L'Abkhazie, le pays qui n'existe pas

Voyage au coeur des «pays des Limbes», ces provinces sécessionnistes qui luttent pour la reconnaissance dans l'indifférence générale.

Lors de ma dernière visite en  République d'Abkhazie, un pays qui n'existe pas, j'ai interrogé le vice-ministre des Affaires étrangères, Maxime Gundjia, au sujet des relations commerciales que son pays n'entretient pas avec les vrais pays qui l'environnent sur la mer Noire. Vers la fin de notre discussion, il a fait une pause, regardé ma jambe, et m'a demandé pourquoi je saignais sur sa moquette. Je lui ai expliqué que j'avais glissé quelques heures auparavant et m'étais fait une blessure au tibia, jusqu'à l'os, de la taille d'une pièce d'un rouble. Le sang avait traversé la gaze et il me fallait des points de suture. «Vous pouvez aller à notre hôpital, mais son état risque de vous choquer», me conseilla Gundjia. Il m'indiqua un bâtiment juste à côté, et 20 minutes plus tard, je me retrouvai la jambe posée sur un bureau de bois sombre, grimaçant de douleur tandis que le ministre de la Santé en personne tamponnait énergiquement ma blessure à l'alcool. J'étais loin d'être habitué à un service gouvernemental à ce point personnalisé. Les faux pays ont encore des progrès à faire, me dis-je, et je me demandai s'il serait exagéré de demander au ministre des Finance de me rembourser lui-même ma TVA, et au ministre des Transports de confirmer mon ticket de bus de retour pour la Géorgie, c'est-à-dire vers la réalité.

En service prénatal

L'Abkhazie, ainsi qu'environ une douzaine de quasi-pays au bord de devenir de vrais États, n'est encore que dans le service prénatal de la communauté internationale. Si le présent et le passé ne présagent en rien de l'avenir, la plupart de ces pays embryonnaires finiront morts-nés, mais cela n'aura pas été faute d'essayer. Les symboles étatiques sont omniprésents dans ces pays qui n'en sont pas: bureaux remplis de fonctionnaires cravatés, drapeaux miniatures, papeterie marquée du logo national, et, évidemment, piles de vraie paperasse administrative -le tout conçu pour convaincre les visiteurs étrangers comme moi que la reconnaissance internationale est à la fois méritée et inévitable. Le Haut-Karabagh, enclave arménienne séparatiste à l'intérieur de l'Azerbaïdjan, délivre des visas ornés d'hologrammes aussi fantaisistes que difficiles à contrefaire. Le Somaliland, république relativement paisible séparée de la Somalie dévastée par la guerre, imprime sa propre monnaie à l'allure tout ce qu'il y a de plus officielle, le shilling du Somaliland, dont la plus petite dénomination vaut si peu que lorsque les bureaux de change veulent réapprovisionner leurs coffres, ils sont obligés d'utiliser des animaux de trait.

Ces quasi-États -qui vont de poudrières internationales vieilles de plusieurs décennies, comme la Palestine, le nord de Chypre et Taïwan, à des enclaves plus sombres comme la Transnistrie, le Sahara Occidental, le Puntland, le Kurdistan irakien et l'Ossétie du Sud- contrôlent leur propre territoire et gèrent des gouvernements au moins semi-fonctionnels, sans pour autant bénéficier d'une vraie reconnaissance. Appelons-les le Monde des Limbes. Ils commencent par se comporter comme de vrais pays, et espèrent le devenir un jour.

Un modèle pour les aspirants sécessionnistes

Dans le passé, les quasi-États sécessionnistes de ce genre avaient tendance à obtenir rapidement l'indépendance ou à être réassimilés en quelques années (en général après une guerre civile sanglante, comme pour le Biafra au Nigeria). Aujourd'hui, les pays des Limbes restent bien plus longtemps au purgatoire politique -ceux de cet article errent dans un désert juridique depuis 15 ans en moyenne- et représentent un phénomène international nouveau et dangereux: l'état permanent de seconde zone.

