Boire & manger / Culture

Le Capri-Sun, boisson favorite des rappeurs français (et de leurs jeunes fans)

Temps de lecture : 6 min

«Vas-y plante la paille dans l'Capri-Sun.» Une publicité? Non, un clip de rap, dans lequel bédo rime avec fruits tropicaux.

Extrait du clip de «Capri-Sun» d'Edinho | Capture écran via YouTube
Extrait du clip de «Capri-Sun» d'Edinho | Capture écran via YouTube

Le Capri-Sun cartonne. Selon l’institut Nielsen, 213 millions de poches de la boisson orangée ont été vendues en France en 2016 dans les grandes et moyennes surfaces, soit 24% de plus que l'année précédente.

En 2007, quand Coca-Cola European Partners a commencé à commercialiser le produit, il générait trois millions d’euros de ventes. En 2015, Capri-Sun a rapporté autant que les Oreo ou les Smarties, soit quarante-six millions d’euros, et en 2017, la marque revendique 74,3 millions d’euros de chiffre d’affaires en France.

Comme les deux autres produits bien sucrés et marketés made in USA, le Capri-Sun séduit surtout les jeunes. «C’est clairement le phénomène du moment, lâche Pierre, professeur de lycée en Seine-Saint-Denis. Les élèves sont constamment en train de mâchouiller les pailles. Au repas de Noël, ils ont eu droit à un Capri-Sun à la cantine, je ne voulais pas du mien, ils m’ont tous sauté dessus.»

Le ghetto-blaster de 2018

On pourrait se dire qu’un pot de pâte à tartiner ou une glace aurait causé le même émoi. Seulement voilà, le Capri-Sun inspire aussi les idoles des jeunes en 2018: les rappeurs. Il existe au minimum cinq chansons dont le titre est littéralement «Capri-Sun».

Assis dans un transat posé sur les berges de la Seine, Boy Bandit, sur fond de musique lascive, harangue dès l'intro: «Vas-y plante la paille, vas-y plante la paille dans l'Capri-Sun». Dans ses mains, il tient une pochette de la boisson, marque bien en vue. Ça parle «string ficelle», «40°C» et Brésil, ça flaire un peu le Doc Gyneco, le Capri-Sun en plus.

Avec plus de 30.000 vues, Edinho alterne quant à lui vue aérienne d'une étendue d'eau et plans de jeunes contre un mur d'immeuble. Dans leurs mains, des pochettes de Capri-Sun. Certains dansent avec un pack de la boisson posé sur l'épaule, ambiance ghetto-blaster des années 1980. Et le refrain claque à chaque fois: «Posé au quartier, pété au Capri-Sun, c'est bon déjà.» Rares sont les plans du clip où le jus d'orange n'est pas à l'image. On voit des enfants danser sur une scène, un homme qui mange un kebab, un autre qui fait ses courses, tous un Capri-Sun à la main.

«On le voit bien dans les quartiers, partout ils en ont, justifie Edinho. Faire un refrain sur ça, on s’est dit que ça allait être accrocheur, que ça pouvait toucher beaucoup de monde. Ça a marché, les parents me disent qu'à cause de moi, leurs enfants ne veulent plus que du Capri-Sun

Comme «Le Roi Lion»

Au-delà de ces titres, les Capri-Sun pullulent dans les clips ou les paroles de rap. Jul, le Marseillais au signe de mains repris par les joueurs de foot, raconte «la chienneté à deux sur l’Capri Sun». Le rappeur Timal utilise pour unique élément de décor d'un de ses clips la fameuse pochette colorée. MHD fait lui rimer «Mathusalem» –la bouteille de six litres, pas le personnage de la Bible– avec «Capri-Sun».

L'humoriste Alexandre Majirus moque cette passion des bad boys pour un jus de fruits enfantin. «Tu m'aimes comme ton Capri-Sun, ton mec a pris l'seum», entonne l’ancien journaliste et chroniqueur du Mouv, dans un clip parodique. Selon lui, «le rapport à l'enfance est omniprésent dans le rap actuel, avec une nostalgie marquée pour les années 1990». Comme PNL qui multiplie les références à Olive et Tom ou au Roi Lion, d'autres suçotent leur paille de Capri-Sun.

L’effet «madeleine de Proust» convainc Alexandre Poncet, directeur de la communication de Coca-Cola France. «87% des familles comprenant des enfants de moins de 15 ans connaissent la marque, argue-t-il. Les enfants qui en consommaient il y a dix ans à son arrivée en France ont grandi

L’entreprise a comptabilisé quatorze enregistrements de rappeurs mentionnant Capri-Sun dans leurs chansons, et reste vigilante. «C’est une boisson populaire, qui a du succès dans tous les milieux, commente Alexandre Poncet. Nous n’avons pas de communication voulue par rapport aux rappeurs. On n’est pas pour, on n’est pas contre [...]. Concernant les chansons créées spontanément sur la marque, nous n’avons pas de positionnement précis tant qu’elles respectent les valeurs de Capri-Sun et la législation

«Un gros pétard, un Capri-Sun»

Ce n’était manifestement pas le cas de la version du rappeur Naps. Dans «À part ça», le Marseillais mettait en scène, dans un clip à plus de six millions de vues sur Youtube, une séance de conditionnement de barrettes de résine de cannabis, dissimulées dans des pochettes de la fameuse boisson. «Y’a les pochons dans le Capri-Sun», disait-il dès le premier couplet. La marque a exigé la suppression du clip de la plateforme de vidéos, et la mention de la boisson a été remplacée par un blanc.

