Boire & manger

Convaincre un fou de whisky de passer au rhum: mode d'emploi

Temps de lecture : 4 min

Votre mission si vous l’acceptez: convertir au spiritueux de canne un amateur de single malt. Malgré les cris d’orfraie qu'il ne manquera pas de lancer, rassurez-vous, c'est moins compliqué qu'il n'y paraît.

Rhum ou whisky? | AkaSlade via Pixabay CC License by
Rhum ou whisky? | AkaSlade via Pixabay CC License by

Osez confier à un amateur de whisky que vous préférez le rhum. Et observez la réaction. Vous l’apercevez, l’étincelle ironique qui taraude la pupille? Et l’étirement moqueur qui retrousse le coin des lèvres, le froncement de narines inquiet? Remarquez ce soudain réflexe de recul, le corps qui se crispe douloureusement si vous lui proposez de goûter l’un de vos flacons: autant vouloir nourrir le chat avec les daphnies séchées du poisson rouge.

Entre les dingues de single malts et les fous de rhum existe un fossé aussi large que l’Atlantique. Un monde. Un gouffre. Un très vieux malentendu empreint, il faut bien l’avouer, d’un brin de snobisme. Certes, le spiritueux de canne commence timidement à siphonner les amateurs de whisky assommés par les prix prohibitifs de leur douloureuse passion, et la disparition des comptes d’âge sur les étiquettes. Les plus malins, les plus curieux (ou les plus experts) d’entre eux ont donc déjà lancé la chasse aux trésors planqués dans les Caraïbes. Mais la majorité des whisky lovers rechigne encore à tremper les lèvres dans le «kill devil» (comme on surnommait le rhum à l’aube de son histoire), cramponnés à des clichés pourtant bien dépassés. En vrac?

Pourfendre malentendus et clichés

Le rhum, ce n’est pas chic: la gnôle des esclaves, des pirates et des matafs, le tord-boyau du petit peuple – la preuve, c’est la seule eau-de-vie à avoir prospéré sur un déchet, la mélasse, résidu incristallisable de la production du sucre, judicieusement recyclée en distillation. Et à ce propos, le rhum c’est trop sucré: à couler sur le baba, dans la pâte à crêpes à la rigueur. Manque de complexité –arômes boisés, vanille, caramel et fermez le ban, circulez y a rien à boire (de plus). Un truc à liquider en cocktails, tout juste bon à réhydrater les feuilles de menthe du Mojito. D’ailleurs, l’immense majorité des volumes éclusés sont des rhums blancs, non vieillis, qui ne connaîtront jamais la patine du temps et des barriques de chêne: tout le contraire d’un spiritueux de dégustation, non? J’en passe, et des plus pires –pincez-moi.

Pourtant, derrière ces idées reçues, maintes passerelles relient les deux univers. Et en manœuvrant avec méthode, vous devriez prouver sans trop de difficulté que tout amateur de whisky est un fan de rhum qui s’ignore, un être égaré qui n’a pas encore rencontré la bonne bouteille, celle qui le fera vaciller.

Tout d’abord, sachez que si «le whisky» recouvre des réalités et un champ aromatique des plus vastes, c’est encore bien plus vrai quand il s’agit d’aborder «le rhum». Un rhum agricole des DOM, un ron latino d’Amérique centrale et un rum de style anglais importé de Jamaïque ou de La Barbade partagent à peu près autant de traits communs que la carpe, le lapin et la taupe à nez étoilé croisée avec un hanneton. Rien. À. Voir.

Les pièges à éviter

Pour appâter l’amateur de whisky, écartez d’emblée les rhums latinos liquoreux (Diplomatico, Zacapa, Ocumare, les flacons sortis des chais dominicains d’Oliver & Oliver, etc) qui, indépendamment de leur qualité intrinsèque, lui caraméliseront la glotte en chouquette. Dans la foulée, oubliez les rhums industriels légers (Bacardi, Havana Club, Brugal…): habitué aux arômes complexes, l’amateur de malt aura l’impression de siffler de la vodka.

Dirigez-le en premier lieu vers des rhums vieux, très aromatiques et surtout aussi secs que le whisky (News flash ! Les rhums ne sont pas tous édulcorés, loin de là): les rhums agricoles (élaborés à partir de jus de canne pressé), ceux dont l’étiquette s’ornent de la mention «rhum traditionnel» qui garantit qu’aucun sucre n’a été ajouté, les jus de Jamaïque, de Sainte-Lucie ou de La Barbade, les flacons des embouteilleurs indépendants qui n’«arrondissent» pas le goût (Velier, Mezan, Excellence Rhum, Bristol, Fair, Chantal Comte, Rum & Cane, l’immense majorité des flacons de Compagnie des Indes…).

La raideur asséchante des vieux agricoles est votre meilleure alliée dans cette entreprise d’évangélisation. Piochez chez Depaz (le XO), HSE, J.Bally (7 et 12 ans), J.M. (XO et millésimes), La Favorite, Neisson, Saint James (incompréhensible que les merveilles de 7, 12 et 15 ans se trouvent à des prix aussi ridicules, en supermarchés qui plus est), Karukera, Reimonenq…

Parmi les rhums de mélasse, votez pour les rhums de style anglais (ceux des anciennes possessions british, si vous parvenez à vous y retrouver dans le bonneteau colonial), plutôt lourds, puissants, secs la plupart du temps (ou raisonnablement adoucis) –Jamaïque, Barbade, Sainte-Lucie, Guyana, Trinidad, Belize en tête. Les quatre premiers assemblent la plupart du temps des rhums distillés en alambics pot still (comme les single malts écossais) et en colonne, et ce détail parle plein volume à l’amateur de malt.

De l'importance des fûts

Quand c’est possible, n’hésitez pas à choisir les flacons en version full proof ou brut de fût, c’est à dire non réduits à l’eau, et dont la teneur en alcool napalmera la trachée du futur converti: le whisky nerd, volontiers masochiste, vous remerciera de ce coup de fouet.

Pour endoctriner les fondus de whisky tourbé (une secte, ceux-là!), misez sur la ruse éhontée. Faites-leur goûter un rhum affiné en fûts ayant préalablement contenu un single malt d’Islay: chez HSE, chez Ferroni (le nouveau Boucanier, qui sort bientôt), chez Compagnie des Indes (la fameuse série Boulet de canon, dont chaque volume repousse les limites de la fumée –sold out à peine arrivé en rayons). Ou offrez-lui un Caroni, le «Port Ellen du rhum», une distillerie de Trinidad disparue, dont les jus souvent goudronneux vous donnent parfois l’impression de déguster un shot de pétrole servi sur un pneu brûlé.

La ficelle est épaisse, mais entre nous, l’amateur de spiritueux qui s’agenouille dans une seule chapelle, fût-elle dédiée au dieu Whisky, sans autre curiosité, ne mérite pas que vous fassiez dans la dentelle. Même pour son bien.

Christine Lambert Journaliste

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