Culture

La fabuleuse histoire du Photomaton

Temps de lecture : 7 min

Il a traversé le siècle dernier, inspiré les artistes, bouleversé les habitudes et la société, déchaîné les passions... petite histoire d'une grande invention.

Le photomaton, en même pas cent ans, s'est implanté partout. | Nicolas Vigier via Flickr CC License by

Inventé en 1925 aux États-Unis, importé par un Britannique la même année en Europe, et apparu dans l’Hexagone en 1928, le presque centenaire Photomaton a traversé les décennies et les modes, marquant profondément l’imaginaire collectif. Mais le Photomaton est-il l’ancêtre du selfie? Comment est-il passé du statut populaire à celui de la branchitude? Pourquoi nombre d’artistes s’en sont emparés? Petite balade historique dans un siècle de photographie... sans photographe.

Photo booth | Kevin Grieve via Unsplash.

Une photo pour tous

À une époque où être photographié demandait moult préparatifs, l’invention du Photomaton apparaît comme révolutionnaire. Bien qu’il faille à l’époque «huit minutes pour tirer huit photographies, le tout pour vingt-cinq cents», ce studio photo automatisé rencontre immédiatement un franc succès. Il faut dire que l’époque est propice.

En France, en 1921, la création de la carte d’identité, papier non obligatoire mais sur lequel doit figurer un portrait aux normes précises (4X4cm, tête nue, fond uniforme) va naturellement pousser de nombreux citoyens sur les tabourets pas encore escamotables des Photomatons. Au fil des décennies, la multiplication des démarches administratives, où la photographie fait preuve d'identité (carte de transport, d’inscription universitaire…) va peu à peu en imposer l’usage. Moins onéreux qu’un portrait chez un professionnel, moins intimidant aussi, ce type de photographie démocratise l’acte de se faire tirer le portrait, rapidement, partout et pour pas cher.

Toutefois, la possibilité de photographier rapidement et à peu de frais de nombreuses personnes à but d’identification peut aussi s’avérer délétère comme ce fut le cas lors de l’occupation allemande. Comme raconté dans l'ouvrage de Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera, Les Patrons sous l’occupation, consciente du potentiel commercial de son matériel, l’entreprise Photomaton va ainsi participer à un appel d’offre en 1941 pour photographier et classer les déportés. Contrat qu’elle ne décrochera finalement pas, malgré une lettre édifiante:

«Nous pensons que le rassemblement de certaines catégories d'individus de race juive dans des camps de concentration aura pour conséquence administrative la constitution d'un dossier, d'une fiche ou carte, etc. Spécialiste des questions ayant trait à l'identité, nous nous permettons d'attirer particulièrement votre attention sur l'intérêt que présentent nos machines automatiques Photomaton susceptibles de photographier un millier de personnes en six poses et ce en une journée ordinaire de travail.»

Si jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les consommateurs ont l’habitude d’être servis par leurs commerçants, l’apparition du libre-service à la fin des années 1940 change la donne (le premier magasin du genre ouvre en 1948 à Saint-Étienne). De fait, les Français prennent doucement l’habitude de se servir eux-mêmes dans les boutiques et le Photomaton ne fait que reproduire ce nouveau comportement à l’échelle d’un autre service, y adjoignant une notion innovante: la disponibilité permanente.

Quant à la localisation des Photomatons, elle est astucieusement pensée. Installées dans des lieux à forte affluence (gares, stations de métro, grands magasins), ces cabines balisent chaque jour le chemin de milliers de passants, éliminant la barrière sociale que le franchissement du seuil d’un studio de photographie professionnel pouvait encore revêtir. En étant parfaitement dans l’ère du temps (automatisation, libre-service, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, socialement neutre), le Photomaton incarne idéalement la modernité.

La machine ne juge pas

Lieu fermé dans un espace ouvert, seulement protégé par un rideau, le Photomaton semble à cheval entre l’intime et le public, une parenthèse privée au cœur du monde urbain. Assis face au miroir de la cabine, rideau tiré, on entend encore le brouhaha du dehors tout en en étant caché, on est à la fois présent et absent au monde.