Ce phénomène est un baril de poudre qui n'attend plus que l'explosion. La première inquiétude qu'il suscite est que l'existence permanente de ces quasi-États, voire parfois leur chance, encourage d'autres sécessionnistes. Imaginez un monde où n'importe quel mouvement indépendantiste équipé d'une caisse de Kalachnikovs s'estimerait en mesure de devenir le prochain Kurdistan, pourvu qu'il engage les bons lobbyistes à Washington et qu'il ouvre un ministère des Affaires étrangères réaliste dans une capitale de fortune. La deuxième inquiétude est que ces nations en herbe n'ont aucun des droits et des devoirs des vrais pays, juste des statuts ambigus et des armes sans cadre légal. Les Nations Unies sont plutôt binaires: on y est ou pas, et si vous n'y êtes pas, vos drapeaux miniatures n'ont pas leur place à Turtle Bay [Le quartier new-yorkais où sont concentrés consulats et missions étrangères].

Mes visites dans le Monde des Limbes ces dernières années m'ont fait parcourir le spectre intégral de ces enclaves, du Khalistan virtuel, État sikh séparatiste aussi bavard que désespéré et dont le président est exilé, mais qui ne possède pas l'équivalent d'un timbre-poste de terre, au dysfonctionnement tout ce qu'il y a de plus sérieux du Somaliland, en passant par l'efficace quasi-pays pétrolier du Kurdistan. Chacun de ces presque pays est, à sa façon, un cas d'école des limites à la volonté de venir un État.

Ce sont aussi les fantômes d'un avenir -et d'un passé- de guerre. La plupart ont des ennemis qui aspirent à reprendre possession du territoire dissident. Ils représentent les guerres que le temps a oubliées, gelées dans des crises non résolues parce qu'il est soit très pratique de les garder ainsi, soit trop problématique pour les pays frontaliers du monde réel de trouver une solution plus durable. Cet oubli révèle son utilité en permettant aux vraies nations de se sanctionner entre elles par procuration, et en les laissant exiger loyauté et tribut de la part des ébauches de pays dépendant de leur népotisme. Si le statut de pays oublié n'existait pas, quelqu'un l'inventerait.

Malheureusement pour ces pays, avoir le droit de figurer sur la carte et de siéger à l'Assemblée générale de l'ONU est bien plus difficile que d'engager un imprimeur professionnel pour fabriquer des passeports. Prendre des territoires à d'autres pays est presque toujours sanglant et, dans la plupart des cas, laisse des frontières à vif pendant des décennies. Le Somaliland et l'Abkhazie existent depuis presque 20 ans, et rien n'indique qu'ils soient reconnus à grande échelle dans un avenir proche. En effet, les rares occurrences récentes de pays qui ont réussi à franchir le pas et à passer de statut d'enclave troublée à celui de nation indépendante ont pour la plupart complètement sauté la case des Limbes. Voyez par exemple le Timor oriental ou le Kosovo, qui sont passés de l'occupation brutale à une administration onusienne et à l'indépendance pour devenir deux des premiers nouveaux pays des années 2000. Les pays coincés dans les Limbes commencent généralement par la violence, puis restent bloqués à l'étape suivante: un chemin interminable, qui apparemment ne mène nulle part.

Le cas abkhaze est typique. L'Abkhazie (190.000 habitants) occupe une partie de la côte de la mer Noire de Géorgie, une région dont les plages, les forêts de pins, les montagnes et les lacs attiraient autrefois des dirigeants soviétiques comme Staline, Khrouchtchev et Brejnev qui y venaient en villégiature. Au début des années 1990, une guerre sécessionniste éclata entre l'Abkhazie et la Géorgie, faisant des milliers de victimes dans les deux camps au cours des 13 premiers mois, et chassant 100.000 Géorgiens et Mingréliens de chez eux en Abkhazie.

