Monde

Rome qui t’a vu naître et que ton cœur adore, Rome que c’est moi qui nettoie parce qu’elle sent trop fort

Temps de lecture : 6 min

Rome est sale et fauchée. Armés de leur balai, des migrants se sont mis à la nettoyer les rues de la ville sans qu'on ne leur demande rien.

Face à la saleté envahissante de la ville, des migrants venus pour la plupart du Nigeria, du Ghana ou du Sénégal prennent leur balai. | Photo Thomas J. Campanella
Face à la saleté envahissante de la ville, des migrants venus pour la plupart du Nigeria, du Ghana ou du Sénégal prennent leur balai. | Photo Thomas J. Campanella

Rome, comme le savent ceux qui l’aiment, est jonchée de glorieux vestiges antiques. Elle est aussi jonchée de détritus, souillée par des parcs mal entretenus, des graffitis omniprésents et des trottoirs couverts de bouteilles vides et de crottes de chien.

Cette saleté est mise en exergue par le blogueur Massimiliano Tonelli dans son site aussi populaire que grincheux, Roma Fa Schifo, qui peut se traduire en gros par «Rome craint». «Qui, demande-t-il, a avili la plus belle ville du monde?»

Les causes de cette dégradation sont complexes, mais il semble qu’elles soient la conséquence à la fois de problèmes budgétaires municipaux et, ironie absolue, d’une campagne anti-corruption. Il y a quelques années, comme les entreprises privées engagées pour entretenir les parcs et les espaces publics étaient liées au crime organisé, leurs contrats ont été résiliés et les nouveaux mis en attente le temps que des procédures d’examen plus poussées des candidatures soient mises en place. Ce qui n’est toujours pas arrivé. Rome étant quasiment en faillite, l’argent manque pour engager la main d’œuvre nécessaire au nettoyage et à l'entretien de ses parcs ou aiuole—les innombrables parterres de fleurs, terre-pleins et espaces ouverts qui rafraîchissent cette ville de pierre. Et personne non plus pour s’occuper des rues romaines, dont beaucoup sont pavées de sanpietrini, ces pavés charmants mais qui nécessitent beaucoup d’entretien. Déambuler à pied dans les rues de Rome est un passe-temps périlleux, surtout lorsqu’il pleut. Quant aux automobilistes, ils participent à leur corps défendant à une course d’obstacle avec des nids-de-poule de la taille d’une autruche.

Un balai et un panier pour la monnaie

Ce vide a attiré des balayeurs de rue qui constituent désormais une présence incontournable dans la vie de la ville. Ce sont presque tous de jeunes Africains, la plupart des hommes venus du Nigeria, du Ghana et du Sénégal. Certains sont des demandeurs d’asile en attente d’une décision sur leur statut; d’autres n’ont aucuns papiers. Ils ont fait leur apparition dans les rues de Rome il y a un an environ, conséquence à retardement d’un flot récent de migrants sur le sol italien. Entre 2014 et 2017, quelque 500.000 réfugiés ont déferlé dans les ports d’Italie, afflux qui s’est réduit depuis. La colère suscitée par cette marée de nouveaux-venus est la principale raison du très bon score des partis de centre-droit et anti-establishment des dernières élections législatives italiennes. Même si leur principal objectif est de gagner quelques pièces, voir le soin que les balayeurs mettent à leur travail sape le raisonnement de la droite selon lequel les migrants sont un fardeau et représentent un danger pour l’Italie.

Les balayeurs sont des urbanistes avertis qui choisissent les endroits à nettoyer en fonction de la circulation et du volume de déchets. Un coin de rue ou un trottoir d’un quartier aisé, surplombé par de grands arbres et où passe un flux constant de piétons, est un lieu de choix. L’endroit idéal par excellence est celui où les passants circulent en grand nombre –un rétrécissement de la chaussée que feu l’urbaniste Grady Clay appelait des «venturi». Les arbres et la circulation garantissent le renouvellement des déchets à nettoyer chaque jour. Ceux-ci sont rassemblés en tas au milieu du trottoir, pour que les passants puissent apprécier le travail effectué dans la matinée. Un panier mélancolique attend les pièces juste à côté.

Bien sûr, la lutte pour la propreté des rues n’a rien de nouveau à Rome –très peu de choses y sont nouvelles. Sous l’Empire, elle relevait de la responsabilité d’un magistrat élu appelé aedile –dont le plus puissant fut Agrippa, le bâtisseur du Panthéon. L’empereur Marc Aurèle fut acclamé pour avoir pris au sérieux les réparations des rues, et Domitien loué pour avoir puni les commerçants qui s’étalaient indûment sur la voie publique. L’édile Vespasien répara les rues mais ne parvint pas à en assurer la propreté, ce qui mit Caligula dans une colère si noire qu’il ordonna à ses soldats de le «couvrir de boue», écrit Suétone, «remplissant le pli de sa toge de sénateur autant qu’il en pouvait contenir».

