Santé

Commotions cérébrales: l'ovalie jusqu'à la folie

Temps de lecture : 9 min

Une étude médicale sans précédent démontre que les commotions cérébrales augmentent le risque futur d’affections neuro-dégénératives et de maladie d’Alzheimer. Dans le même temps, le jeu de rugby devient de plus en plus violent.

Le sud-africain Duane Vermeulen, du RC Toulon, à droite, se dispute le ballon avec le français Martin Devergie, à gauche, qui joue pour Montpellier, le 14 avril lors d'un match du Top 14. | BERTRAND LANGLOIS / AFP
Le sud-africain Duane Vermeulen, du RC Toulon, à droite, se dispute le ballon avec le français Martin Devergie, à gauche, qui joue pour Montpellier, le 14 avril lors d'un match du Top 14. | BERTRAND LANGLOIS / AFP

Le sport est-il autre chose que la guerre? Une guerre sublimée, certes, mais une guerre avec ses rituels, ses codes, ses vainqueurs, ses spectateurs, ses trophées, ses mausolées et ses descentes des Champs-Élysées (sur ce sujet, lire Le Sport et la guerre (XIXe et XXe siècles): un nouvel objet d’histoire?). À la veille de 14-18, Pierre de Coubertin écrivait:

«Les sports ont fait fleurir toutes les qualités qui servent à la guerre: insouciance, belle-humeur, accoutumance à l’imprévu, notion exacte de l’effort à faire sans dépenser des forces inutiles.»

Puis, au lendemain de celle de 1939-45, le prophétique George Orwell, à l’occasion d’une tournée du Dynamo de Moscou en Grande Bretagne:

«À un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play. Il met en jeu la haine, la jalousie, la forfanterie, le mépris de toutes les règles et le plaisir sadique que procure le spectacle de la violence: en d’autres termes, ce n’est plus qu’une guerre sans coups de feu.»

Une guerre sans coups de feu, certes, mais pas sans blessures. Longtemps, on ne s’inquiéta pas, bien au contraire. Ces blessures étaient acceptées. Parfois revendiquées. Toujours glorifiées. On aimait voir le sang couler. La boxe fut l’apogée de ce type de spectacle sportif, avant progressivement d’être abandonnée. Et celui qui fut présenté comme «le plus grand» confirma, à sa manière, les risques cérébraux post-traumatiques auxquels s’exposaient les combattants du «noble art» et dont on ne prit que trop tardivement conscience.

La démence pugilistique de Mohamed Ali

Cassius Marcellus Clay, Jr. (devenu Mohamed Ali à l’âge de 22 ans) est mort en juin 2016 à l’âge de 74 ans. Il souffrait d’une maladie de Parkinson depuis trente-deux ans. Question: y avait-il un lien de causalité entre les coups, innombrables, qu’il a «encaissés» (soixante-et-un combats professionnels) et le processus dégénératif cérébral dont il a souffert? «On ne peut rien affirmer de péremptoire, mais il y a quand même de fortes suspicions, avait confié à lAFP, au lendemain de sa mort, le Dr André Monroche, rhumatologue et médecin de la Confédération des sports de contact et arts martiaux. On sait aujourd’hui que les chocs répétés altèrent les cellules nerveuses, surtout sur un cerveau qui n’a pas été mis au repos.»

«Les amateurs ne sont pas épargnés. Ils font plus de combats, sont moins suivis et travaillent moins leur défense que les pros.»

Dr Jean-François Chermann, auteur de KO, le dossier qui dérange

On parla, pour Mohamed Ali, de «démence pugilistique». Trente ans plus tard, l’épidémiologie des sports de contact permet d’élargir le tableau.

«Environ 30% des boxeurs développent après leur carrière des troubles neurologiques, estime le Dr Jean-François Chermann, auteur de KO, le dossier qui dérange (Stock, 2010. Préface de Christophe Dominici). Plus on prend de KO, plus les risques sont élevés. Les amateurs ne sont pas épargnés. Ils font plus de combats, sont moins suivis et travaillent moins leur défense que les pros.»

