Boire & manger

Au secours, je remange de la viande!

Temps de lecture : 7 min

Pour des raisons de santé, certains vegans ont dû se résoudre à consommer à nouveau des aliments carnés. Non sans difficulté.

Retour à la viande | Luciano Paris via Unsplash CC License by
Retour à la viande | Luciano Paris via Unsplash CC License by

«J’ai toujours eu une grande conscience de la maltraitance des animaux, c’était ma bataille. Sauf que mon corps ne l’a pas supporté.» Après huit années de véganisme, Sara a fini par craquer. Non par plaisir, mais par nécessité. Elle a donc repris ses anciennes habitudes, et ce soir elle a même prévu de manger une bonne entrecôte. Petit bilan de ce come-back alimentaire inattendu.

Un échec aux yeux de la communauté

Ils ne sont pas nombreux, les anciens vegans à bien vouloir se confier. Nicolas Aubineau, diététicien nutritionniste du sport, y est habitué: «Ils souhaitent rester dans l’anonymat», nous confie-t-il. Les causes de ce mutisme général sont multiples: certains anciens vegans disent avoir été victimes d’insultes et de menaces, de la part d’internautes vegans suite à leur retour parmi les «viandards». D’autres, semblent tout simplement mal vivre ce choix et préfèrent rester dans l’ombre. Une réaction qui s’explique par une peur d’être jugé, voire rejeté, accompagnée bien souvent d'un sentiment de honte et de frustration: «Il faut sortir du troupeau mais cela reste très difficile pour les vegans car ils s’identifient au groupe. Lorsqu’ils le quittent, leurs repères s’effondrent», explique le diététicien.

«J’ai commencé à être vegan sans aucune éducation et je manquais clairement de protéines végétales.»

Sara, vegan pendant huit ans

D’ailleurs, lorsque l’un de ses patients doit faire le deuil de ce régime, la prise de conscience est souvent longue: «On ne voient les effets néfastes du véganisme qu’après. Et lorsque l’on fait les comptes, les patients voient bien que ça a foiré», confirme-t-il. Rares sont donc les personnes qui mangent de nouveau de la viande par choix. La majorité se résout à le faire par nécessité, comme nous l’explique Sara, 25 ans, vegan depuis 2008, et qui a dû reprendre des protéines animales suite à des graves problèmes de carences: «Pour moi, ce type d’alimentation n’a pas fonctionné. Mais si j'avais pu, j’aurais continué ma bataille».

«Je n’ai jamais imaginé que la façon de me nourrir pouvait nuire à mon corps à ce point», affirme la jeune femme. Et elle n'est pas la seule. Beaucoup d’anciens accros aux graines et légumes nous confient avoir pensé à tout pour résoudre leurs problèmes de santé… sauf à regarder dans leurs assiettes. Imaginer que son alimentation ultra saine puisse être nuisible est en effet difficile à concevoir: «Pour moi, mon alimentation n’était pas mauvaise. Je pensais juste que c’était une dépression, puisque je n’arrivais plus à sortir ni à faire de sport. À un moment j’ai même cru que je ne voulais plus vivre», avoue Sara. Une fatigue et un état de faiblesse extrêmes, qui provenaient selon elle, «du stress, de la vie, ou encore de l’amour». Cette ancienne végétalienne pointe du doigt le manque d’informations: «J’ai commencé à être vegan sans aucune éducation et je manquais clairement de protéines végétales», reconnaît-t-elle. D'autant que «beaucoup de personnes le font pour les mauvaises raisons. Cela fait super cool d’être vegan et puis beaucoup de filles le font pour maigrir», ironise-t-elle.

Vous avez dit paria?

Qui dit groupe, dit appartenance. Et qui dit appartenance, dit différence. C’est à partir de là que commencent les problèmes. «Quand on est vegan et invitée à un dîner, on devient la paria, la chiante, la fille qui ne mange que des graines», s’exaspère Amandine, mannequin et ancienne vegan qui a réintroduit la viande dans son régime pour des raisons sportives. Elle mange en effet un peu de poulet, tous les dix jours, la solution qu'elle estime être la bonne pour garder des muscles en bonne santé. Et malgré cette légère entorse carnivore, Amandine tient à dénoncer les idées reçues que subissent les vegans: «On pense toujours que manger vegan n’est pas synonyme de gourmandise. C’est faux. Mes invités se régalent avec mes burgers et nuggets végétaux», affirme-t-elle.

Pour Debora, une étudiante en journalisme âgée de 22 ans, l’histoire est différente. C’est l’aspect social qui aura eu raison de ses convictions: «Pour moi, la charcuterie, le fromage, c’est lié à notre culture et à des moments de partage. Or, cela est très difficile aujourd’hui de trouver une offre vegan et végétarienne dans les bars… Du coup, tu t’isoles». Après seulement seulement deux mois de véganisme, la jeune femme a abandonné. Certaines situations prouvent d’ailleurs à quel point il est délicat de mettre son entourage au diapason de son mode de vie: «Un jour, au repas de Noël, les parents d’une amie avaient préparé du poulet. J’ai donc dû faire une concession et j’en ai mangé. Je n’ai pas voulu créer de scandales», confesse Sara. Être à la marge peut donc s’avérer compliqué: «C’est un problème pour les autres, mais pas pour moi. C’est l’entourage qui a des blocages et qui déclare: “Au secours, elle est végétarienne, qu’est ce que je vais bien pouvoir cuisiner!”», ironise Sara.

