Haïti n'a pas subi un châtiment de Dieu

Certains voudraient faire croire que le séisme d'Haïti est un châtiment divin.

Le 1er novembre 1755, jour de la fête de tous les Saints, un tremblement de Terre d'une violence exceptionnelle, suivi de plusieurs raz-de-marée, ravagea la ville de Lisbonne. Des milliers de fervents catholiques périrent sous les décombres des églises détruites par le séisme. Ce cataclysme provoqua le premier grand débat sur les catastrophes naturelles en Europe, précipitant ainsi l'avènement des Lumières et la naissance de la sismologie moderne. Tandis que Voltaire et Rousseau se querellaient sur la responsabilité de Dieu envers le monde et sur l'importance de son rôle dans la disparition de la très catholique et prospère Lisbonne, d'autres penseurs, comme Emmanuel Kant, commençaient à adopter une approche scientifique de ces phénomènes.

Tectonique des plaques ou châtiment divin

Quelques générations seulement après le désastre de Lisbonne, une théorie sérieuse sur la dérive des continents fut élaborée. De nos jours, le monde entier admet qu'il existe une «faille» située sous l'océan Atlantique qui menace le Portugal et les pays voisins. Notre planète, composée de roches volcaniques en fusion, est recouverte d'une croûte instable de plaques tectoniques en mouvement. Si les tremblements de Terre et les raz-de-marée ne peuvent toujours pas être évités, il est parfois possible de les prévoir. En tout cas, il est totalement ridicule de chercher un responsable à ces tragédies. Les tremblements de Terre existaient bel et bien avant que les êtres humains ne deviennent des pécheurs et la croûte terrestre continuera à craquer longtemps après leur extinction. Le comportement des êtres n'a aucune influence sur l'évolution des failles géologiques. Les croyants peuvent dormir tranquilles, aucun individu éclairé ne viendra jamais leur demander «pourquoi» leurs innombrables dieux s'acharnent à provoquer ces désastres. Car il est question de tectonique des plaques et non de châtiment divin.

Pourtant, les croyants ne peuvent s'empêcher de mêler Dieu à tout. Que deviendraient-ils en effet si ces événements effroyables avaient une explication rationnelle? Ils veulent à tous prix que leurs dieux soient tenus pour responsables. En 1883, après l'éruption tragique du Krakatoa, les musulmans d'Indonésie profitèrent du ressentiment des indigènes envers leurs dieux pour lancer une grande campagne de conversion à l'Islam. Plus récemment, après le tsunami de 2004 en Asie du Sud, des responsables religieux tentèrent d'expliquer que les mouvements tectoniques étaient un châtiment divin pour punir la mauvaise conduite des hommes. (Dans les temps reculés, on affirmait que c'était la pratique de la sodomie qui provoquait les tremblements de Terre; pourtant la ville de San Francisco est toujours là et lorsqu'elle a été touchée pour la dernière fois en 1906, elle était bien plus hétérosexuelle qu'aujourd'hui). Lors de son passage, l'ouragan Katrina détruisit une grande partie de la Nouvelle-Orléans, mais épargna le Vieux Carré, pourtant réputé comme le quartier le plus débauché de la ville.

Dieu, le diable, et les cérémonies vaudou

Comme souvent, c'est le télévangéliste Pat Robertson qui s'est exprimé le premier après le tremblement de Terre en Haïti. Ce fou dangereux a déclaré sur sa chaîne de télé CBN (Christian Broadcasting Network) que lors de leur révolte contre l'impérialisme français, il y a deux siècles, les Haïtiens avaient fait un pacte avec le diable. Le sous-entendu était clair. 200 ans plus tard, pour obtenir réparation de cette offense, Dieu aurait tué des milliers d'enfants haïtiens souffrant de malnutrition dans les bidonvilles. (Il en aurait également profité pour ensevelir l'Archevêque de Port-au-Prince, Monseigneur Joseph Serge Miot, sous les décombres de sa cathédrale. Car après tout, pour un protestant évangélique comme Pat Robertson, les catholiques ne sont pas vraiment de bons chrétiens).

