Santé

Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?

Temps de lecture : 10 min

La stigmatisation des malades mentaux continue à contrarier la prise en charge de beaucoup d'individus.

La peur des malades mentaux est infondée. | Callie Gibson via Unsplash CC License by
La peur des malades mentaux est infondée. | Callie Gibson via Unsplash CC License by

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Que faire pour les 20% de la population souffrant d'au moins une maladie mentale?»

La réponse de Jeanine Joy, doctorante et chercheuse au Happiness 1st Institute:

Selon l'Association américaine de psychiatrie, «les maladies mentales sont des problèmes de santé induisant des bouleversements cognitifs, émotionnels et/ou comportementaux. Les maladies mentales sont associées à un état de détresse et/ou des dysfonctionnements dans les activités sociales, professionnelles et/ou familiales».

Le lien étroit entre une mauvaise santé mentale et les risques de survenue de coûteuses maladies chroniques indique que les ressources utiles pour prévenir les maladies mentales ou à en accélérer la guérison ont des bénéfices traduisibles en économies de santé physique.

Imaginez un monde où l'accent serait mis sur la maximisation du potentiel de chaque être humain. Comparez-le avec notre société où nous faisons tout pour empêcher le bon fonctionnement d'individus et où des niveaux médiocres de fonctionnement sont fréquemment tolérés, même quand existe un potentiel de progrès.

Aux États-Unis, quatre dossiers d'allocation handicap sur dix le sont pour maladie mentale.

Dans le système pénitentiaire américain pour mineurs, sept jeunes sur dix sont atteints d'une maladie mentale.

La maladie mentale est présente dans 90% des suicides. Le suicide est la deuxième cause de mortalité des Américains entre 10 et 54 ans.

Quelle est l'ampleur du problème?

Chaque année, environ une personne sur cinq sera atteinte d'une maladie mentale.

Prévalences

Dépression: 6,9%

Anxiété (dont syndrome de stress post-traumatique, trouble obsessionnel-compulsif et phobies): 18,1%.

Troubles du comportement alimentaire: 3,5%.

Troubles de la personnalité: 9%.

Schizophrénie: 1,1%.

Trouble bipolaire: 2,6%.

Beaucoup d'individus souffrent de plusieurs maladies mentales à la fois.

Nous en payons tous le prix.

Lorsque des vies prennent fin trop tôt ou ne sont pas productives à cause de maladies ou de troubles mentaux, la société subit des pertes économiques. Si les personnes atteintes de maladies mentales souffrent davantage, il faut reconnaître qu'en ne faisant pas de la santé mentale une priorité, les coûts nous incombent à tous.

Les maladies mentales réduisent de manière significative la qualité et la durée de vie des individus concernés. Comme on peut le lire dans Mental, Neurological, and Substance Use Disorders: Disease Control Priorities, 3e édition (Volume 4), «L'écart d'espérance de vie entre les personnes souffrant de troubles mentaux et la population générale ne cesse de s'élargir. La population générale jouit d'une vie toujours plus longue, tandis que la durée de vie des individus atteints de troubles mentaux, neurologiques et liés à la consommation de substances stagne ou demeure significativement plus faible».

Quel danger?

La peur des malades mentaux est infondée. Cette peur est exacerbée par des biais médiatiques: les rares cas d'individus souffrant de troubles mentaux et se rendant coupables de crimes et de délits sont mis en avant, tandis que les millions de personnes vivant dans un désespoir silencieux tout en prenant soin de leur famille, travaillant et menant une existence aussi normale que possible sont ignorées.

Stigmatisation et entraves aux soins

La stigmatisation des malades mentaux continue à contrarier la prise en charge de beaucoup d'individus. Au cours de l'année passée, seuls 41% des adultes souffrant d'une maladie mentale ont reçus les soins psychiatriques qui leur étaient pourtant nécessaires. Parmi les individus souffrant de graves maladies mentales, ils sont 62,9%.

«Les États-Unis comptent environ 8.300 psychiatres pour enfants et adolescents et plus de 15 millions d'enfants et d'adolescents nécessitant l'expertise spéciale d'un psychiatre pour enfants et adolescents.» Aux États-Unis, 96% des comtés n'ont pas les ressources adéquates pour répondre à leurs besoins en matière de santé mentale.

Consultation avec un psychologue en France. | Derrick Ceyrac / AFP

Le coût des soins contraint de nombreuses personnes à ne pas êtres soignées comme il le faudrait pour guérir et/ou éviter que leur situation ne s'aggrave.