L'Abkhazie et les touristes russes

La Russie, alliée et garante de l'Abkhazie, l'aida à concrétiser sa rébellion. La Géorgie était l'un des ex-États soviétiques les plus désireux d'explorer de nouvelles alliances avec l'Occident, et l'Abkhazie a été pour la Russie le moyen de lui faire payer son infidélité. Celle-ci a envoyé des soutiens en Abkhazie, ouvert la frontière abkhaze au commerce, et a progressivement entrepris des démarches à la limite de l'annexion. En 2006, elle a accordé des passeports russes à tous les Abkhazes, et pour finir -une fois l'Abkhazie complètement dépendante- elle a été le premier pays à reconnaître son indépendance. À en croire les Abkhazes, la Géorgie envisageait une invasion à l'été 2008, et seul un afflux de soldats russes de dernière minute en Abkhazie a incité la Géorgie à s'aventurer à la place -sans y parvenir, à cause de la réaction étonnamment violente de la Russie- en Ossétie du Sud, autre satellite russe en Géorgie. Cette gênante impasse signifie que la Russie n'a jamais formellement pris l'Abkhazie à la Géorgie, et en retour les Abkhazes se sont assurés que les Russes n'auraient jamais besoin de les annexer en accédant à leurs moindres désirs. Cette garantie a enhardi les Abkhazes, qui ne se gênent pas pour railler l'armée géorgienne de l'autre côté de la ligne de contrôle: «Le premier Géorgien qui traversera l'Inguri sera abattu», jura Gundjia lors de ma dernière visite à l'automne.

En nettoyant le sang coagulé de ma plaie, Zourab Marchaniya, ministre de la Santé et ancien dermatologue, soupira  de frustration en songeant à la triste condition de son gouvernement. Je lui fis part de mon étonnement devant la vitesse à laquelle l'Abkhazie avait repris son ancien statut soviétique de destination touristique. Lors de mon dernier passage dans la capitale abkhaze de Soukhoumi en 2006, l'Hotel Abkhazia, autrefois joyau de la promenade, avait été bombardé et livré aux mauvaises herbes. Il est désormais à moitié réparé, et son rival, le Ritsa Hotel, propose ses suites aux plus riches visiteurs de l'Abkhazie, qui en reçoit un million chaque année, presque tous des Russes (la chambre 208 du Ritsa, du balcon de laquelle Léon Trotski en villégiature s'adressa à la foule lors de la mort de Lénine, vaut environ 150 $ la nuit). Les hôpitaux d'Abkhazie sont peut-être «choquants», mais l'agglomération dans son ensemble ne fait pas plus mauvais effet, vue de l'extérieur, qu'une ville pavillonnaire bas de gamme près du Lac Supérieur. Marchaniya haussa les épaules et me confia que tant que la Géorgie aurait l'intention de revenir s'emparer de Soukhoumi, leurs gains seraient fragiles.

En attendant, la politique extérieure de l'Abkhazie se cantonne principalement à faire la cour à quiconque est susceptible de reconnaître sa souveraineté. Le gouvernement de Daniel Ortega au Nicaragua s'y est prêté en 2008, probablement influencé par de vieux liens soviétiques, et le président vénézuélien Hugo Chávez a formellement reconnu l'Abkhazie en 2009. Excepté avec la Russie, cependant, l'Abkhazie n'entretient pas de vraies relations officielles, et ses diplomates ne peuvent se rendre que dans un nombre de destinations très restreint. Les États-Unis, alliés proches du gouvernement de Mikheil Saakachvili en Géorgie, refusent toute demande de visa des fonctionnaires du gouvernement abkhaze, et d'autres pays tel que l'Inde se sont laissé convaincre de les imiter.

Voilà qui ne laisse à l'Abkhazie que des occasions d'être représentée par de pittoresques volontaires, tel George Hewitt, professeur à la faculté d'études orientales et africaines de l'Université de Londres, spécialiste de la culture et de l'abkhaze, monstruosité linguistique comptant 67 consonnes et une seule voyelle. Hewitt possède aussi bien l'abkhaze que possible pour un étranger, et rédige des essais exaltés et bien informés sur la question abkhaze. Mais c'est avant tout un universitaire, pas un stratège politique. Je lui ai rendu visite avant ma première incursion en Abkhazie en 2006, et lui ai demandé s'il voulait que je lui rapporte quelque chose de Géorgie, où il n'est pas du tout le bienvenu. Je me suis dit qu'il voudrait peut-être un livre, ou une carte postale. Il m'a répondu que des calomnies avaient été écrites sur lui dans les journaux de langue mingrélienne, pouvais-je faire une enquête sur le sujet ? Hélas, non, ça je ne le pouvais pas.

