Life

Le cercle des ordinateurs plats

Farhad Manjoo, mis à jour le 25.01.2010 à 11 h 23

Tout le monde s'emballe sur la tablette d'Apple. Mais que sommes-nous censés faire avec ?

Au feu-salon Comdex, en 2001, Bill Gates était monté à la tribune pour annoncer la prochaine grande époque informatique - l'âge du PC-«tablette». Le fondateur de Microsoft avait montré de nombreuses machines qui ressemblaient beaucoup aux «Écrans Magiques» de notre enfance. Chacune avait la taille d'un magazine de mode, de 5cm de large, et sans clavier - votre interaction avec la machine se faisait uniquement grâce à son écran tactile. Gates était visiblement fou de ces ordinateurs et Microsoft avait parié gros sur eux, en sortant une version de Windows navigable au stylet et reconnaissant l'écriture manuelle. «J'utilise déjà une tablette comme ordinateur de tous les jours», avait déclaré Gates à la foule. Il ajouta : «d'ici cinq ans, je parie que ce sera la forme de PC la plus populaire vendue en Amérique».

Les tablettes: tout sauf une utopie

Bill Gates avait-il tort, ou était-il trop en avance ? Les tablettes augurent-elles du futur ou sont-elles les voitures volantes du monde informatique, des machines de rêve mais néanmoins irréalisables et qui ne décolleront jamais ? Encore une fois, le monde des ordinateurs parie sur la première option. La semaine dernière, au CES, les machines plates étaient partout. Lenovo, HP et d'autres fabricants ont révélé des PC-tablettes stricto sensu, ainsi que des machines fines plus limitées techniquement et conçues principalement pour lire la presse ou surfer sur le Web. Microsoft a encore une fois poussé l'idée un peu plus loin ; durant son discours d'ouverture, son PDG Steve Ballmer a montré plusieurs tablettes Windows - ou ce qu'il a nommé «slate PC» (PC ardoise), on vous remercie -, qu'il envisage comme les premiers spécimens d'une longue descendance. Mais Ballmer, c'était prévisible, n'a pas parlé de la véritable raison pour laquelle les tablettes allaient devenir incontournables : Apple va bientôt dévoiler sa propre machine plate.

Si les choses vont aussi bien qu'on le dit, l'iSlate - le nom que certains lui prédisent -, pourrait bien enfin être l'étincelle qui manquait à la fureur des tablettes pour s'enflammer. Ou pas ? Je dois admettre m'être déjà trompé sur Apple par le passé. Je ne croyais pas que l'iPod allait aussi bien marcher (trop cher, uniquement pour Mac), et même si je m'attendais au succès de l'iPhone, son triomphe a dépassé toutes mes prévisions (et celles de pratiquement tout le monde, en fait). Je suis monté depuis longtemps dans le train de la tablette - en 2008, j'ai prié Apple de sortir un PC tactile en 2009, et je pensais même qu'une telle machine allait constituer le prochain « boom » informatique. Mais plus d'informations filtrent sur l'iSlate, plus je commence à regretter mon enthousiasme. Est-ce qu'un tel dispositif peut vraiment capter un large marché ? En particulier, je me soucie du prix : je m'emballais pour une tablette à 400 ou 500$ (275-344 €), si la machine d'Apple coûte plus de 800$ (551€) je serai loin d'être aussi optimiste.

Des machines à tout faire

Quelque soit le prix, la tablettephilie actuelle du milieu a évidemment aujourd'hui encore plus de sens qu'en 2001. Les composants nécessaires pour fabriquer des machines minces - de puissants processeurs mobiles, des écrans tactiles, des batteries qui durent longtemps, et un haut-débit mobile - sont bon marché et largement disponibles. Plus important, notre façon d'utiliser les ordinateurs a muté. Au passage de millénaire, les PC étaient encore largement vus comme des outils de travail - un ordinateur était ce que vous utilisiez au bureau ou à l'école, et pas pour rigoler.