Dans certaines professions, comme par exemple dans le secteur médical, la prise en charge d'une maladie mentale doit être signalée à sa hiérarchie, ce qui dissuade souvent les individus concernés d'aller se faire soigner. Certains États américains, comme la Caroline du Nord, commencent à remettre en question la pertinence de telles réglementations. Depuis l'an dernier, en Caroline du Nord, la déclaration de soins n'est obligatoire que si la maladie affecte le malade dans la poursuite de ses activités professionnelles. Par exemple, un chirurgien peut cesser d'opérer par mesure de précaution et être pris en charge sans être tenu de se présenter devant une commission médicale, car il peut toujours accomplir des tâches ne mettant pas la vie de ses patients en danger.

«Des études montrent que les troubles mentaux sont des facteurs de risque indépendants pour les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et les blessures.»

Volume 4 de Mental, Neurological, and Substance Use Disorders

La santé mentale est toujours le parent pauvre des politiques de santé publique, que ce soit en termes de financement ou d'attention et ce même si une mauvaise santé mentale est souvent le prélude d'une mauvaise santé physique, y compris pour de nombreuses maladies constituant les coûts financiers les plus lourds de notre système de santé –obésité, maladies cardio-vasculaires, diabète de type 2. «Des études montrent que les troubles mentaux sont des facteurs de risque indépendants pour les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et les blessures.»

«Il semblerait que l'augmentation de la longévité dont a bénéficié la population générale aux États-Unis au cours des cinquante dernières années a été perdue pour les personnes atteintes d'une maladie mentale grave. De fait, cette baisse de l'espérance de vie due à la maladie mentale surpasserait les disparités en matière de santé signalées pour la plupart des groupes raciaux ou ethniques. Pourtant, cette population est rarement identifiée comme un groupe défavorisé ou à risque dans les enquêtes sur les déterminants sociaux de la santé

Les années de vie perdues en raison de décès prématurés liés à des troubles mentaux, neurologiques ou à la consommation de substances sont représentées dans le tableau ci-dessous. Les chiffres sous-estiment les années de vie perdues parce que certains facteurs connus ne sont pas assez bien quantifiés. «Plusieurs autres troubles mentaux, tels que le trouble dépressif majeur et le trouble bipolaire, présentent une surmortalité significative et documentée. Ces données n'ont pas été incluses dans les estimations de décès par cause spécifique et d'années potentielles de vie perdues (APVP), car la méthode d'estimation des causes de décès, où les statistiques de décès sont utilisées pour calculer les APVP, ne peut attribuer que la cause principale de décès

Maladies mentales et troubles liés à l'utilisation de substances psychoactives

«Parmi les 20,2 millions d'adultes aux États-Unis ayant souffert d'un trouble lié à l'utilisation de substances, 50,5% –10,2 millions d'adultes– étaient atteints d'une maladie mentale concomitante.»

Les solutions

La plupart des maladies mentales s'originent dans un stress chronique. Lorsque les individus acquièrent des compétences qui les aident à réguler leurs émotions et à diminuer leur stress de manière saine, leur risque de développer une maladie mentale diminue. Lorsque les personnes souffrant de maladies mentales acquièrent ces mêmes compétences, la plupart d'entre elles connaissent une amélioration de leur état. Le lien entre stress et maladie mentale demeure pour les maladies mentales à forte dimension génétique. L'épigénétique démontre que la survenue de conséquences nuisibles pour la santé physique et mentale est activée par le stress chronique et les événements traumatiques.

Contrairement à la thérapie, ces compétences peuvent être enseignées dans de grands groupes, car personne n'est obligé de révéler sa situation pour les obtenir. Cet enseignement nécessite seulement que les compétences soient communiquées à un public. Les personnes ayant appris ces compétences peuvent ensuite les appliquer dans leur propre vie. Ce qui peut souvent s'effectuer dans l'intimité de son esprit.

Les individus suffisamment motivés pour apprendre ces compétences en lisant un livre peuvent y parvenir.

Parents, enseignants, responsables religieux, cliniciens et autres personnes souhaitant aider à prévenir et guérir les maladies mentales peuvent acquérir ces compétences et les enseigner dans le cadre de leurs interactions quotidiennes.

Des études publiées voici dix ans isolent l'une des causes du stress élevé que subissent tant de gens aujourd'hui. Au début du siècle dernier, la définition du but et de l'usage des émotions a été mal comprise par la science. Une méconnaissance désormais répandue dans la société. Lorsque les individus apprennent la nouvelle définition, fondée sur des preuves, du but et de l'usage des émotions, ils acquièrent un système d'orientation personnel leur permettant une diminution du stress et une meilleure santé mentale, sans les contraindre à abandonner leurs activités favorites.

Lorsque les gens méconnaissent le but de leurs émotions et mésinterprètent leur signification, cela peut les conduire vers des maladies mentales et renforcer ce qu'ils perçoivent comme hautement stressogène dans leur vie et leurs expériences quotidiennes.