Cette bulle privatisée pour quelques instants efface souvent chez le photographié le sentiment de malaise –largement partagé– face à l’objectif. Au diable la timidité qu’on pourrait ressentir face à un photographe, la machine ne juge pas, à peine dicte-t-elle quelques consignes purement techniques, laissant le sujet libre de s’amuser face caméra. Car, au-delà des usages administratifs, le Photomaton offre aussi un espace exigu de libre expression où l’on peut sourire, faire des grimaces, prendre des poses… Que celui ou celle qui n’a jamais tiré la langue ou joué à la star dans les deux mètres cube d’une cabine photo lève la main! Car étonnamment, même les timides, ceux qui peinent à sourire sur les photos de classe ou à se dérider lors d’une photo posée, s’émancipent quand seule une machine les observe.

Smile. | alq666 via Flickr

Exercice individuel ou de groupe (il paraît d’ailleurs qu’un Photomaton ne peut pas immortaliser plus de sept personnes, comme l'assure l'ouvrage de Raynal Pellicer, Photomatons), se tasser dans ce mini-lieu revêt ainsi une dimension ludique, cabotine, où chacun peut redevenir l’instant d’un cliché un gamin facétieux.

L’art photomatique

Au-delà de son utilitarisme, le Photomaton a très tôt intrigué les artistes. Ainsi en 1929, André Breton et ses amis surréalistes (Paul Éluard, Salvador Dali, Luis Buñuel, Max Ernst, Louis Aragon…) imaginent le photomontage intitulé «Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt»: leurs visages aux yeux clos, immortalisés par un Photomaton, encadrent un dessin de Magritte.

Si les surréalistes s’intéressent tant à cette nouvelle technologie photographique, c’est qu’elle synthétise nombre de leurs obsessions. Perméable au hasard, sorte d’émanation de l’automatisme psychique (un des piliers de ce mouvement), le Photomaton dérobe au sujet une image de lui-même finalement peu contrôlée (à quel instant sera prise la photographie? Un mouvement la rendra-t-elle floue?), comme l’écriture automatique ou les cadavres exquis révèlent une part inconsciente de l’auteur.

Mais la fascination pour cette boîte à images déborde bien vite du seul mouvement surréaliste et perdure dans les décennies suivantes. Dans les années 1950, Richard Avedon emploie une cabine Mutoscope pour réaliser les portraits de célébrités destinés au magazine Esquire. Les stars sont invitées à entrer dans le Photomaton et à laisser libre cours à leur imagination, loin du regard et des directives du photographe. Cet instantané de vie saisi par l’objectif et mis en scène par le modèle lui-même, à la manière d’un autoportrait qu’on ne maîtriserait pas, éclate de spontanéité et d’insouciance. L’essence d’une personne y est captée en quelques secondes, comme le magnétisme naturel de Marilyn Monroe ou la mélancolie d’Audrey Hepburn, entourée de son mari Mel Ferrer et de Truman Capote.

«Regardez, il va peut-être se passer quelque chose»

En constante évolution, le Photomaton épouse aussi bien les recherches esthétiques des uns que les concepts artistiques des autres. Ainsi, en 1963, Andy Warhol installe Ethel Scull, une collectionneuse new-yorkaise, dans une cabine de Times Square... et une heure durant il insère des pièces, amuse son modèle et repart avec plusieurs centaines de clichés. La reproduction rapide inhérente au Photomaton subjugue l’artiste qui y voit là un outil formidable pour son art: détourner un objet populaire pour le reproduire à l’infini, le démultiplier jusqu’à exténuation.

En 1972, l’artiste italien Franco Vaccari installe un Photomaton à la Biennale de Venise, invitant les visiteurs à se photographier et ainsi à construire une oeuvre collective (40.000 clichés seront collectés). Cindy Sherman expérimente cette esthétique si particulière dès 1975, tout comme l’artiste israélien Alain Baczynsky qui se rend dans un Photomaton après chacune de ses séances de psychanalyse entre 1979 et 1981, esquissant en 242 clichés un autoportrait des plus surprenants intitulé «Regardez, il va peut-être se passer quelque chose».