Une simple plongée dans les journaux illustre la connivence supposée entre les deux produits –l'un légal, l'autre pas vraiment. «Khalid ratisse sur quelques mètres autour du point de deal, parsemé de jus de fruits Capri-Sun, la marque préférée des petites mains du trafic», affirme La Provence.

Même constat chez Médiapart: «Au dernier étage de la tour, sous le hublot menant au toit, trône un fauteuil, décrit Louise Fessard dans un reportage sur le trafic de drogue à Marseille. La corbeille est remplie de canettes de soda et de Capri-Sun

À l'AFP, un habitant de la cité des 3.000 d'Aulnay-Sous-Bois raconte qu'«ici, tout se trafique: la drogue, les cigarettes et même le Capri-Sun».

Aussi présente que le joint dans les clips, la boisson semble en plus parfaitement s'accorder à la consommation de cannabis. «Je suis posé au quartier, un gros pétard, un Capri-Sun», revendique au hasard le rappeur Zbatata.

Les fumeurs occasionnels ou réguliers le savent, fumer du cannabis donne faim. Et ces fringales visent souvent les aliments sucrés, comme l'affiche noir sur blanc le site drogue-info-service.

Deux fois moins cher qu’un Coca

Selon l’ONG Foodwatch, une dose de Capri-Sun contiendrait l’équivalent de quatre morceaux de sucre. «C’est plus que dans un Fanta orange», se désole l’organisation.

Très sucré, le Capri-Sun est aussi peu coûteux pour un jeune fauché. À cinquante centimes environ la poche, c'est deux fois moins cher qu'une canette de Coca. Le phénomène «ne m'étonne pas, vu c'est une boisson qui ne coûte pas cher chez l'épicier du quartier», appuie le rappeur BoyBandit.

C’est un secret de Polichinelle pour un ancien membre du service commercial de Coca-Cola: les ventes de Capri-Sun explosent dans les quartiers pauvres; ailleurs, il fait parfois chou blanc.

Dans son livre Une année à Clichy, Joséphine Lebard a scanné la gastronomie des banlieues urbaines de France. «Il s’agit d’acheter en quantité suffisante avec un budget restreint, écrit-elle. Le goûter comme marqueur social. L’idée pourrait faire sourire, poursuit la journaliste. Et pourtant, quand on se promène dans les rues de Clichy, on se rend compte que cela a du sens. Ici, au goûter, les fratries se partagent de gros paquets de Curly ou de chips. On boit des bidons de Sunny Delight ou du Capri-Sun: des boissons qui cachent sucre et gras sous des noms ensoleillés. Le Sunny Delight compte seulement 5% de jus de fruits dans sa composition et 7,9g de sucre pour 100mL. Le Capri Sun affiche 10% de jus de fruits et 8,9g de sucre pour 100mL.»

Selon Foodwatch, la proportion serait même pour ce dernier de dix-neuf grammes de sucre pour 12% de jus de fruits. Ce n’est peut-être pas un hasard si, comme le souligne un rapport de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France de 2011, l’obésité infantile est deux fois supérieure dans les quartiers défavorisés. En résumé, la madeleine de Proust est un peu nappée de beurre de cacahuète et de sucre glace.

Un «marketing responsable»

En juin 2017, Foodwatch a lancé une pétition demandant à la marque de cesser de cibler les enfants. Coca-Cola European Partners «se vante de ne pas faire de marketing auprès des moins de 12 ans, explique l’ONG. Or, avec ses personnages sur l'emballage, ses cadeaux et publicités, la communication de Capri-Sun Multivitamin cible indéniablement les plus jeunes. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce type de produit trop sucré ne devrait même pas être autorisé à faire du marketing auprès des plus jeunes. Ca suffit!».

D’ici 2020, l’enseigne a promis de réduire de 10% la teneur en sucre du breuvage. Coca s’engage aussi à revoir l’emballage.

Alexandre Poncet, qui prône «un marketing responsable», assure que ces changements ont été décidés en amont du bad buzz: «Nous respectons la législation en vigueur, répète le directeur de la communication de Coca. [...] Nous sommes signataires de la charte Unesda, via laquelle nous nous sommes engagés à ne pas cibler les enfants de moins de 12 ans dans nos actions de communication et de marketing. Nous nous étions par ailleurs engagés de longue date à moderniser nos packagings, en faisant disparaître les personnages qui figuraient dessus.»

Si la marque n’envisage pas de faire de placement de produit dans les clips de rap, ses partenariats avec des films, «familiaux» selon elle, sont fréquents. Sur la page Facebook de la boisson, le film Pierre Lapin trône en photo de couverture. Dans Le Petit Spirou, sorti en septembre 2017, on voit explicitement un acteur siroter un Capri-Sun. Avant peut-être d’écouter en douce le dernier album de Jul.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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