Etats de seconde zone

Encourager des pays comme l'Abkhazie à s'épanouir et à proliférer a fait naître précisément le genre de statut d'État de seconde zone, aux responsabilités et aux droits incertains dans le système international, que la diplomatie des derniers siècles cherchait à éviter. En 1648, les Traités de Westphalie établirent un ordre international de frontières fixes, et ne prévirent aucune provision pour l'existence d'enclaves au fonctionnement indépendant dans le Brandebourg-Prusse, par exemple, que la France aurait pu utiliser pour exercer une influence. Il s'agissait avant tout de parvenir à des conclusions définissant un territoire souverain, et de se mettre d'accord afin de liquider guerres et ambiguïtés. C'était en partie pour le bien de ces enclaves, afin qu'elles ne se retrouvent pas prises au piège dans l'incertitude et utilisées comme pays interposés -ou pire encore, comme des néocolonies- par des États de premier ordre. C'est pourtant exactement le sort des pays perdus dans les Limbes aujourd'hui.

L'Éthiopie, piquée au vif par la perte de sa colonie, l'Érythrée, il y a vingt ans, en a aussi officieusement qu'efficacement adopté une autre, au nord de la Somalie, appelée Somaliland. Le Somaliland figurait parmi les zones les plus  glauques et les plus rebelles de Somalie sous la dictature de Mohamed Siad Barre. À la fin des années 1980, Siad Barre tua des centaines de milliers de personnes dans les bombardements de sa principale ville, Hargeisa, et des campagnes. À la chute de Siad Barre, le Somaliland ne tarda pas à proclamer son indépendance, et cela fait aujourd'hui près de 20 ans qu'il connaît une paix relative. L'Éthiopie a regagné avec le Somaliland le littoral perdu avec l'Érythrée, puisque le port de Berbera est aujourd'hui une soupape commerciale cruciale vers le golfe d'Aden. Le soutien du Somaliland par l'Éthiopie est un camouflet permanent pour les Somaliens de Mogadiscio. Tout en continuant à se battre entre elles depuis presque vingt ans, la plupart des factions somaliennes s'accordent à considérer l'Éthiopie comme une menace mortelle, notamment parce qu'elle a envahi la Somalie en 2006.

Une frontière qui n'existe que sur demande

A l'instar des Abkhazes, les Somalilandais sont aussi serviables qu'infortunés, comme je le découvris à l'instant où je posai le pied dans le bureau de leur représentation de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Dans la plupart des ambassades africaines, les diplomates considèrent les demandeurs de visa comme des sources captives de revenus. Mais au lieu d'un fonctionnaire corrompu au regard en biais, le bureau du Somaliland produisit un jeune homme mince et énergique, à la volonté de mettre son pays en valeur aussi ardente qu'attendrissante. Il sortit tamponner mon passeport et s'assit à mes côtés pour tracer une esquisse du chemin compliqué reliant Addis-Abeba et Hargeisa. «C'est là qu'ils cultivent le meilleur khat», souligna-t-il, en faisant référence à la plante légèrement narcotique que les habitants de la région aiment mastiquer. Son index traça fièrement un petit cercle sur une zone située juste du côté éthiopien de la frontière. Pour 20$, il imprima sur mon passeport un visa d'une page entière, à l'allure aussi officielle que n'importe quel autre visa africain.

Au cours du trajet qu'il m'avait indiqué, j'ai pu apprécier l'absence prononcée de toute bureaucratie, déni étudié de la part de l'Éthiopie de l'existence d'une quelconque frontière. À Jijiga, à 10 heures de route d'Addis-Abeba, la dernière grande ville avant de passer dans le pays imaginaire du Somaliland, j'ai été obligé de traquer un agent de police pour lui demander d'écrire sur mon passeport une mention confirmant que j'avais quitté l'Éthiopie légalement. C'est une frontière qui n'existe que sur demande.

Une fois au Somaliland, il m'a fallu environ deux heures de hors piste -à travers des collines couvertes de broussailles, où j'ai croisé des bergers accroupis dans des huttes faites de sacs de farine de l'ONU et de l'Usaid- avant de rencontrer le moindre signe d'un gouvernement quelconque. À la lisière d'Hargeisa, ville vallonnée dont les lumières étaient l'unique point brillant à l'horizon pendant mon trajet, deux hommes armés de mitraillettes arrêtèrent la voiture pour me demander mes papiers. Il allait me falloir me soumettre au rite de passage obligé des frontières africaines, pensais-je, c'est-à-dire faire un clin d'œil, proposer des cigarettes et un petit pot de vin pour qu'on me laisse passer. Mais avant que j'aie eu le temps de faire la moindre proposition, ils avaient trouvé le tampon à l'encre bleue dans mon passeport et me faisaient signe de passer, en me demandant simplement d'aller me signaler au ministère des Affaires étrangères le lendemain.