Mais pourquoi se faire tant de mal en ingérant de la viande au lieu de parier sur d’autres protéines animales? Selon Nicolas Aubineau, ce retour brutal au régime carnivore s’explique. «En réalité, les vegans peuvent passer directement à la case végétarienne large et c’est d’ailleurs ce qui se passe le plus souvent. Les protéines et les micronutriments du poisson, des œufs, des crustacés et des coquillages suffisent amplement. Redevenir carnivore est donc plus rare, mais cela arrive lorsque des personnes ont suivi un régime vegan par effet de mode.» Les anciens puristes préféreront donc plus naturellement aller vers le poisson que la viande, même si les deux aliments ne se valent pas. «Certains éléments essentiels, tel que le collagène, ne se trouvent que dans la viande», rappelle Bruno Lacroix, expert en nutrition et conférencier en médecine fonctionnelle.

Carences et piqûres de vitamine B12

On peut pourtant être vegan et en bonne santé. Mais, comme aime à le rappeler Nicolas Aubineau: «Ce qui est bon pour une personne ne l’est pas forcément pour une autre». Surtout quand on sait le nombre de compléments alimentaires que certains conseillent pour éviter des carences et les conséquences qui peuvent en découler. «Je reçois beaucoup de patients vegans qui sont malades. Par exemple, il arrive que ces derniers consomment trop de fruits. Et le sucre du fruit se transforme alors en lipides lorsqu’il passe par le foie. Résultat, cela favorise le graissage de cet organe et les patients obtiennent un “foie gras”, à la manière des canards», révèle le diététicien.

Des effets collatéraux que confirme Bruno Lacroix, qui a lui-même expérimenté ce mode de vie radical durant (seulement) deux semaines: «Au début, vous avez une sensation de bien-être général, une baisse de fatigue, une meilleure digestion et même une certaine euphorie. Mais cela ne dure pas, le manque d’énergie se fait très vite ressentir. D’ailleurs, pour 95% de la population, le régime vegan n’est pas approprié. L’état de santé peut se détériorer très rapidement», prévient-t-il.

«Une vie de piqûres ce n’est pas naturel, j’ai donc choisi de reprendre les protéines animales.»

Sara

Un problème qui fut celui de Sara: «C’est au bout de huit ans que mon corps a fini par craquer. Le médecin m’a dit “soit tu continues sur cette lancée et tu devras te faire des piqûres de B12 à vie (vitamine essentielle au bon fonctionnement de l’organisme et dont les vegans sont le plus souvent carencés, ndlr), soit tu recommences à manger de la viande”. Or, une vie de piqûres ce n’est pas naturel, j’ai donc choisi de reprendre les protéines animales», explique-t-elle, choisissant de retourner à la case omnivore sans passer par celle du végétarisme, qui autorise pourtant la consommation de protéines animales autres que la viande.

Selon Nicolas Aubineau, ce manque de protéines est difficile à compenser dans le régime végétalien: «Même si vous prenez des compléments alimentaires pour pallier le manque de fer, de vitamine B12, d’omégas 3 et d’autres éléments, le naturel sera toujours mieux reconnu par le corps que le synthétique. Vous aurez donc une moins bonne assimilation de ces derniers», affirme-t-il.

En attendant, même si Sara a renoué avec son passé carnivore, des problèmes subsistent: «Il y a une zone de ma tête ou je n’ai plus de cheveux. Le médecin m’a dit: “Ton corps a subi un vrai choc. Peut être qu’ils vont repousser mais il va falloir du temps”». Tout comme sa lente baisse d'acuité visuelle, ses ongles cassés, ses problèmes de peau tels qu’un érythème, et, bien sûr, la fatigue chronique: «Je pouvais dormir tout un weekend et le lundi j’étais encore fatiguée», se souvient-elle. Des effets qui tendent à se dissiper depuis qu’elle consomme à nouveau des protéines animales.

Un «après» difficile

Comment vit-on cet «après» d’ancien vegan? Comment manger de la viande après toutes ces années de régime strict? Pour Amandine: «Ce qui est difficile c’est que j'ai perdu cet attrait pour le goût de la viande, donc honnêtement je n’y prends aucun plaisir. En réalité, je le fais juste pour réaliser mes objectifs sportifs et soulager mes muscles grâce à cet apport en protéines».

Un souci de goût que partage Sara: «Le seul problème c’est le goût d’animal. Pour le faire passer, je mange donc ma viande très cuite, avec un autre aliment dans ma bouche comme du riz ou une frite». Et pour éviter de cuisiner cet aliment avec lequel elle n'est pas à l'aise, la jeune active consomme sa viande chaque semaine au restaurant.

Fidèles à leurs convictions, ces anciennes vegans continuent leurs combats, mais différemment. «J’essaie de manger aux maximum des produits bio, sans additifs, et je passe au crible les étiquettes des aliments que je consomme. En fait, j’ai juste assaini mon alimentation et je mange toujours beaucoup de végétal», confie Debora dont l'expérience 100% veggie aura permis d'adopter de meilleures habitudes alimentaires. Quant à Sara, elle tente de rester fidèle à ses valeurs: «Je consomme toujours local et j’essaie de regarder les conditions d’élevage des animaux. Au moins, je me dis que comme ça, j’ai quand même fait quelque chose de bien».

Louise Ballongue

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