Lors de son intervention, Robertson a tenté de façon pathétique de récupérer un événement historique, la cérémonie vaudou du Bois Caïman, unanimement considérée aujourd'hui comme l'acte fondateur du soulèvement des esclaves en Haïti. La nuit du 14 août 1791, des esclaves rebelles d'Haïti se rassemblèrent pour boire le sang d'un cochon noir offert en sacrifice, et ils jurèrent ensuite d'occire leurs maîtres blancs. Guidés par Toussaint Louverture, leur chef charismatique, ces hommes réussirent à bouter les troupes françaises et les riches planteurs hors de l'île et fondèrent la première république noire de l'Histoire. (cf. l'ouvrage de référence sur le sujet, Les Jacobins noirs de C.L.R James). De leur côté, les Américains n'eurent pas à se plaindre de la défaite des armées de Napoléon en Haïti puisqu'elle permit à Thomas Jefferson, célèbre agnostique, de négocier l'achat de la Louisiane par les Etats-Unis, doublant ainsi la surface du pays.

Il est certain que l'idée de signer un pacte avec le diable aurait été judicieuse mais il se trouve que le vaudou ou la santería et tous les cultes qui en sont dérivés ne sont pas satanistes. Le culte vaudou est un syncrétisme du polythéisme africain et de la religion catholique. On  trouve d'ailleurs dans le culte vaudou quelques similitudes avec le calendrier catholique et la présence de quelques saints chrétiens qui étaient vénérés à Lisbonne en 1755. Et si l'on tient vraiment à trouver une explication à l'immense misère qui prévaut en Haïti depuis son indépendance en 1804, c'est justement dans la survivance de ces cultes religieux qu'il faut chercher.

Le culte vaudou a permis d'entretenir un climat de peur, et c'est la proximité du monde des esprits qui maintient encore aujourd'hui les populations dans un état de léthargie. C'est sur cette religion que «Papa Doc» et son sinistre fils se sont appuyés pour instaurer le régime Duvalier et sa milice des tontons macoutes et pour saigner le pays à blanc pendant près de trente ans. Il ne faut pas oublier qu'ils ont reçu le soutien de religieux à l'étranger. En 1981, Mère Térésa s'est rendue à Port-au-Prince pour y recevoir la Légion d'honneur haïtienne des mains de «Baby Doc» et percevoir des fonds volés au peuple haïtien. Quant à l'Etat du Vatican, il a couvert les abus de ce régime corrompu aussi longtemps qu'il l'a pu. En septembre 1992, le président en exil Jean-Bertrand Aristide, dans un discours prononcé devant les Nations Unies, avait même fustigé l'attitude du Vatican, dernier Etat à maintenir un représentant diplomatique dans la dictature instaurée par les putchistes haïtiens. Malheureusement, Aristide, de retour au pouvoir, imposa à son tour un populisme religieux qui fut un échec total. Pour autant, il n'est pas sérieux de croire que Dieu ait pu décider de massacrer les Haïtiens par milliers pour punir la bassesse de ces hommes.

Un concert de voix a répondu à Robertson qu'il faisait fausse route puisque c'étaient justement les organisations caritatives chrétiennes qui étaient sur le terrain pour porter secours aux victimes. Après tout, tant mieux si les croyants se mettent d'accord pour laisser Dieu en dehors de tout ça, mais à mon avis, ils doivent trouver que ça manque de panache. A la suite de ces déclarations, un rectificatif s'impose tout de même. Ce sont des organisations non religieuses comme l'Unicef et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui apporteront l'essentiel des secours. Et ce sont les soldats et le matériel de l'armée des Etats-Unis qui fourniront la plupart de l'aide aux victimes. Autrement dit, les forces d'une république laïque financées par ses contribuables. Puis, quand Haïti aura pansé ses plaies, l'étape suivante consistera à libérer le peuple de l'emprise des sorciers de tous poils et à permettre l'accès aux services du planning familial dont le pays a tant besoin. Nous verrons comment les différents partis de Dieu réagiront sur la question le moment venu.

En attendant, je vous engage tous à réfléchir avant tout en tant qu'êtres humains et à envoyer des fonds à l'organisation humanitaire de votre choix, même si j'ai une nette préférence pour Non-Believers Giving Aid, un collectif d'associations non-croyantes hébergé par Richard Dawkins.

Christopher Hitchens

Traduit par Sylvestre Meininger

LIRE EGALEMENT SUR HAITI: Ne pas confondre Haïti et le Vietnam, Comment travaillent les journalistes en Haïti et Haïti: cinq leçons à méditer.

Image de une: Carlos Barria/Reuters, Après le tremblement de terre en Haïti, 16 janvier 2010.

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L'AUTEUR
Christopher Hitchens, chroniqueur à Slate et Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie. Il est décédé le 15 décembre 2011. Ses articles
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Publié le 21/01/2010
Mis à jour le 21/01/2010 à 9h25
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