Santé

Comment la France a réussi à réduire les morts par overdose d'héroïne de 79% en 4 ans

Temps de lecture : 3 min

Les traitements de substitution ont permis de réduire considérablement les risques. Ils n'ont pourtant pas suffi à mettre en place une véritable politique de santé.

Un homme prépare un shoot d'héroïne dans un parc du Bronx, à New York, le 7 juin 2017. | Spencer Platt / Getty Images North America
/ AFP
Un homme prépare un shoot d'héroïne dans un parc du Bronx, à New York, le 7 juin 2017. | Spencer Platt / Getty Images North America / AFP

La France des années 1980 n'était pas seulement celle de la cinquième semaine de congés payés, de la disco et des choucroutes capillaires: c'était aussi celle d'une épidémie d'héroïne, qui voyait les taux de morts par overdose grimper dangereusement.

On estime entre 150.000 et 300.000 les consommateurs d'héroïne sur la période 1970-1980, et entre 40.000 et 50.000 morts; des chiffres encore difficiles à établir et sans doute sous-estimés (en 1977, la ministre de la Santé donnait un nombre de consommateurs ridiculement bas, de l'ordre de 20.000).

De la criminalisation à la discrimination

Les populations les plus précaires sont aussi les plus touchées, et à la criminalisation de l'usage de drogues s'ajoute une stigmatisation: les héroïnomanes seraient non seulement des pauvres, des banlieusards, des immigrés, des parias, mais aussi des séropositifs –l'épidémie de sida est concomitante, et l'association ne tarde pas à se former dans les esprits. L'État ne considère alors le phénomène que sous l'angle sécuritaire et sociétal, et passe à côté de cette catastrophe sanitaire.

Les années 1990 marquent pourtant un tournant. Simone Veil, ministre de la Santé à cette époque, tâche de mettre en place des mesures de réduction des risques liés à l'usage des drogues. Cette politique de santé reste en demi-teintes, dans la mesure où une forte répression demeure, qui pèse sur ces balbutiements de la prévention.

C'est l'arrivée laborieuse des produits de substitution qui va changer la donne. En 1995, n'importe quel docteur est désormais habilité à prescrire de la buprénorphine, utilisée pour le traitement substitutif de la dépendance aux opiacés, sans avoir besoin de licence ou de formation spécifique.

Cette prescription n'étant plus le privilège des spécialistes de l'addiction ou des psychiatres, près de dix fois plus de patients (environ 65.000) ayant une addiction peuvent alors recevoir un traitement: c'est dès lors le cas de près la moitié de ceux qui présentent une addiction à l'héroïne en France (estimés à 150.000). Ces traitements sont pris en charge par la sécurité sociale, et des seringues gratuites sont également distribuées aux consommateurs.

Résultat, en l'espace de quatre ans, les morts par overdose dégringolent de 79%.

Les réticences des gouvernements et des médecins

«Le modèle français soulève des questions sur la valeur des régulations strictes concernant la prescription de buprénorphine imposée par de nombreux pays à travers le monde», estimaient en 2004 les auteurs d'une étude sur l'usage de la buprénorphine en France.

Aux États-Unis, les médecins doivent suivre une formation de huit heures avant de pouvoir prescrire le substitutif. Cette formation cependant est payante et doit s'intégrer dans des emplois du temps souvent chargés. Selon une étude publiée par le Journal of Substance Abuse Treatment en 2017, 9,5% des médecins ne détenant pas l'autorisation de prescrire de la buprénorphine ne savent pas même comment l'obtenir. Parmi eux toujours, presque 30% ne veulent pas être «inondés par des demandes» de traitement, 13,5% ne croient pas en ce traitement et 14,6% avancent n'avoir pas de connaissances suffisantes concernant les troubles de la consommation d'opiacés.

«Selon Andrew Kolodny, un psychiatre qui étudie l'addiction à l'université Brandeis, certains médecins de premier recours pourraient être franchement découragés par la perspective de travailler avec des patients souffrant d'addiction –un sentiment qui se reflète également dans les enquêtes auprès des médecins. Pendant ce temps, il n'y a pas de cours spécial de formation requis pour prescrire des antalgiques sur ordonnance, souligne Kolodny. Il y a aussi un plafond sur le nombre de patients traités via la buprénorphine qu'un seul médecin peut avoir, bien que le Congrès envisage de renoncer à cette limite à travers une nouvelle législation», rapporte The Atlantic.

Le produit est entouré de tout une série de limitations qui rend son usage très difficile d'accès, d'abord pour les médecins, et surtout pour les patients, sans compter le remboursement seulement partiel de la buprénorphine, par rapport à d'autres traitements contre l'addiction aux opiacés.

Le cas américain n'est pas une exception, ni le français un modèle: la politique des drogues demeure principalement conçue à travers un modèle prohibitionniste voire répressif, dont Nicolas Sarkozy avait fait la promotion en 2003 à travers sa politique de «tolérance zéro» qui perdure encore largement aujourd'hui.

Si des progrès dans l'accompagnement et la prévention ont été durement acquis ces dernières années, notamment avec l'ouverture de «salles de shoot», le tournant culturel, lui, d'envisager la dépendance comme un problème avant tout sanitaire et social, n'a pas encore eu lieu.

Slate.fr

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