Culture

Mort de Milos Forman, réalisateur aux chefs-d'oeuvre complexes

Temps de lecture : 5 min

Le cinéaste tchèque est mort le 13 avril, aux Etats-Unis où il résidait. Il avait 86 ans. Il aura été à l’extrême un cinéaste de son époque, en prise avec les grands enjeux politiques, artistiques et de mœurs de la deuxième moitié du 20e siècle. 

Milos Forman à Paris le 9 octobre 2009. | Martin Bureau / AFP
Milos Forman à Paris le 9 octobre 2009. | Martin Bureau / AFP

Trois grandes périodes scandent son existence de ce cinéaste. Mais ce découpage ne devrait en aucun cas dissimuler la profonde continuité du parcours d’un grand créateur de cinéma, qui aura toute sa vie expérimenté de nouvelles propositions de mise en scène, associé à une inquiétude civique et morale devant le cours du monde qui ne s’est jamais relâchée. Ce parcours a été jalonné de grands succès –commerciaux, médiatiques, critiques– et de graves échecs, sans que Milos Forman dévie de sa ligne de conduite.

La première période, dans les années 60, fait de lui la figure de proue de «Nouvelle Vague tchèque», où figurent aussi les talentueux Jiri Menzel et Ivan Passer. Elle est une composante du mouvement plus vaste de liberté dans les pays de l’Est, particulièrement en Pologne avec Skolimowski et en Hongrie avec Jancso. Forman est donc d’emblée une figure de ce mouvement des Nouvelles Vagues qui balaie la planète entière au début des années 60.

Nouvelle vague tchèque

Les deux premiers longs métrages de cet ancien étudiant de la grande école de cinéma de Prague, la FAMU, sont typiques des réalisations du moment: personnages de jeunes gens (un garçon dans L’As de pique, 1963, une fille dans Les Amours d’une blonde, 1965) en rupture de société, révolte adolescente, liberté de style de vie et de style de réalisation, désenchantement et sensibilité à fleur de peau.

Plus ample, le troisième film, Au feu les pompiers! (1968) est une comédie à charge contre le système socialiste, immédiatement interdite, malgré le début du Printemps de Prague. Sélectionné au Festival de Cannes, il ne sera pas projeté du fait de l’interruption du Festival suite aux événements de Mai 68.

Mais le réalisateur a rencontré –sur les Champs Elysées où il erre avec les bobines de pellicule dans les bras, selon la légende– François Truffaut et Claude Berri, qui achètent le film pour le distribuer en France.

Forman est à Paris en août quand les chars soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie, Berri et le producteur Jean-Pierre Rassam foncent à travers l’Europe au volant de la voiture de Truffaut pour récupérer la femme et les enfants du réalisateur avant l’arrivée des Russes.

En France, Forman s’est également lié avec le scénariste Jean-Claude Carrière, c’est aux Etats-Unis qu’il va désormais tourner… en commençant par un film écrit par Carrière. Début de la deuxième phase de son parcours.

Carrière américaine

Taking Off (1971), qui met en scène de manière ironique le conflit de générations à l’heure de la libération des mœurs, est une version new yorkaise du cinéma Nouvelle Vague, qui a du succès en Europe et pas en Amérique. Forman se voit toutefois confier l’adaptation du livre à succès de Ken Kesey Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975). Grâce aussi à la prestation de Jack Nicholson alors en pleine ascension, cette plongée rebelle dans l’univers psychiatrique est un triomphe.

Forman ne parviendra pas à rééditer cette réussite avec Hair (1979), transposition sur très grand écran de la comédie musicale emblématique de la fin des années 60, en plein mouvement de contestation de la guerre du Vietnam et floraison du mouvement hippie, sans doute réalisée trop tard.

Le cinéaste se lance alors dans un projet complexe, d’une grande ambition narrative et esthétique, Ragtime (1981), film d’époque porté par les questions du racisme, de la justice et de la culture populaire en Amérique. Cette fresque est un des sommets de son œuvre, mais déroute le public.