Aujourd'hui, les PC sont les plus puissantes machines de procrastination du monde. Pendant la première moitié de la journée, nous les utilisons pour faire des choses, mais pendant l'autre moitié, c'est pour regarder la télé et des films, lire des livres, trier nos photos de famille, écouter de la musique, et perdre des heures et des heures à surfer sur le Web. L'ordinateur est devenu ce que les gens de l'industrie télévisuelle appellent une « expérience passive » - quand vous regardez une vidéo sur YouTube ou lisez un e-book, vous n'interagissez que très rarement avec la machine. Alors quel besoin d'un clavier ou d'une souris?

En effet, le boom des « netbooks » - ces petites machines pas chères qui ont dominé les ventes en 2008 et au début 2009 - traduisait réellement de l'intérêt des consommateurs pour un second PC. Le petit clavier des netbooks et leur faible puissance les rendaient relativement inutiles pour un usage professionnel, mais idéal pour la rigolade - surfer sur Facebook de son canapé ou regarder des films en streaming* au lit.

Les ordinateurs-tablettes, comme je l'ai dit l'an dernier, surpasseront les netbooks dans leur place de second PC - ils seront plus confortables pour regarder des vidéos ou pour lire, et la navigation tactile sera plus facile qu'avec un clavier riquiqui. J'utilise déjà plus souvent mon iPhone pour aller sur Internet que pour téléphoner. Ce que je recherche, c'est un gros iPhone - qui ne servira pas à téléphoner mais qui sera le meilleur appareil du monde pour lire le New York Times en ligne.

Heureusement, de nombreux fabricants du CES partagent mon avis. Il y avait tout un tas de tablettes tactiles à 300$ (206€) et de readers à cette conférence, et l'année prochaine, il est probable qu'autant d'appareils soient commercialisés. Je parie que ces machines éclipseront rapidement la popularité des netbooks. En fait, il me tarde.

Apple encore dans le flou

Mais Apple ne semble pas positionner son produit pour le marché de la rigolade. Huit cent dollars, c'est beaucoup d'argent pour surfer sur le web, en particulier quand le Mac le moins cher coûte 599$ (413€) et quand le MacBook, le portable entrée de gamme d'Apple, est à 999$ (689€). Comme le dit John Gruber de Daring Fireball, à ce prix, la tablette d'Apple sera quelque-chose qu'on achètera à la place d'un ordinateur portable, pas en complément. « Je dis qu'ils jouent gros », écrit Gruber « à vouloir redéfinir l'expérience de l'informatique personnelle. »

C'est exactement ce qui rend la tactique d'Apple si risquée. Une machine qui cherche à remplacer un portable ne peut se contenter d'offrir des « expériences passives » - elle doit, aussi, vous laisser saisir du texte, et c'est par là que pèchent encore souvent les PC-tablettes. Imaginons que Steve Jobs et ses sbires aient trouvé la solution miracle à ce problème.

De la même façon qu'Apple a réussi à concevoir une interface intuitive, et facile à comprendre, dans un téléphone qui n'a pas de clavier physique, ils pourraient très bien trouver un moyen pour qu'on puisse écrire de long e-mails avec un écran que l'on doit tenir des deux mains. Mais tout nouveau système demande qu'on s'y adapte, et il est possible que des gens ne s'y fassent jamais. En fait, je tape toujours sur mon iPhone à la va comme j'te pousse. Quand je dois rédiger un long e-mail, j'attends d'avoir un clavier à proximité.

Je ne dis pas qu'Apple va forcément échouer. Je suis simplement perplexe sur son succès - mais, bien sûr, c'est ainsi que toutes les grandes innovations ont été accueillies. Steve Jobs aime à répéter que les consommateurs ne savent pas ce qu'ils veulent tant qu'un inventeur ne vient pas le leur montrer. A quoi sert une machine à 800$ sans clavier ? Je ne sais pas trop, mais j'espère qu'Apple va me montrer.

Farhad Manjoo est le chroniqueur high-tech de Slate.com

Traduit de l'anglais par Peggy Sastre

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Image de Une: Flickr

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