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Pourquoi le président turc Erdogan a annoncé des élections anticipées

Temps de lecture : 6 min

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé mercredi la tenue d'élections présidentielle et législatives anticipées le 24 juin, soit seize mois plus tôt que prévu.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse à Ankara, le 18 avril 2018. | Adem Altan / AFP
Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse à Ankara, le 18 avril 2018. | Adem Altan / AFP

Quand la décision a-t-elle été prise? Difficile de le dire. Mais le bruit courait il y a quelques semaines déjà. «Il faut s’attendre à une annonce importante en avril ou mai», laissait entendre une source habituellement bien informée. Ce bruit, cette rumeur d’élections anticipées étaient pourtant démentis de façon répétée par le président Erdogan.

Mercredi 18 avril, la confirmation tombait enfin. Le Raïs fixait au 24 juin 2018 les élections présidentielle et législatives normalement prévues pour novembre 2019. Soit seize mois plus tôt que prévu. Et, dans la foulée, le Parlement prononçait la septième prolongation de l'état d'urgence (pour trois mois) que venait de décider le Conseil national de sécurité.

Affaire pliée en 36 heures

À peine le Premier ministre avait-il prévu de saisir le Parlement (car selon la Constitution, c'est à la Grande Assemblée nationale de Turquie de décider du renouvellement des élections législatives), que le président de la Commission électorale écartait tout problème éventuel pour organiser ce double scrutin.

En 36 heures, l’affaire était pliée. Pour justifier de cette précipitation, le président turc explique que l’intervention militaire en Syrie ainsi que la situation économique supposent qu'il soit doté des pouvoirs accrus que la réforme constitutionnelle devrait lui garantir. Cette réforme constitutionnelle a été votée et approuvée de justesse par référendum en avril 2017, mais n'est pas encore appliquée. Elle ne peut pas entrer en vigueur avant les prochaines élections. Or, dit Erdogan, on ne peut attendre, il est donc nécessaire d’avancer la date des élections.

L’argument est étonnant car –et la décision d'anticiper les élections présidentielle et législatives en est une nouvelle illustration– en raison de l'état d'urgence, le numéro un turc et chef du parti au pouvoir dispose déjà d'une grande latitude pour décider. Réforme constitutionnelle appliquée ou pas. Binali Yıldırım, le Premier ministre actuel (fonction que la réforme constitutionnelle supprimera), et la majorité parlementaire d’aujourd’hui sont aux ordres.

Indicateurs économiques inquiétants, intervention militaire en Syrie contestée

La vraie raison est donc ailleurs: dans le contexte politique. Les prochaines élections sont vitales pour l'avenir de Recep Tayyip Erdogan car la nouvelle constitution ouvre au président nouvellement élu la perspective de disposer de deux mandats de cinq ans, avec l'entrée en vigueur d’un nouveau régime, qui accorde au chef de l'État des pouvoirs de type présidentialiste.

Encore lui faut-il être élu. Or, les perspectives sont incertaines. Malgré un fort taux de croissance, l’inflation et le chômage sont bien là, les indicateurs inquiétants. La popularité du président repose avant tout sur le bien-être économique des électeurs qui lui savent gré de le leur avoir apporté durant ses quinze années de mandat passées. Près de trois Turcs sur dix en font leur préoccupation numéro 1, selon un récent sondage.

De plus, l’intervention et l’expansionnisme militaire en Syrie, qui ont nourri une forte poussée nationaliste turque, contre les Kurdes autonomistes du PYD-PKK, pourraient à l’avenir se heurter aux réticences conjuguées des autres pays présents sur le terrain, États-Unis et France, voire Russie et Iran, sans parler de la Ligue arabe, qui a fait connaître ses réserves. Ce qui troublerait l’image combattante et victorieuse qu'Erdogan a acquise lors de l’opération d’Afrin.

Fil du rasoir

Mais son dernier scrutin à valeur plébiscitaire, le référendum constitutionnel d’avril 2017, n'avait été gagné que par une mince majorité de 51,4%, obtenue sur le fil du rasoir, fraudes à la clé. Cette fois-ci, les chances de victoire d'Erdogan sont plus fortes s'il obtient la majorité absolue au premier tour; au second en effet, ses adversaires forcément désunis au premier peuvent s'unir pour faire élire le meilleur d'entre eux.

D’où l'importance d'avancer cette élection présidentielle, pour accroître les chances de l'emporter au premier tour. D’autant qu’une sérieuse épée de Damoclès menace: s’il devait être ramené au statut de citoyen lambda, le président Erdogan aurait à comparaître devant la justice dans plusieurs affaires de corruption. À cet égard, la nouvelle Constitution renforcera son immunité.

