Politique

Les nouveaux mouvements politiques n'ont-ils aucune culture?

Temps de lecture : 4 min

À l’heure où les mouvements comme La République en marche et La France insoumise semblent plus que jamais au centre du jeu politique, ne faut-il pas au contraire jeter un regard attentif sur la forme «parti»? Non par nostalgie mais parce qu’elle répond à des lacunes des nouveaux venus.

Un peu de culture théorie ne fait jamais de mal | Georges Gobet / AFP
Un peu de culture théorie ne fait jamais de mal | Georges Gobet / AFP

Maintes fois pronostiquée la fin des partis politiques n’a jamais été aussi proche de se produire que l’an passé: 2017 a été marqué par l’essor rapide et spectaculaire de mouvements politiques fondés dans le principal dessein de porter des candidatures présidentielles puis, inversion du calendrier électoral oblige, de soutenir des candidats labellisés par ces mêmes mouvements à l'élection présidentielle.

La République en marche (LREM) et La France insoumise (LFI) font partie de ces mouvements qui, en Europe, sont nés d’un leader et de l’usage massif d’internet. Les premières victimes de l’essor électoral de ces deux structures ont été les partis politiques en place: le Parti socialiste évidemment ainsi que, dans une moindre mesure Les Républicains. Le Parti communiste français a aussi eu, lui aussi, à pâtir de l’ascension de LFI.

Résultats du premier tour de l'élection présidentielle française 2017 | Site du ministère de l'Intérieur

Le chef fait-il tout?

«Le parti moderne est une organisation de combat au sens politique du mot et, comme telle, il doit se conformer aux lois de la tactique», écrit Robert Michels, l’auteur de Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, qui ajoute que «[la tactique] exige avant tout la facilité de la mobilisation». La question de la mobilisation «militaire» des militants distingue à l’évidence le modèle du parti politique de celui des «mouvements à clics». Le but est néanmoins le même: disposer de l’aisance tactique maximale dans une bataille pour la conquête électorale du pouvoir.

Dans les premiers partis comme dans les machines 2.0, le chef joue un rôle majeur. Le vertical caché du 2.0 ne tarde jamais à confirmer l’importance du chef dans les formations nées du net et les partis classiques. Beppe Grillo, par exemple, est au cœur du système de pouvoir au sein du Mouvement 5 étoiles jusque tard. Cela pose la question de l’usage massif du 2.0, le relatif anonymat et l’absence de hiérarchie gommant la traditionnelle vocation progressive de l’investissement dans les partis politiques.

La double fonction de structuration et d'encadrement est, dans l’analyse traditionnelle des partis politiques, l’une des trois principales fonctions des partis. Elle apparait déterminante dans le distinguo à effectuer entre la forme «parti» traditionnelle et la forme «mouvement 2.0». C’est une fonction implicite contenue dans cette fonction de structuration et d’encadrement qui peut et doit faire la différence: la fonction de formation.

Un abyssal déficit de formation

Il apparaît évident que la formation au sein des cadres des partis politiques est en net recul. Ni la bibliographie la plus élémentaire, ni les formations les plus basiques dans les domaines de l’histoire politique, des rapports de force mondiaux, de l’économie politique, etc. ne semblent irriguer l’encadrement des grands mouvements. Le M5S, en Italie, en tire profit par la mise en avant d’équipes et de candidats ou candidates tantôt plutôt de gauche tantôt plutôt de droite selon les villes qu’ils et elles dirigent ou convoitent.

La formation et l’autoformation sont inhérentes à l’investissement militant: elles donnent au nouveau venu les outils intellectuels et pratiques nécessaires au combat dans lequel il souhaite s’inscrire. Trotskistes, communistes, socialistes, les partis de la gauche française ont longtemps mis l’accent sur la formation. Cette dernière dimension était, en interne, l’objet d’âpres combats pour son contrôle entre les différentes tendances qui composaient ces organisations.

Une nouveauté dans la conception la plus répandue de la politique tient au mythe des «compétences mises au service de la politique». Être un entrepreneur couronné de succès, un médecin renommé, une star du sport suffirait à octroyer les compétences requises pour être un bon politique. Peu importe l’absence de maîtrise des rapports de force mondiaux sur le plan économique. Le parcours professionnel et le faire-savoir médiatique font l’essentiel.

Une culture commune: pourquoi agir ensemble?

La politique n’est pas affaire que de programmes. Ni de parcours professionnels. Elle est profondément affaire de vision du monde, de culture collective.

Ainsi les communistes sont encore en pointe dans la capacité à former des militants, c’est-à-dire à faire de non-communistes des communistes: «S’il est indéniable que l’institution communiste ne peut plus revendiquer aujourd’hui une identité et une culture communistes clairement définies et arrimées à des référents idéologiques et doctrinaux, la volonté de donner un sens relativement homogène aux choix stratégiques, de les justifier et de les légitimer n’a pas pour autant disparu», écrit Nathalie Ethuin dans Formation des militants et identité communiste. «Les partis politiques constituent des ateliers d’identités et d’imaginaires collectifs, et participent à la structuration de grammaires culturelles régulièrement mobilisées par les militants», explique Michel Hastings, dans Partis politiques et administration de sens (1).

C’est un exemple à avoir en tête car, outre le PCF, la plupart des partis gagneraient, dans l’intêrêt même d’une démocratie fonctionnant efficacement, à développer cette vision de la formation.

Les débats politiques actuels traduisent souvent une forme d’à peu près idéologique, c’est-à-dire un déficit de maîtrise des enjeux, de l’histoire du monde comme de l’histoire de France. La politique n’est pas «Questions pour un champion» mais elle nécessite une maîtrise aiguisée de la totalité des données nécessaire à la prise de décision.

Edgar Faure expliquait que «la politique c’est du tout à l’égoût à l’ONU». Ni les égoût ni l’ONU ne semblent embarrasser l’égotisme contemporain…

1 — Michel Hastings, Partis politiques et administration de sens, in Dominique Andolfatto, Fabienne Greffet, Laurent Olivier (dir.), Les Partis politiques: quelles perspectives?, L’Harmattan, 2002. Retourner à l'article

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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