Reprendre Rome

Lorsqu’à l’image de Vespasien le gouvernement ne parvient pas à faire son travail, parfois il arrive que ce soit des étrangers qui résolvent le problème. C’est la députée britannique (d’origine américaine) Nancy Astor qui poussa la ville de Savannah, en Géorgie, à faire un peu de ménage. «Savannah ressemble à une belle femme au visage couvert de crasse», confia-t-elle à un journaliste en 1946. «Pourquoi ne prenez-vous pas un balai pour la nettoyer?» À Rome, Rebecca Spitzmiller, professeur de droit et expatriée américaine, a fondé Retake Roma en 2010. Indignée par les graffitis apparus sur les murs de son immeuble, Rebecca Spitzmiller et des amies –toutes des femmes, et toutes des étrangères à l’exception d'une enseignante d'école publique Paola Carra et d’Anita Garibaldi, arrière-petite fille du pater patriæ– se sont mises à conduire des weekends «Retake» pour nettoyer les murs et les sols de Rome. Rebecca Spitzmiller montrait elle-même l’exemple en ayant constamment du nettoyant pour four dans son sac à main, toujours prête à briquer elle-même des mètres carrés de marbre et de travertin. Le message de fierté civique et de bénévolat de Retake Roma s’est répandu. Aujourd’hui, il existe presque une centaine de groupes Retake rien qu’à Rome, et des initiatives Retake ont été lancées dans plusieurs autres villes, de Milan à Bari.

Lors d’un weekend «Retake» dans le quartier romain de Prati au début de l’année dernière, Rebecca Spitzmiller a été approchée par deux migrants africains qui balayaient un trottoir proche. Ils ont fini par rejoindre le mouvement Retake et travaillé avec des bénévoles d’une université locale. Dans de nombreux quartiers romains, les balayeurs de rue font désormais partie du paysage urbain. Vu le nombre de mendiants, qui mettent la patience des Romains à rude épreuve, les rues crasseuses ont donné aux migrants l'opportunité d’accomplir un service très nécessaire, apprécié –et récompensé– par les habitants. Simplement avec un balai et un petit panier.

Les balayeurs invisibles

Dans mon quartier du Trastevere –le «Brooklyn de Rome» (de l’autre côté du fleuve, autrefois peu reluisant, aujourd’hui en plein embourgeoisement)– deux Nigérians occupent une intersection très animée à côté du ministère de l’Éducation. D’un côté, il y a Destiny, qui balaie l’entrée de l’hôpital Nuova Regina Margherita. En face, Arthur nettoie tous les matins un vaste coin de trottoir avant de passer le relai à un ami ghanéen. Grâce à eux, tout le carrefour est absolument impeccable et verrouillé; il est quasiment impossible de contourner ces hommes et leur panier à aumônes suppliant. À quelques pâtés de maisons au Nord, des balayeurs s’affairent des deux côtés de la très fréquentée Viale di Trastevere –Elvis, venu du Ghana, côté ouest, et Stanley le Nigérian côté est.

Stanley, avec qui un de mes étudiants a sympathisé, raconte qu’il gagne à peine de quoi payer son loyer dans les faubourgs lointains de la ville (deux heures de trajet). Il apprécie les pièces que lui laissent les passants mais son invisibilité l’indigne. «Les gens ne me regardent jamais dans les yeux», regrette-t-il. «C’est comme si je n’existais pas.» Ces balayeurs occupent l’échelon le plus bas de la société romaine et vivent des vies temporaires sous la menace constante d’une expulsion. Aucun d’entre eux ne donne son vrai nom; un seul accepte d’être photographié et la plupart rechignent à être interviewés. Mais quelques signes encourageants semblent indiquer que ces étrangers pourraient être intégrés plus pleinement dans la vie romaine. En 2015, un appel d’offres est paru pour trouver un fournisseur chargé de gérer un café dans un parc du quartier romain aisé de Nemorense. Une coopérative agricole appelée Barikamà –«résistance», en bambara, une des langues nationales du Mali, a remporté le contrat.

Photo Thomas J. Campanella

Barikamà a été fondée par un groupe de travailleurs africains après une révolte en 2010 dans la ville calabraise de Rosarno, où, parmi des milliers d’autres, ils étaient exploités dans des fermes contrôlées par la Mafia. Cette association produit du yaourt et des légumes bio à Casale di Martignano, ferme lacustre à quelque quarante minutes de route au nord de Rome. Aujourd’hui ces hommes –venus du Mali, de Gambie, du Sénégal, du Bénin et de Guinée– non seulement gèrent le café, mais ils vendent leurs produits en même temps et font en sorte que tout le Parco Virgiliano soit bien entretenu et d’une propreté irréprochable (malgré la résistance du service responsable du parc, pour des questions d’assurance). Le plus prometteur dans tout cela c’est peut-être le fait que la population de Nemorense, connue de longue date pour ses sympathies de droite, voire fascistes, accueille ses nouveaux voisins africains les bras ouverts.

Thomas J. Campanella Professeur d'urbanisme et directeur du Programme d'études urbanistiques à la Cornell University.

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