Les intérêts directs des employeurs

«La recherche a démontré de façon concluante que la dépression et d'autres troubles mentaux, ainsi que la toxicomanie, sont des causes majeures de perte de productivité et d'absentéisme. Les maladies mentales entraînent davantage de jours d'arrêts de travail que bien d'autres maladies chroniques, comme le diabète, l'asthme et l'arthrite. Environ 217 millions de jours de travail sont perdus chaque année en raison de la baisse de productivité liée aux maladies mentales et aux problèmes de toxicomanie, coûtant chaque année aux employeurs américains 17 milliards de dollars. Les coûts indirects associés aux troubles mentaux et à la toxicomanie varient de 79 milliards de dollars à 105 milliards de dollars par an (en dollars de 1990).»

Une meilleure gestion de la santé mentale et du stress est liée à de nombreux bénéfices professionnels, comme:

- Une meilleure satisfaction client

- Une meilleure productivité

- Moins de turnover

- Moins d'invalidité

- Moins d'incivilités entre collègues

- Moins de harcèlement au travail (la personne souffrant de maladie mentale pouvant être autant l'agresseur que la victime)

- Une meilleure prévention et guérison du burn-out

- Une meilleure santé physique (prévention et guérison)

- Moins de tabagisme: 60% des fumeurs souffrent d'anxiété

- Moins d'abus de substances: la toxicomanie est une stratégie de gestion du stress dysfonctionnelle. Les individus utiliseront la meilleure stratégie qu'ils connaissent et s'ils n'en connaissent pas de bonnes, ils auront recours à celles qui aggravent le plus vite les choses.

- Un meilleur engagement des collaborateurs: les auto-évaluations représentent 30 à 42% de l'engagement des employés

- Un meilleur quotient émotionnel (QE)

- Une meilleur flexibilité psychologique

- De meilleures compétences en régulation des émotions

- De meilleures relations inter-personnelles (à tous les niveaux): une meilleure concentration au travail et moins de distractions dues aux relations personnelles

- Une meilleure adaptabilité au changement

- Une mentalité de croissance

- Une meilleure résilience

- Une meilleure maîtrise de soi

- De meilleures capacités cognitives: le stress diminue les capacités cognitives

- Une meilleure citoyenneté d'entreprise

- Davantage de bonheur

- Une meilleure qualité

- Davantage de sécurité pour les travailleurs et les patients

- Davantage de goût pour la diversité

- Davantage de détermination pour la réalisation des objectifs.

Les employeurs américains consacrent actuellement 70,6 milliards de dollars à la formation de leurs employés et la grande majorité de ces formations se focalisent sur un domaine ou un symptôme spécifique et non pas sur les racines du mal. La plupart des formations sont conçues pour qu'on y revienne et ne créent pas un environnement favorisant durablement une bonne santé mentale et une gestion du stress adéquate, avec tous les avantages qu'elles procurent.

Les initiatives favorisant un changement culturel en profondeur et permettant à chaque employé d'acquérir de grandes compétences en gestion du stress créeront de tels environnements. Ils offriront des avantages concurrentiels conséquents aux premiers qui les mettront en œuvre. Une telle culture augmentera le pouvoir d'attractivité des employeurs et améliorera leur capacité à trouver et conserver les meilleurs talents.

Les stratégies de gestion du stress et de régulation des émotions sont enseignées dans des sessions de formation apportant des informations issues de nouvelles recherches et ne sont pas considérées comme stigmatisantes.

Alternatives

Certains employeurs embauchent des psychologues d'entreprise. Un employeur avec qui j'ai travaillé avait cinq cents employés et une seule psychologue. Deux semaines après son embauche, son carnet de rendez-vous était rempli pour des mois. La thérapie individuelle a sa place, mais elle ne diminuera pas de façon significative le nombre de personnes atteintes de maladie mentale si les thérapeutes sont incompétents et la thérapie trop chronophage. Et cette solution ne sera d'aucun secours pour ceux qui ne cherchent pas à se faire soigner à cause de la stigmatisation.

Les programmes d'assistance aux employés (PAE) peuvent être utiles, mais ils sont en général mis en place quand un problème est déjà apparu. La plupart des gens n'y ont pas recours à cause de la stigmatisation et aussi parce qu'ils craignent que leur employeur soit au courant de leur vie privée.

Les employeurs qui comprennent les problèmes de santé mentale feront partie de la solution.

Pour aller plus loin: Substance Abuse and Mental Health Services Administration, Results from the 2014 National Survey on Drug Use and Health: Mental Health Findings, NSDUH Series H-50, HHS Publication No. (SMA) 15-4927. Rockville, MD: Substance Abuse and Mental Health Services Administration. (2015)

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