L’ordre de bataille est donc fixé. Des dispositions techniques avaient déjà été prises: d’abord, une coalition électorale entre le parti de la justice et du développement (AKP, islamo-nationaliste au pouvoir, co-fondé par Erdogan) et le parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite), dirigé par Devlet Bahçeli, devrait être majoritaire.

Le MHP vient cependant de subir une scission, avec la création d’un nouveau parti, le Bon parti (IYI) tout aussi nationaliste mais laïque et hostile à Erdogan. Parfois présentée comme favorite, la cheffe de file du Bon parti, Meral Akşener, devrait se présenter à l'élection présidentielle face à Erdogan. Mais des élections anticipées, et l’impréparation qui l'accompagne, affaiblissent ses chances.

De même le vote kurde (chefs de tribu, islamistes, anti-autonomistes) dont le Raïs et l'AKP pouvaient encore se prévaloir, aurait fondu comme neige au soleil à la suite de cette alliance avec les ultra-nationalistes du MHP, très anti-kurdes, et l'opération militaire turque sur la région kurde de la région d'Afrin.

Abdullah Gül, l'éternel homme providentiel

De nouveau, le nom d’Abdullah Gül, l'ancien compère de Recep Tayyip Erdogan, co-fondateur du parti de la Justice et du développement (AKP), qui pourrait se présenter au nom d’un petit parti islamique, est avancé. Voilà plusieurs années que celui qui fut également président de la République de Turquie, de 2007 à 2014, est appelé à la rescousse par les électeurs déçus de l’«AKP nouvelle formule». Et qu’il est chaque fois présenté comme l’homme providentiel face à Erdogan, mais a toujours renoncé devant les menaces à peine feutrées de celui-ci. À tel point que de nombreux commentateurs n’y croient plus, d’autant qu’Abdullah Gül souffre d’une surdité assez invalidante.

Abdullah Gül en août 2014. | Adem Altan / AFP

Le fait que son nom soit de nouveau invoqué illustre ce trait particulier de la politique turque où, dit de façon provocante, «le problème n'est pas tant Erdogan que l'absence d'alternative à ce dernier». Mais la participation d'Abdullah Gül laisse espérer à ceux qui souhaitent la «fin d'Erdogan» car, prétendent-ils, celle-ci procédera de l'intérieur de l'AKP ou de la galaxie islamique.

Face à ces quelques «empêcheurs de tourner en rond», le président-candidat fera sans doute un usage redoublé de sa rhétorique anti-occidentale, qui trouve un écho bien au-delà de son seul camp.

Et puis, le scrutin municipal prévu en mars 2019 succédera dans le temps aux législatives et présidentielle de juin 2018 plutôt que les précéder, de manière à ne pas faire tache d’huile sur ces dernières, dans le cas probable où plusieurs grandes villes (Ankara, Antalya, Istanbul, Mersin, etc.) passeraient aux mains de l’opposition.

Suppression du tampon sur les enveloppes

De même, une réforme électorale technique est passée le mois dernier, qui se traduit par l’affaiblissement de l'indépendance des bureaux électoraux et la suppression du tampon apposé par les assesseurs sur chaque enveloppe avant son dépôt dans l'urne. Le législateur avait institué l'obligation de tamponner chaque enveloppe afin d'éviter les bourrages d'urnes. Autrement dit, impossible de rajouter illégalement des enveloppes non tamponnées en faveur de tel ou tel candidat. Or lors du dernier référendum d’avril 2017, cette obligation du tampon n'avait déjà pas été toujours respectée, en pleine contradiction avec la loi électorale, ce qui a amené certains commentateurs à contester la régularité de ce scrutin étriqué... Désormais, plus de garde-fous: la loi supprime l'apposition du tampon, ce qui ouvre à toutes les manipulations possibles. Il se murmure d'ailleurs que la commission électorale aurait commandé 500 millions d'enveloppes pour les trois prochains scrutins (il y a environ cinquante millions d'électeurs en Turquie).

Enfin, les immenses pouvoirs que l'état d'urgence octroie au président sans contrôle (il peut par exemple gouverner par décrets-lois sans possibilité de recours, à la différence d'en France) autorisent les craintes de manipulations électorales tandis que les dirigeants du parti démocratique des peuples (HDP, autonomiste kurde) sont en détention provisoire depuis plus d’un an. Et que le chef du Parti républicain du peuple (parti de centre droit, opposition) est régulièrement menacé du même sort.

Avec plus de cent journalistes en prison et le Groupe Dogan, dernier bastion médiatique un peu indépendant, tout juste racheté par un proche du président, le tableau est complet qui laisse peu de place au doute: la campagne électorale sera étroitement contrôlée par le pouvoir.

À tel point que les esprits incrédules se plairont à évoquer non seulement des «élections anticipées» mais «un résultat anticipé»: la victoire de Recep Tayyip Erdogan et de sa coalition islamo-nationaliste.

Ariane Bonzon Journaliste

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