Contrairement à l'Abkhazie, le Somaliland ne m'a pas laissé l'immortelle impression d'un pays pour lequel il vaudrait la peine de sacrifier sa vie. Peut-être était-ce la chaleur -il faisait bien plus de 38°C, et il n'y avait rien à boire car le jeûne du Ramadan y était strictement appliqué- ou les yeux infestés d'insectes et les dents tachées de vert des mâcheurs de khat installés devant ma chambre d'hôtel chaque soir. Le repas standard, des spaghettis et du dromadaire haché, mangé avec les mains, m'a fait comprendre pourquoi je n'ai jamais mis les pieds dans un restaurant somalien en dehors de la Somalie.

 

Les Somalilandais, bien sûr, ont déjà eu l'occasion de mourir pour leur terre et pour leurs spaghettis, et ils n'ont pas manqué une occasion de me dépeindre le cynisme et la cruauté dont fait preuve la communauté internationale en ne reconnaissant pas leur pays. À l'agence du ministère des Affaires étrangères mise en place pour tamponner les visas des rares touristes, deux Somalilandais tendus m'ont expliqué que le Somaliland avait des élections multipartites, une presse libre et une politique antiterroriste que le gouvernement appliquait de façon zélée. Tout cela sans reconnaissance et sans aide de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international ou d'aucun autre organisme nécessitant un tampon officiel pour fonctionner. Si ça, c'était l'illégitimité, alors d'autres gouvernements africains seraient bien inspirés d'essayer.

Et de toute manière, quelle est l'alternative ? Reconstituer la Somalie signifierait reconnecter le Somaliland avec le pays qui est sans doute l'échec le plus retentissant du monde. Là où le Somaliland a une gendarmerie maritime naissante, la Somalie a des pirates prospères; et là où Hargeisa exerce une forme de démocratie, Mogadiscio subit une monstrueuse anarchie ponctuée d'accès de charia.

La religion de l'avion-cargo

C'est pourtant l'alternative préconisée par presque tous les acteurs de la région. Les pays arabes n'aiment pas voir la Somalie, membre comme eux de la Ligue arabe, découpée en morceaux et à la solde d'une Éthiopie à prédominance chrétienne. L'Union africaine s'inquiète à l'idée que l'exemple du Somaliland convainque des mouvements séparatistes que s'ils se battent suffisamment, ils finiront par obtenir leurs propres sièges à l'ONU. Le Somaliland, naturellement, rétorque en soulignant que la Somalie est manipulée par les pays étrangers aussi sûrement que l'Éthiopie manipule le Somaliland. En outre, le Somaliland demande si la démocratie paisible et responsable ne vaut pas la peine d'être encouragée, quand bien même elle serait pratiquée par des séparatistes. Pour l'instant, même l'Éthiopie, l'allié régional le plus proche du Somaliland, ne l'a pas reconnu, et rien n'indique qu'elle en ait l'intention.

Les détracteurs accusent les membres du Monde des Limbes de faire les choses à l'envers, même de pratiquer un genre de religion de l'avion-cargo. À l'image des tribus de Nouvelle-Guinée qui construisent de grossières pistes d'atterrissage pour attirer les avions chargés de cargaisons de valeur, les pays en devenir mettent en place de rudimentaires ministères des Affaires étrangères dans le vain espoir d'attirer des ambassadeurs chargés de lettres de créance de Londres, Paris et Washington. Pour ces critiques, les pays des Limbes ont une conception fatalement erronée de la manière dont l'indépendance est supposée fonctionner: la reconnaissance précède, plutôt que suit, la création d'un vrai État. La liste des anciens élèves du Monde des Limbes -des pays qui ont obtenu l'indépendance en commençant par se conduire comme des États indépendants, avant d'être reconnus- est courte et les rares exemples de succès partiel (il manque au Kosovo la reconnaissance de 63 pays, 23 pour Taïwan) laisse à penser que les Limbes sont un état permanent, quand il ne s'avère pas fatal.