Dès la fin des années 1960, c’est un autre média qui commence à s’intéresser à la machine photographique. Le cinéma (et dans une moindre mesure la série), va lui-aussi lui rendre hommage. Qu’il soit le lieu du secret (Mission Impossible et Superman III), un espace propice à l’humour noir (Le Coup du parapluie) ou une émanation d’une certaine nostalgie (Amélie Poulain), le Photomaton est partout dans la fiction, elle-même dérivant du réel. Ainsi, dans Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet s’inspire de Michel Folco, photographe et écrivain qui visitait chaque jour dans les années 1980 les Photomatons des gares de Lyon et d’Austerlitz afin d’y récupérer les clichés oubliés, abîmés, pour figurer le personnage de Nino, joué par Mathieu Kassovitz.

Vite, Clark, change-toi discrètement dans un Photomaton! | Via YouTube

Aujourd’hui, à mi-chemin entre le cinéma et la photographie, on trouve le plasticien JR. Avec Visages, Villages, documentaire qu’il co-réalise en 2017 avec Agnès Varda, JR modifie un des fondements du Photomaton: son positionnement géographique fixe. Transformant un camion en Photomaton roulant, le duo sillonne les routes de France et n’attend pas que les passants viennent délibérément à la cabine mais leur amènent carrément devant chez eux.

En rase campagne ou en ville, dans l’arrière-pays ou les banlieues, JR invite les badauds à s’auto-tirer le portrait avant d’afficher les photographies en format géant sur les murs des villages et des quartiers. Par l’entremise de ce dispositif itinérant, JR et Varda réactualisent la dimension populaire qui est à l’origine du Photomaton tout en en confisquant son aspect utilitariste. Ici la photographie ne sert pas à identifier. Elle révèle plus qu’elle ne montre, elle singularise ses modèles au-delà de leurs simples caractéristiques physiques. Un changement profond de perspective.

Bande annonce de Visages, Villages. | Via Youtube.

Le selfie, ou l'adieu au Photomaton?

S’il reste bien ici ou là des cabines pour obtenir rapidement des photos d’identité, l’apparition des smartphones a nettement laminé le Photomaton ludique. Plus besoin de se coller dans une petite cabine pour immortaliser un baiser adolescent ou fixer sur papier glacé une grimace; un selfie fait amplement l’affaire. Pourtant, les Photomatons n’ont pas totalement disparu. Au contraire, depuis quelques années, ils font un retour là où on ne les attendait pas: musées, lieux interlopes, cinéma…

Cette renaissance branchée et arty se nourrit indubitablement de la nostalgie pour le vintage qui s’est emparée de ce début de XXIe siècle. Mais les entreprises gérant les vieilles cabines ont su prendre le virage technologique. En offrant de nouvelles fonctions (partage des photos réalisées sur les réseaux sociaux, modélisation d’une miniature en 3D), un nouveau design (les Photomatons ont été relookés par Philip Starck) voire un nouvel éventail esthétique (les studios Harcourt ont lancé en 2001 des Photomatons reproduisant le grain de leurs célèbres clichés), le Photomaton a su s’agripper au nouveau siècle. Souriez, vous n’avez pas encore fini de poser.

Ursula Michel Journaliste

Newsletters

Pour prendre conscience du talent d'Aretha Franklin, il faut écouter «One Step Ahead»

Pour prendre conscience du talent d'Aretha Franklin, il faut écouter «One Step Ahead»

Depuis l’annonce de sa mort, les tubes de la chanteuse tournent en boucle. Superbes, certes, mais pas autant que «One Step Ahead», chanson qui résume parfaitement cette facette intimiste moins connue de la reine de la soul.

L'esthétique des laveries automatiques londoniennes

L'esthétique des laveries automatiques londoniennes

Joshua Blackburn adore les laveries automatiques. De là lui est venue l'idée du projet Coinop_London: dresser le portrait de Londres à travers ses laveries. «J'aime l'idée de se concentrer sur une petite tranche de la vie urbaine pour voir ce...

«Sexcrimes», objet cinématographique jouissif et stimulant

«Sexcrimes», objet cinématographique jouissif et stimulant

Le thriller à tiroirs de John McNaughton aurait pu tomber dans l'oubli. C'était sans compter sur sa posture terriblement aguicheuse, ses rebondissements mémorables et son second degré permanent.

Newsletters