Il y eut, plus récemment, les interrogations sur les conséquences du football américain via une étude publiée dans le Journal of The American Medical Association. Il s’agissait alors d’une étude originale et magistrale, menée sur des cerveaux «donnés à la science» par 202 joueurs de football américains décédés à l’âge moyen de 66 ans (47-76 ans). Une étude qui apportait des preuves inquiétantes quant aux conséquences neurologiques et psychiatriques à long terme des commotions cérébrales et traumatismes à la tête. Les résultats montraient qu’à l’autopsie, 177 de ces sportifs (87%) présentaient une «encéphalopathie traumatique chronique» (ETC), pathologie liée à des commotions cérébrales répétées, et que l’on sait associée aux maladies neurodégénératives.

Commotion cérébrale

Les auteurs observaient en outre que chez les 111 joueurs professionnels de la National Football League américaine, 110 présentaient des lésions cérébrales (99%). «Des interviews téléphoniques ont été réalisées auprès des proches de 111 footballeurs décédés depuis 2014, pour corréler les observations neuropathologiques avec une symptomatologie clinique, résumait alors le site Medscape. Chez 27 sujets présentant des lésions cérébrales moyennes, les proches ont signalé dans 96% des cas l’existence de symptômes touchant l’humeur ou le comportement, ainsi que des symptômes cognitifs (85%) et des signes de démence (33%). Sur 84 sujets présentant des lésions cérébrales sévères, ces taux étaient respectivement de 89%, 95% et 85%.» Un autre travail médical, publié il y a un an dans Neurology, concluait que le football pouvait, lui aussi présenter des facteurs non négligeables de risque de commotion cérébrale.

Le joueur de Brive Arnaud Mignardi aux prises avec l'ailier d'Oyonnax Daniel Ikpefan, le 14 avril en match du Top 14.
| Jeff Pachoud / AFP

Aujourd’hui, le monde du rugby ne peut plus faire l’économie de ces questions. Jadis sport d’évitement, il s’est progressivement transformé en un sport concentrant les affrontements, les percussions, les chocs. La fameuse distinction pianistique de Pierre DanosAu rugby, il y a ceux qui jouent au piano... et ceux qui les déménagent») est depuis longtemps rangée au vestiaire des citations oubliées. La violence ne cesse de gagner du terrain. Au point que l’on commence, enfin, à s’inquiéter en très haut lieu.

Un épidémie dans le rugby

En septembre dernier, Le Quotidien du Médecin nous apprenait que la première réunion d’un «Grenelle pour la santé des joueurs professionnels» venait de se tenir au siège de la Ligue nationale de rugby (LNR), à Paris. «Les participants y ont commencé les travaux visant à formuler des propositions pour enrayer l’épidémie de blessures, de plus en plus graves, qui touchent les joueurs professionnels français», précisait-il. Le Dr Bernard Dusfour, président de la Commission médicale de la LNR expliquait que ce Grenelle faisait suite aux constatations faites lors des dernières phases finales du Top 14.

«Nous avons connu cinq matchs avec une violence très importante, explique-t-il. Les langues se sont alors déliées dans la presse spécialisée: les joueurs, les médecins, les entraîneurs, et même un président de club se sont plaints du nombre grandissant de blessures et de commotions cérébrales. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité réunir tout le monde autour d’une table.»

Et Le Quotidien du Médecin de donner des chiffres:

«Lors des 186 matchs de Top 14 et de Pro D2 de la saison 2016-2017, ont été recensées 276 sorties définitives sur blessure, soit 98 de plus que lors de la saison 2012-2013. Un total de 903 événements médicaux a été dénombré, soit 4,85 par match, dont 46% concernaient la tête et le cou. Le nombre de commotions est quant à lui passé de 53 en 2012-2013 (7,09 commotions pour 1.000 joueurs-heure: lorsque 1.000 joueurs jouent pendant une heure, 7,09 d’entre eux vont présenter une commotion cérébrale) à 97 en 2016-2017 (13,19 commotions pour 1.000 joueur-heure).

«33% des joueurs commotionnés sont restés sur le terrain, un pourcentage qui se maintient chaque année.»

Le Quotidien du Médecin

«Un chiffre plus inquiétant: 33% des joueurs commotionnés sont restés sur le terrain, un pourcentage qui se maintient chaque année. La même tendance est observée à l'étranger: en Angleterre, la Fédération anglaise de rugby, l’Association des joueurs et la Ligue anglaise font état d'un taux de blessures de 15,8 commotions pour 1.000 heures de jeu en 2015-2016 à 20,9 pour 1.000 heures de jeu en 2016-2017.»