D'ailleurs, une fois atteint un certain niveau de développement, les pays du Monde des Limbes commencent à envisager la possibilité que l'indépendance ne soit pas la panacée dont ils avaient rêvé. L'Abkhazie est peut-être bien entrée dans cette phase justement. Après l'embarrassante défaite de la Géorgie tentant de reconquérir l'Ossétie du Sud (l'autre quasi-État à l'intérieur de ses frontières) en 2008, l'Abkhazie s'est enhardie et a développé ses relations commerciales et son infrastructure de façon significative avec le soutien de la Russie. Elle a étendu son commerce maritime, malgré un blocus vigoureusement appliqué par la marine géorgienne. (Parfois, des navires marchands turcs forcent le blocus en navigant jusqu'au port russe de Sotchi puis longent la côte jusqu'à Soukhoumi.)

Aucun quasi-pays n'a atteint un statut dans les Limbes plus heureux que le Kurdistan irakien. Dans les années 1990, cette région était déchirée par des divisions intestines, et il arrivait que ses principaux responsables se considèrent entre eux comme de pires croquemitaines que Saddam Hussein. En 1996, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) a même fait alliance avec Hussein contre l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) et a invité son armée à Erbil [capitale du Kurdistan irakien] pour en chasser l'UPK. Les factions ont conclu une trêve glaciale en 2002, sur un accord de coopération pour déloger Hussein et obtenir l'indépendance.

La tactique du Kurdistan irakien

Théoriquement, le but suprême reste l'indépendance. Des soupçons pesant sur les hommes politiques kurdes irakiens, selon lesquels ils auraient renoncé à cet objectif, ont beaucoup contribué à les éloigner de leur peuple. Depuis ma première visite ici en 2003, les motivations pour une complète indépendance sont moins claires, et l'appareil d'État kurde est devenu apparemment plus efficace et sophistiqué. Lors de mon premier passage, le gouvernement kurde affirmait principalement son autorité par les fouilles indélicates pratiquées par sa milice peshmerga, qui éventrait quotidiennement mes bagages et les fouillait sans le moindre ménagement.

En quelques années, les miliciens peshmergas se sont adoucis et le gouvernement s'est familiarisé avec son sort. Barham Salih, représentant de l'UPK à Washington, a dirigé avec succès la manœuvre kurde consistant à inciter les États-Unis à chasser Saddam Hussein. Il est devenu vice-Premier ministre de l'Irak post-Saddam, et le chef de l'UPK, Jalal Talabani, président. Ils ont conservé leurs liens à Washington avec Barbour Griffith & Rogers, les lobbyistes affiliés aux républicains; leur présentation au monde extérieur s'est faite encore plus prudente et les expressions comme «autonomie», susceptibles de faire peur à leurs voisins turcs, se sont faites de plus en plus rares.

De Turquie, j'ai traversé la frontière du Kurdistan à pied à minuit, et j'ai eu droit à un gros tampon indiquant : «République d'Irak-région du Kurdistan.» Des deux côtés de la frontière, des centaines de camions remplis de marchandises attendaient, prêts à payer de forts frais de douanes -de l'argent qui n'est pas destiné à Bagdad mais à la capitale kurde d'Erbil. La Turquie participe avec enthousiasme à ce pillage des voies de transport, ravie de voir les responsables kurdes irakiens s'enrichir tant qu'ils ne demandent pas au reste du monde de considérer leurs frontières comme des vraies.

Quand j'ai traversé la frontière sud du Kurdistan, où commençait alors l'Irak arabe et son horrible carnage, la seule indication de changement d'administration se manifestait sous la forme de la couleur de l'uniforme, bleu clair pour la police arabe irakienne, au lieu de la tenue de camouflage du désert des peshmergas. Dans les jours qui ont suivi la chute de Saddam Hussein, cette frontière a été un poste de contrôle strictement surveillé séparant sans aucune équivoque le Kurdistan de son voisin. À présent, les Kurdes montraient moins d'empressement à délimiter la ligne de démarcation, comme pour dire: sentez la peur vous envahir en quittant la sécurité de notre territoire, en entrant en terre d'Arabie et des voitures piégées. Nul besoin de marquer nos frontières sur la carte, car le frisson de terreur qui parcourt votre colonne le fait pour nous.

