Société

Ces villages où cohabitent habitants historiques et néoruraux: l'exemple de Goutrens

Temps de lecture : 8 min

À proximité de plusieurs bassins d'emplois, Goutrens accueille depuis quelques années de nouveaux habitants, des néoruraux qui voisinent désormais avec les familles présentes ici depuis des siècles. L'heure de la tonte du gazon, comme un mini-exode rural, de l'intérieur.

À Goutrens, un vieux séchoir à châtaignes au milieu d'un lotissement flambant neuf. | Crédit photo: Jean-Marc Proust
À Goutrens, un vieux séchoir à châtaignes au milieu d'un lotissement flambant neuf. | Crédit photo: Jean-Marc Proust

Cet article est le deuxième d'une série de trois consacrée à Goutrens, décor du désormais culte Farrebique (le premier est à lire ici, le troisième là). Que sont devenus les protagonistes du documentaire? Comment cohabitent Goutrensois de toujours et nouveaux arrivants? Agriculture intensive ou raisonnée?

Balade à travers champs et âges.

Situé dans l’arrondissement de Villefranche-de-Rouergue, Goutrens est un village de quelque 500 habitants. Çà et là, des séchoirs à châtaignes inutilisés se dressent, désuets et beaux, dans les champs. Parfait reflet de l’exode rural, le village compte moitié moins d’habitants qu’au sortir de la guerre, lorsque Georges Rouquier y pose sa caméra pour la première fois. La population décline progressivement, pour se stabiliser dans les années 1980, puis remonter ensuite. Maire depuis 2008, Alain Laporte se dit attaché aux «territoires ruraux». S'interrogeant sur les communes nouvelles, il s'y déclare «favorable si ça se fait à échelle humaine: deux ou trois communes, pas huit, et il faut consulter la population», et indique accueillir «dix nouveaux habitants par an. C’est pas rien. Aujourd’hui, nous sommes 521».

«À Rodez, on aurait payé le double»

À proximité se trouvent plusieurs bassins d’emplois: Decazeville, Rodez, Villefranche-de-Rouergue et, dans le Lot, Figeac. «La géographie est importante, souligne l'élu. En dehors de ce triangle, les villages vont disparaître.» D’où l’arrivée de néoruraux, séduits par la vie «au vert» et un prix de l’immobilier attractif. Venus d’Auvergne, Marion, 26 ans, et son compagnon ont trouvé une maison de quatre-vingt-dix mètres carré, avec jardin, pour 155.000 euros. «À Rodez, on aurait payé le double.»

À Rodez donc, où le prix du terrain viabilisé est à «110 ou 120 euros le mètre carré. Ici, on est à vingt-huit euros. Et la taxe foncière pour une maison s’établit entre 350 et 400 euros…». Trouver des terrains à bâtir est une des préoccupations du maire. Dans Retour à Farrebique, documentaire de Thomas Ermel (2010), on le voit solliciter Valérie Margerard, une jeune agricultrice, pour qu’elle consente à vendre un de ses terrains.

«Le monde paysan doit accepter que des gens de l'extérieur arrivent pour que notre village vive.»

Si le monde agricole reste omniprésent à Goutrens, par l’histoire et la surface qu’il occupe, il ne représente plus qu’un petit quart de la population, qui compte aussi des employés, des fonctionnaires, des retraités et des habitants occasionnels, ainsi que quelques résidences secondaires. Le village est composé de domaines agricoles avec des hangars en tôles, de lotissements aux styles divers, de maisons anciennes et de granges retapées. «Beaucoup d’habitations animales deviennent des habitations humaines», observe André Greffeuille, personnage du film. Et s'en réjouit: «Il y a trente ans, c’était un cauchemar de voir les maisons s’écrouler.» Graziella Pierini, conseillère départementale dans l'Aveyron, observe également «des apports de population depuis trente ans, des gens qui veulent se loger à moindre coût. Presque tout est rénové».

Bien placé, bien loti

Les chemins boueux de Farrebique appartiennent résolument au passé. «Mon père était maire de 1959 à 1989. Il a fait goudronner les routes et aussi les chemins, pour que les gens puissent accéder aux fermes et aux maisons avec leurs véhicules», se souvient Alain Laporte. Les besoins de la commune sont aujourd’hui tout autres. En 2017, elle a ainsi investi «dans l'achat de deux cuves à eau pour l'arrosage des fleurs, d'un récupérateur d'eau pluviale, d'un tracteur et d'un enrouleur. Elle a procédé à la création d'une aire de jeux entre l'école et la salle des fêtes (...), à la réfection de la toiture de cette même salle» et à l'ouverture d'un chemin de randonnée Biquefarre-Farrebique de sept kilomètres.