Rien de vraiment étonnant pour le Dr Dusfour:

«Les joueurs ont pris 10 kg de muscle et 30% de vitesse en plus en moyenne au cours des dix dernières années. Les phases dynamiques (rucks, plaquages…) ont pris l’avantage sur les phases statiques. Les impacts sont devenus tellement forts que l’on n’a plus besoin de donner un coup de poing ou de pied pour faire mal.»

Comment ne pas voir ici une forme d’évolution pathologique du rugby vers une forme de football américain? Il faut certes désormais compter avec la procédure dite «protocole commotion». Elle vise, en imposant au joueur concerné de sortir dix minutes du terrain, à identifier les commotions les plus sérieuses et à ne pas aggraver son état.

Mais cette procédure ne prévient pas, par définition, la commotion elle-même. Et nombre de spécialistes estiment que 30% des joueurs souffrant de commotion restent à jouer sur le terrain alors même qu’ils devraient être évacués.

Le joueur de Clermont Samuel Ezeala évacué pendant un match de Top 14 le 7 janvier 2018. | Christophe Simon / AFP

Qui plus est, cette procédure n’est en vigueur que dans les deux premières divisions professionnelles, alors même que les commotions sont tout aussi fréquentes (et les joueurs moins bien préparés) dans l’ensemble des divisions inférieures. Dans l’attente d’une bien hypothétique modification des règles pour revenir au temps béni de l’évitement, les commissions médicales de la ligue nationale de rugby (qui gère le secteur professionnel) et de la fédération française de rugby (qui gère le milieu amateur) ont formulé 45 propositions, dont un gros volet médical. Le premier objectif est de faire connaître le protocole commotion cérébrale jusque dans le monde amateur. En expliquant que cette commotion diminue la performance du joueur en quelques heures et augmente le risque de nouvelles blessures. En expliquant aussi qu’en cas de deuxième choc dans les 48h, le joueur est soumis à un effet cumulatif, le «syndrome du deuxième impact», avec des conséquences potentiellement graves, voire vitales.

Carton bleu

Le rôle des médecins devrait aussi être renforcé dès l'année prochaine, avec la généralisation à l'ensemble des divisions masculines et féminines du «carton bleu». Délivré par un arbitre ou un entraîneur en cas de suspicion de commotion, il bloque la licence du joueur pendant dix jours –jusqu'à un nouvel avis médical. Une autre mesure prévoit de renforcer la présence médicale dans les clubs, avec l'obligation de cinq demi-journées médicales par semaine et par club et de vingt demi-journées de kinésithérapie. Ces dispositions, indique Le Quotidien du Médecin, doivent être prochainement défendues par le Dr Bernard Dusfour devant les «gros pardessus» du rugby français, au premier rang desquels le Dr Serge Simon, ancien joueur doté d’une certaine réputation devenu l’un des très proches de Bernard Laporte et officiellement «manager des équipes de France et responsable du haut-niveau, de la communication et du marketing de la FFR».

Une toute récente publication médicale devrait, s’il en était besoin, convaincre le Dr Serge Simon et ses proches de l’urgence de mesures préventives drastiques: c’est une vaste étude publiée dans The Lancet Psychiatry, qui établit que le risque de démence augmente avec le nombre et la sévérité des traumatismes crâniens (TC). Dirigée par le Pr Jesse R Fann (Department of Psychiatry and Behavioral Sciences, University of Washington, Seattle) et financée par la Fondation Lundbeck, cette étude a été menée sur une cohorte danoise (près de 2,8 millions de personnes, pour un total de 27.632.020 personnes-années). Elle établit que les personnes ayant subi un TC ont un risque ultérieur de démence augmenté de 24%, et un risque spécifique de maladie d’Alzheimer augmenté de 16%.

Le risque est aussi augmenté (17%) même quand il s’agit d’un TC de sévérité moyenne (commotion cérébrale). Élément plus que troublant: le risque augmente avec le nombre de TC, de 22% avec un seul TC et jusqu'à 183% avec cinq TC ou davantage. Enfin, plus la personne subit un TC tôt dans sa vie, plus le risque de démence s'élève.

«Je vous le dis les gars, on va faire de vilains vieux.» Cette plaisante formule est de Michel Crauste, surnommé Le Mongol ou Attila. Ce troisième ligne de légende ne songeait nullement, alors, à la démence. On peut le retrouver, avec le philosophe Christophe Schaeffer dans l'ouvrage Le Testament du Mongol, «sur les valeurs du jeu de rugby pour les générations futures».

Jean-Yves Nau Journaliste

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