En 2006, le mot «indépendance» était chuchoté partout, mais personne n'osait le prononcer à haute voix. En revanche, les représentants kurdes m'avaient invité à manger au buffet de leur nouvel hôtel, baptisé Sheraton (pas un vrai Sheraton, mais de toute façon ce n'était pas un vrai pays non plus), à inhaler les odeurs de peinture fraîche de l'aéroport international flambant neuf et bien réglé, à lorgner les lotissements d'appartements de luxe en construction par une entreprise turque. Mettre la question de l'indépendance sur la table aurait semblé maladroit, vu la rentabilité des Limbes.

Comme des étoiles de mer

Au cours de mes voyages dans le Monde des Limbes, la conversation est souvent retombée sur l'Uruguay, où un accord conclu en 1933 est aujourd'hui devenu un article de foi pour les pays qui n'existent pas. La Convention de Montevideo élaborait une théorie du statut d'État qui traitait les pays comme des étoiles de mer, capables de survivre même quand on leur a coupé les membres et de faire naître de nouveaux États indépendants à partir de ces bras mutilés.

C'est aujourd'hui d'après cette convention que l'on définit la qualité théorique des nations: un État peut être n'importe quelle entité pourvue d'un territoire, d'une population et d'un gouvernement capable d'entrer en relation avec d'autres États. Inutile de préciser que si cette convention, dont les États-Unis sont signataires, était suivie à la lettre, presque tous les pays des Limbes deviendraient instantanément des nations et que tous les groupes rebelles de la planète se bousculeraient pour faire imprimer des cartes de visite pour leurs corps diplomatiques constitués à la hâte. À l'instar de beaucoup de déclarations de politique étrangère à l'emporte-pièce, la Convention de Montevideo fait l'objet d'une sage négligence depuis sa signature. Cependant, l'extrême opposé en termes de relations internationales -accorder aux pays existants un droit de veto sur tous les mouvements d'auto-détermination- n'est pas vraiment une bonne idée, et quel que soit le juste milieu qui existe entre les deux, il n'a pas encore été atteint.

Qui voudrait vivre en Afghanistan?

Certains dans le Monde des Limbes se satisfont de cette ambiguïté pour le moment. Dans son bureau de Soukhoumi, Maxime Gundjia souligne qu'être le pion de la Russie n'est pas plus embarrassant qu'être celui de l'Amérique, comme Saakachvili. Que dans tous les cas, la reconnaissance n'en vaut pas la chandelle tant que l'économie du quasi-État reste pauvre. «Quel est l'intérêt d'être reconnu comme l'Afghanistan?», s'interroge-t-il. «Leur drapeau est le premier sur la place de l'ONU, mais qui voudrait y vivre?»

Ce soir-là, tandis que je claudiquais le long de la promenade sur la mer Noire (avec précaution, pour ne pas rouvrir ma blessure à la jambe), je compris facilement ce qu'il voulait dire. En effet, l'ardente soif de reconnaissance de l'Abkhazie, qui aurait sans doute encore à s'appuyer sur la Russie dans tous les domaines, y compris la sécurité, si son existence était légitimée, peut sembler difficilement justifiée. Or, un coup d'œil au rivage suffit pour constater que l'Abkhazie possède plus que la plupart des vrais pays: la beauté d'une mer illuminée par la lune, et le début d'une prospérité apportée par un flot de touristes ravis de dépenser leur trop-plein de roubles dans des chambres d'hôtel tape-à-l'œil, du vin bon marché et de riches pâtisseries du Caucase. Les vacanciers russes qui me dépassaient sur la promenade sont un rappel constant de la nature irréaliste de l'aspiration à une vraie indépendance tant de la Géorgie que de la Russie, quel que soit le mal que les Abkhazes puissent se donner pour y parvenir. Mais alors que je contemplais le paysage, des rayons de lune vinrent éclairer un bateau au lointain, et l'incertitude de la nationalité du pavillon qu'il arborait, géorgien ou autre, me fit comprendre, l'espace d'une seconde, ce qui les poussait à essayer.

Graeme Wood

Traduit par Bérangère Viennot

LIRE EGALEMENT: La Russie n'a pas perdu ses habitudes soviétiques.

Image de une: un appartement dans la banlieue de Soukhoumi, en juin 2006 / REUTERS

Armoiries du Somaliland / Wikimedias


Partager cet article