De fait, le village est plutôt bien loti: une école, une épicerie, un garage, un café-restaurant de soixante couverts, des artisans et une dizaine de gîtes ruraux qui lui amènent, avec les résidences secondaires, cinquante à cent habitants supplémentaires l’été. Sans oublier, évidemment, l’espace Georges Rouquier.

Un couple de restaurateurs s’est établi il y a un an. Alain Laporte les a fait venir «par Le Bon Coin. Avant, on tenait une friterie dans le Gers». Originaires du Nord, près de Cambrai, ils cuisinent une «carbonade flamande qui plaît. Les gens viennent pour nous. Pas vraiment de Goutrens, parfois de Toulouse, ou de Béziers. Les week-ends, on est complet». Leurs enfants vont à l’école. Un commerce dans un village, c'est à la fois de l'emploi, de l'animation et des élèves.

«Qu'est-ce que c'est que ce merdier?»

De 1983 à 2018, la mutation est moins spectaculaire qu’entre Farrebique et Biquefarrel’irruption de la modernité avait bouleversé un mode de vie séculaire. Mais, par le brassage des cultures, elle n’en est pas moins profonde.

«Il y a en quelque sorte les ruraux de souche et les néoruraux. Ils n’ont pas les mêmes besoins ni les mêmes modes de vie. Les nouveaux remettent en cause le modèle de l’agriculture intensive, par exemple.»

Graziella Pierini, conseillère départementale dans l'Aveyron

Signe de ces différences, dans le bulletin municipal, on a fait figurer les heures de tonte. «On n’a pas le droit de tondre le dimanche après-midi, explique Alain Laporte. Avant, les gens faisaient ce qu’ils voulaient. Un paysan m'a demandé: “qu'est-ce que c'est que ce merdier?”»

Ces divers habitants se parlent-ils? Difficile à dire.

«On a été bien accueilli, relate Marion. Mais, concrètement, de 8h30 à 18h, on n’est pas là.» Le week-end, ils reçoivent ou vont voir leurs amis restés dans le Puy-de-Dôme. Ils ont sympathisé avec leurs voisins, récemment installés eux aussi. Mais fréquentent peu le reste de la population. «On est allé aux vœux du maire. Y avait que des vieux!» Il y avait «du monde, dont des vieux», précise le maire. Marion est engagée dans une association de lutte contre le cancer, mais qui est localisée à Villefranche-de-Rouergue.

Antoine et Deborah ont la trentaine. Lui, moustache coquette de hipster, est fasciné par le livre Copain des bois. «C’est un vrai choix de vie. La vie est tranquille ici. On a tout.» Et d’énoncer les noisettes, les asperges sauvages, les champignons, les truites... Il est décorateur et elle, professeure d’EPS. «Au début, c’est un peu frileux, pour être honnêtes, concède Déborah. Ils attendent de voir qui vous êtes. Maintenant, on se fait la bise. Mais on s’invite pas à manger encore.» Une autre habitante de fraîche date s’agace: «Ils sont très méfiants au début. Les Aveyronnais se surveillent les uns les autres, ça m’agace. On est allé au quine (loto) de l’école et les gens se mettaient devant nous en disant: c’est qui, eux?»

«Un village de pauvres»

Comme dans beaucoup de territoires, l’intégration reste complexe et surtout, lente. «On parle des “Allemands” pour désigner un couple formé d’une Aveyronnaise et d’un Allemand, ou du “Marseillais” alors qu’il est là depuis cinquante ans!», s’esclaffe Patrick Demougin. Avec sa sa femme, Françoise, ils ont pas mal bourlingué, notamment en Afrique où ils enseignaient. Habitant aujourd'hui à Nîmes, ils ont acheté une «très vieille» maison à Goutrens, résidence secondaire où ils vont «de plus en plus». Lui est «de souche Rouquier par (sa) mère», institutrice dans la Sarthe. Elle est née au Maroc, d’ascendances «belge, espagnole, italienne et française».

