Médias

Le dilemme de la presse hongroise: marche pour Orbán ou crève

Temps de lecture : 5 min

Propriété de l'ancien oligarque favori de Viktor Orbán, le quotidien Magyar Nemzet, historiquement conservateur et devenu critique à l'égard du pouvoir, vient de s'éteindre.

Un manifestant hongrois brandit un exemplaire de Nepszabadsag, le 16 octobre 2016. Le quotidien venait de suspendre sa parution. | Attila Kisbenedek / AFP
Un manifestant hongrois brandit un exemplaire de Nepszabadsag, le 16 octobre 2016. Le quotidien venait de suspendre sa parution. | Attila Kisbenedek / AFP

Dans son discours du 15 mars prononcé à l’occasion de la fête nationale hongroise, Viktor Orbán avait promis devant une flopée de drapeaux magyars une «revanche sur les plans légal, moral et politique» si son parti, le Fidesz, remportait pour la quatrième fois la majorité aux élections législatives organisées le 8 avril.

Depuis, les urnes ont largement consolidé le dirigeant «illibéral», réélu avec près de 50% des voix et déterminé à faire payer d’une manière ou d’une autre ceux qui osent se mettre en travers de sa route –et en première ligne les ONG taclant son autoritarisme et les médias éreintant son national-conservatisme.

Dans l'œil du cyclone

La victime numéro un du nouveau cycle s’appelle Magyar Nemzet, totem de la presse nationale fondé en 1938, qui vient de publier son tout dernier exemplaire ce 11 avril, après quatre-vingt années d’existence.

Home du site de Magyar Nemzet, le 17 avril 2018

Le quotidien de Sándor Pethő porta d’abord la voix des conservateurs s’opposant à la montée du fascisme, puis des anticommunistes exécrant l’État-policier de Mátyás Rákosi et enfin des dissidents résistant au «socialisme du goulash» de János Kádár, tombé en douceur en 1990, après des mois de table ronde démocratique –à laquelle Viktor Orbán participa comme représentant de la jeunesse locale.

«L’ancien Premier ministre socialiste Gyula Horn [au pouvoir de 1994 à 1998, ndlr] avait défendu ce journal, en disant que tous les gouvernements ont besoin d’une presse d’opposition. Viktor Orbán n’a pas cherché à sauver Népszabadság [un ancien quotidien hongrois dont la parution fut suspendue en 2016, ndlr], voire a clairement précipité sa chute en facilitant son rachat par l’oligarque pro-régime Lőrinc Mészáros, alias le fossoyeur du “Népszabi”. Aujourd’hui, Magyar Nemzet se retrouve de nouveau dans l’œil du cyclone. Une nouvelle profondément dramatique», déplore le politologue Zoltán Somogyi, de l’institut Political Capital réagissant sur son propre compte Facebook.

Rachat, confiscation, exécution

Magyar Nemzet est le dernier cadavre en date d’une série de médias fermés ou transformés en organe de propagande répétant au mot près les éléments de langage du pouvoir sur l’immigration ou la nécessaire lutte contre les intérêts du milliardaire George Soros, propulsé ennemi public de la nation.

Il y eut d’abord Origo, portail référence d’actualité «orbánisé» en juin 2014. Ses deux rédacteurs en chef ont été poussés vers la sortie après la publication d'enquêtes sur les dépenses somptuaires d’un ponte du régime.

Vint ensuite la cession de la chaîne TV2, confiée au très influent producteur de blockbusters Andy Vajna. Ce même Vajna contrôle aussi la fréquence musicale Rádió 1, qui martèle les spots progouvernementaux.

Comme si la fermeture brutale de Népszabadság ne suffisait pas, son bourreau et oligarque favori de l’exécutif, Lőrinc Mészáros –jadis camarade de classe de Viktor Orbán dans son village de Felcsút, doté d’un stade démesuré et d’un petit train payé par l’Union européenne– s’est emparé du groupe de médias Mediaworks, qui contrôle les trois quarts des journaux régionaux et l’équivalent magyar de l’Équipe, nommé Nemzeti Sport. Mészáros pilote également le quotidien économique Világgazdaság et la chaîne d’information en continu EchoTV, dont l’orbánisme béat s’est calqué sur le poutinisme de RT.

Évolution de la ligne éditoriale

«Après avoir vu qu’Orbán récupérerait sa majorité des deux tiers à l’Assemblée nationale, nous savions que nous serions l’une des cibles prioritaires dans les jours ou les mois suivant cette élection. De mon point de vue, ce n’est que la première étape vers la construction d’un système totalement à la solde du Fidesz, qui s’était déjà débarrassé du quotidien d’opposition Népszabadság en octobre 2016 pour étouffer cette voix critique. Ils voulaient notre sang et ils l’ont eu, mais nous allons nous battre», témoigne György Zsombor, rédacteur en chef-adjoint de Magyar Nemzet cité par l’hebdomadaire HVG.

Propriétaire du titre, l’homme d’affaires –et ami de longue date de Viktor Orbán– Lajos Simicska avait mis le journal au service du retour au pouvoir du chef de l’opposition en 2010, face à des socio-démocrates dévastés par la crise financière et profondément décrédibilisés par leur corruption avérée.

Magyar Nemzet et les autres composantes du groupe Nemzeti Média appartenant à Simicska –le BFM local Hir TV, la radio Lánchid– ont sensiblement modifié leur ligne éditoriale suite au divorce remuant, en février 2015, de l'oligarque avec Orbán, motivé par une taxe colossale sur les revenus publicitaires.

Combat perdu d’avance

Même si le trublion écolo-libéral Péter Ungár s’est porté volontaire pour reprendre le quotidien en investissant une partie de son imposant patrimoine, le sauvetage de Magyar Nemzet est aussi improbable à court terme que le réveil politique d’une opposition dévitalisée par ses bisbilles internes.

La disparition de Magyar Nemzet fragilise l’avenir du newsmagazine-ami Heti Válasz, appelé à licencier massivement –comme Hir TV, et met aussi en péril celui du pure-player Index.hu, principale source d’information des Hongrois sur internet –au-delà d’être l’une des récentes prises de guerre de Simicska.

«Ce n’est pas pour rien que la plus grande grève journalistique de l’histoire hongroise s’est déroulée à la rédaction du Magyar Nemzet, qui refusait à l’automne 1991 l’arrivée de capitaux gouvernementaux. Aujourd’hui, Simicska a préféré arrêter les frais plutôt que de poursuivre un combat perdu d’avance. Cette tragédie est aussi celle de la démocratie magyare depuis un quart de siècle. La presse influencée par les jeux de pouvoir est devenue une branche misérable du cirque politique, que le marché ne veut plus financer en dehors des annonceurs pro-régime», dénonce l’ultime quotidien de gauche Népszava.

Le sort de Magyar Nemzet indigne autant les observateurs que l’exécution en règle de Népszabadság. Cinquante-mille exemplaires du quotidien ont été imprimés, et il est désormais quasiment impossible de s’en procurer un en kiosque à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Comme leurs confrères du «Népszabi», les journalistes du «Nemzet» ont appris la nouvelle en arrivant un matin à la rédaction. Aucun étrange coursier en noir à moto n’avait été envoyé pour l’occasion, mais le résultat est identique. La chute du Magyar Nemzet est aussi celle d’une certaine presse hongroise faite d’irrévérence et d’audace.

Joël Le Pavous Journaliste

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