces restrictions.»

Pour l’heure, la politique de l’administration Trump affecte de nombreux Cubains –y compris mon ancienne logeuse. Je fus son tout premier client, il y a quinze ans. Le gîte et le couvert, tout l’été, pour 350 dollars. Elle a notamment utilisé cet argent pour acheter de la peinture aérosol afin de donner un coup de jeune à son appartement. Puis, au fil des ans, elle a transformé tout l’étage en bed and breakfast; elle a acheté les propriétés de ses voisins, une à une –en bonne capitaliste, lentement mais sûrement. En novembre dernier, à la suite des conseils aux voyageurs formulés par le département d’État, ses réservations ont accusé une chute importante; son logement demeura vide pendant plusieurs semaines. Elle n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de la ténacité du peuple de Cuba, et des difficultés qui pèsent sur ses entrepreneurs.

Pendant ce temps, les citoyens continuent de fuir leur île bien-aimée dès qu’ils le peuvent –la fin du traitement de faveur accordé par Washington aux migrants cubains a toutefois ralenti le mouvement. L’exode a atteint un sommet en 2016, avec 55.000 arrivées; la quasi-totalité des jeunes Cubains que j’ai rencontrés sont partis. Mais ceux qui restent n’ont plus qu’un espoir: la nouvelle équipe dirigeante.

«La nouvelle génération n’a jamais connu de système socialiste efficace», résume Carlos Alzugaray, ancien diplomate cubain. «Díaz-Canel sera jugé à l’aune de sa performance, et les gens se demanderont: “où est ce socialisme prospère et durable qu’on nous promet depuis plusieurs années?”. Parce que cette promesse n’a jamais été honorée.»

Melissa Chan

Newsletters

Turquie-France: des relations à l’épreuve du projet d’un Kurdistan syrien

Turquie-France: des relations à l’épreuve du projet d’un Kurdistan syrien

La tension est montée d’un cran entre Ankara et Paris, à l’ombre du déploiement de forces spéciales françaises dans le Rojava et de l’appui diplomatique peu équivoque au projet d’autonomie territoriale kurde en Syrie.

Des manuscrits de Tombouctou, sauvés des mains des djihadistes, exposés à New Delhi

Des manuscrits de Tombouctou, sauvés des mains des djihadistes, exposés à New Delhi

Vingt-cinq textes vieux de plusieurs siècles ont été transportés depuis le Mali, après avoir été cachés durant l'occupation djihadiste de Tombouctou, entre 2012 et 2013.

En Ouganda, une pénurie de médicaments met en danger les personnes séropositives (mais pas seulement)

En Ouganda, une pénurie de médicaments met en danger les personnes séropositives (mais pas seulement)

Depuis le début de l'année, le pays n'est plus approvisionné en Septrin, un traitement antirétroviral administré notamment aux personnes atteintes du Sida.

Newsletters