«Les gens me prennent plutôt pour un extérieur mais je connais les terrains, les propriétés foncières, les histoires familiales», sourit Patrick Demougin, qui ne tarit pas dès lors qu'il s'agit du cadastre, des «terres alluviales de type ségala, de seigle, ce sont des terres pauvres», du vieux cadastre ou des métiers anciens. «Goutrens est un village de pauvres, avance Françoise. La richesse venait de la vigne, sur le Causse. Ici, c’était plutôt des prolos: cardeurs de laine, tissandiers, forgerons...» Elle a consacré un livre à son grand-père, Jules Dumont. On devine qu'ils sont prêts à écrire une histoire de Goutrens. La retraite érudite est une autre forme de la néo-ruralité.

Un tracteur traverse Goutrens. Le village est aménagé, les places de parking impeccablement marquées à la peinture blanche et l'aire de jeux est en repos, pour laisser repousser la pelouse. | Crédit photo: Jean-Marc Proust

Des enfants diplômés et... loin

Tout le monde se connaît mais on se fréquente peu, sans doute. Rien de grave dans un territoire où cohabitent pensée radicale et catholicisme, confrontation difficile s'il en est. Mais il manque à Goutrens une partie de ses enfants. Avant, c'étaient les cadets qui partaient. Aujourd'hui, ce sont les enfants, qui vont faire des études, voyagent, s'installent loin. L'agriculture ne fait pas rêver surtout lorsqu'on peut, diplôme en poche, obtenir un salaire confortable sans les astreintes du monde agricole.

«Les parents ont découragé les enfants, en leur montrant qu’ils travaillaient trop, relève André Greffeuille, et les ont encouragés à devenir fonctionnaires.» La fonction publique a été une autre forme de l'exode rural, comme le montre la vie d'Odette Kuhn, «retraitée des PTT», qui a longtemps travaillé à Strasbourg avant de revenir à Rodez, puis Rignac, les lieux de son enfance, grâce à ses «parents qui ont payé ses études, jusqu’au bac, c’était beaucoup».

Nombreux sont les agriculteurs qui ne parviennent pas à convaincre leurs enfants de reprendre l'exploitation familiale. Ainsi de Laurent Foucras, éleveur d'agneaux:

«S'ils vont reprendre? Non, absolument pas. L’aîné travaille à Figeac aéro et le second est en licence. Vu la conjoncture, c’est pas moi qui vais les pousser… Il faut avoir la motivation. Trente ans, ça peut être très long. Éleveur est un métier astreignant, il y a trois à cinq heures par jour de minimum obligatoire.»

Ainsi s'en vont les enfants de Goutrens, qui compte «un nombre de diplômés incroyable», affirme Christophe Belmon, 46 ans, professeur en sciences de l’ingénieur post-bac dans un lycée de Decazeville. Fils de paysan, «note-le s’il te plaît», et frère de paysan, il est l’un des «trois normaliens de Goutrens (ENS Cachan). Je suis un enfant de l’école républicaine». Il a laissé la ferme à son demi-frère: «Ça ne m’attirait pas. J’étais plus intéressé par les sujets scientifiques et techniques.»

On m'énonce la liste des enfants et petits-enfants qui travaillent à Paris, au Canada, aux États-Unis... Plus qu'ailleurs peut-être, dans cette terre d'exil. «Les Aveyronnais sont ouverts aux autres, curieux, souligne Dominique Auzel, enseignant à Toulouse-II. En voyage, ils goûteront des plats inconnus parce qu’ils savent que ce n’est pas évident de manger de l’aligot la première fois!»

Farrebique? Connais pas

Un passé s'efface. Certains me parlent de leurs valeurs morales, humaines, faites de respect, d’entraide, d’honnêteté, avec une forme de nostalgie fataliste, sans définir vraiment en quoi elles s'étioleraient.

Un monde paysan a disparu. Il est aujourd'hui muséifié, comme l'atteste Nos campagnes d’autrefois, musée créé par Guy Ginestet, agriculteur retraité, dans un vaste hangar qui accueille quelque 2.000 objets et machines «des temps anciens. Ça représente ce que c’était». À Goutrens, il y avait soixante-dix fermes en 1945; on en compte aujourd'hui à peine huit. Farrebique est toujours là, plus grande et plus forte que jamais, mais elle n'a plus rien à voir avec la petite ferme que filma Georges Rouquier. D'ailleurs, qui s'en souvient? Sans doute pas Marion qui me demande pourquoi je suis là. «Ah, c’est les films du monsieur, là? J’connais pas. Mes collègues m’en ont parlé, mais j’ai pas vu…»

Jean-Marc Proust Journaliste

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