Viendra alors le plus grand succès de sa carrière, avec l’extraordinairement inventif et dynamique Amadeus (1984) qui allie méditation sur l’art, le pouvoir et la mort, le génie et la folie, comédie échevelée, décors spectaculaires et lutte sans merci entre deux hommes, Mozart et Salieri, que tout oppose sauf l’amour de la musique.

Huit oscars plus tard, il est possible de considérer que le malheureux Valmont (1989) aura autant souffert de la comparaison avec Amadeus que de la rivalité avec Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, autre adaptation du chef d’œuvre de Choderlos de Laclos, qui, commercialement, lui aura coupé l’herbe sous le pied. Avec la complicité de Carrière, Forman y proposait pourtant une transposition autrement fine du texte littéraire, fondée sur l’idée que si un roman par lettres est par définition au passé (on raconte et commente ce qui est arrivé), un film est au présent des actions qu’il montre, et qu’adapter Laclos signifiait filmer ce qui a pu se passer entre les lettres et leur donner naissance, et non ce qu’elles disent. Cette considérable production à nouveau en costumes (produite par Claude Berri et Paul Rassam) fut un échec commercial aussi cuisant qu’injuste.

Le temps du contemporain

Passionné par les représentations, le jeu des apparences, Milos Forman revient au contemporain et s’intéresse alors à la tension entre la puissance du spectacle et le puritanisme en Amérique. Larry Flint porte ainsi le nom du (véritable) éditeur de journaux à scandales, à la fois contempteur et incarnation des hypocrisies faisant jouer sexe, argent et imagerie.

Le film préfigure ce qui est peut-être le chef d’œuvre de Forman, même s’il est loin d’avoir été reconnu à sa juste valeur, le troublant, burlesque et cruel Man on the Moon (1999). Jim Carrey campe une autre personnalité ayant réellement existé, le showman Andy Kaufman, figure transgressive de la société du spectacle américaine, provocateur ayant vertigineusement déplié les faux-semblants d’un monde dont il aura aussi amplement profité, et à la prospérité duquel il a beaucoup contribué.

Avec Man on the Moon, film trop complexe sans doute pour conquérir un aussi vaste public qu’Amadeus, Milos Forman donnait la plus géniale contribution du cinéma aux réflexions majeures de ce tournant du siècle, autour des thèmes du spectacle et du virtuel, réflexions dont les actuels débats sur les fake news sont un des prolongements.

Après l’échec financier de ce film, l’étoile de Forman, notamment auprès des producteurs, s’est ternie. S’ouvre alors la dernière période de la vie de celui qui fut si intensément un homme de la deuxième moitié du 20e siècle, en ayant traversé, raconté et débattu tous les grands rebondissements.

Il aura pourtant tenté, en même temps que des retrouvailles avec l’Europe, un retour à la fresque historique avec Les Fantômes de Goya (2006), à nouveau écrit avec Jean-Claude Carrière, et influencé par la collaboration de ce dernier avec Luis Buñuel. Très ambitieux par les thèmes qu’il aborde, le film manque à l’évidence des moyens matériels que son style semble appeler, pour la première fois Forman paraît vouloir imposer une mise en scène inadaptée à son projet.

Le film n’aura guère de succès, même si ce retour de son auteur de ce côté de l’Atlantique lui vaut une consécration, voire une statufication, qui rend justice à son talent mais ne lui est guère confortable.

En 2009, il présente la version filmée de la comédie musicale Une promenade bien méritée, «opéra jazz» de ses compatriotes Jiri Suchy et Jiri Slitr qu’il avait monté à la scène trois ans plus tôt. Il renoue ainsi avec ses origines, puisque un de ses premiers courts métrages, L’Audition (1963) se situait dans le théâtre des auteurs de la pièce, le Semafor pragois.

Une boucle se bouclait, un peu tristement il faut bien dire, après plusieurs passages par les sommets les plus élevés de l’art du cinéma et les éclats les plus vifs de la reconnaissance publique.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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