Politique

Emmanuel Macron, président des premiers de la classe 

Temps de lecture : 8 min

Les valeurs de la méritocratie scolaire figurent au coeur du macronisme.

Emmanuel Macron avant son interview par Jean-Pierre Pernaut sur TF1, le 12 avril 2018. | Yoan Valat / POOL / AFP
Emmanuel Macron avant son interview par Jean-Pierre Pernaut sur TF1, le 12 avril 2018. | Yoan Valat / POOL / AFP

Un an après son élection, après de multiples réformes (droit du travail, extension de la CSG), et en pleine grève des cheminots liée au projet de réforme de la SNCF, les cadres soutiennent sans cesse davantage le président de la République (65 % de soutien, en hausse de 6 %), et les couches populaires de moins en moins (27 %, en baisse de 7 %) (sondage Elabe/Les échos le 3-4 avril 2018).

Emmanuel Macron président des riches? En France, cette incantation magique fait mouche auprès des insurgés de tous bords. Un examen attentif permet pourtant d’affirmer que «Jupiter» représente d’abord le monde des hyper diplômés, cercle plus composite que celui du 1% de super riches. Ce sont eux les insiders de l’économie du XXIeme siècle, une économie qui repose sur les talents sélectionnés par les institutions universitaires d’élite. Par exemple, selon le dernier baromètre de l’APEC, 94% des jeunes diplômés niveau bac +5 ont déjà occupé un emploi douze mois après l’obtention de leur diplôme. Cet ensemble représente entre 20 et 25% des membres des nouvelles générations (masters et grandes écoles). Ces bons élèves ont inventé et activent le capitalisme numérisé, forment une classe managériale et professionnelle qui adhère à l’imaginaire de la mondialisation et du projet européen. Ils tirent certes des bénéfices économiques de l’évolution libérale, mais c’est avant tout en terme de mode de vie, d’ambition vers un bien-être personnel, qu’il faut décrypter leurs privilèges.

Les super diplômés ont creusé un fossé culturel avec le reste de la société

Ces élites et sous-élites se séparent du reste de la société, non pas tant par leur aisance financière –qui existe indéniablement, mais à proportion variée car il y a un vrai écart de moyens financiers entre un manager d’une entreprise du CAC 40, un startupper, un journaliste ou un professeur d’université– que par leurs valeurs et leur style de vie. Cet ethos a été superbement brossé par Elizabeth Currid-Halkett (The sum of small things A Theory of the Aspirational Class), grâce à l’étude de leurs structures de dépenses et de leur modèle de consommation aux États-Unis: hédonisme de bon aloi, investissements massifs dans des services à finalité existentielle (culture, voyages, éducation, sports et activités de bien-être), principes éthiques gravés dans le modèle de consommation (le bio, le collaboratif), achat de temps pour soi et pour ses proches, notamment pour ses enfants (aides à la maison et livraisons à domicile). Ce groupe ne se démarque pas par un mode de vie clinquant, mais son quotidien prouve un confort inégalé, celui de la «vie bonne» axée sur l’épanouissement personnel. Souvent, il réside dans les centres des grandes villes, là où règne une abondance de services et d’offres culturelles. Surtout, il affiche un éthos qui valorise le fait de s’enrichir intellectuellement et d’optimiser la qualité de ses liens familiaux et sociaux. Zélateurs de ces bonnes pratiques et drapés d’une certaine supériorité morale, les super diplômés ont creusé un fossé culturel avec le reste de la société.

Ils détiennent les clefs pour fonctionner dans le monde nouveau: les savoirs, le savoir être, et la plasticité intellectuelle qui permet les rebonds et bifurcations. Aujourd’hui, avoir un parchemin (et souvent plusieurs parchemins) de haut niveau est un extenseur de liberté, c’est presque mieux que de posséder une fortune pour unique fortune –situation qui incite à rester dans le même univers social– alors que les diplômes, la culture, l’accès à l’information, les expériences, les réseaux et l’ouverture cosmopolite font entrer dans le sérail de celui qui peut choisir sa vie dans toutes ses facettes. Approfondir la spécialité de sa formation ou choisir une autre voie, rester dans le sérail ou devenir dissident, refaire sa vie professionnelle, enchainer plusieurs vies successives, le destin d’un haut diplômé n’est jamais clos, jamais limité, toujours avide de potentialités nouvelles, et ce au delà de l’âge de la retraite. Il s’inscrit presqu’automatiquement dans une dynamique de mouvement, en jouant des multi positionnements professionnels et extra professionnels que favorisent ces atouts scolaires. Le macronisme, qui est une philosophie du mouvement, qui déploie l’imaginaire optimiste d’un monde meilleur grâce aux progrès technologiques et aux valeurs émancipatrices de la liberté individuelle, leur convient comme un gant.

Les visages contrastés de l’excellence scolaire

Dès son départ en politique, Emmanuel Macron est apparu comme le candidat des premiers de la classe. Par son équation personnelle, il incarne les visages contrastés de l’excellence scolaire: l’énarque ou le règne de la technocratie; le financier, le monde des affaires où dominent les inspecteurs des finances et les recrues des grandes écoles de commerce; l’être cultivé: l’homme qui aime les livres et qui, après avoir rêvé de Normale Sup, voulait devenir écrivain; le startupper: l’homme qui a compris la Silicon Valley (royaume des ingénieurs passés par les universités des Ivy Leagues, même si souvent ils ne terminent pas leurs études) et qui souhaite importer l’esprit et la vitalité du capitalisme innovateur. La composition sociologique du vote au premier tour de la présidentielle signale la faveur qu’il recueille auprès des hauts diplômés, qui, on le sait, fréquentent davantage les urnes que la moyenne. Alors que parmi les votants il y a 17,4% de bac +4 ou grandes écoles, on en trouve 24, 4% chez les électeurs de Macron ; le niveau de revenus est à l’avenant: 26,1% de revenus élevés (plus de 3.500 euros par mois dans le foyer) parmi les votants, 33,8% parmi les électeurs de Macron. Parallèlement, la composition de l’Assemblée Nationale a évolué au bénéfice des cadres supérieurs : il sont passés de 53% en 2012 à 68 % en 2017. Les super diplômés se reconnaissent dans « la révolution bien tempérée » (titre du livre du politologue Philippe Raynaud), proposée par le nouveau Président, qu’ils soient actifs ou non, jeunes ou vieux.

Les valeurs de la méritocratie scolaire figurent donc au coeur du macronisme. La place cardinale qu’occupe Jean-Michel Blanquer dans le dispositif gouvernemental l’illustre: sa conception classique de l’émancipation par «l’acquisition progressive et structurée de connaissances et de valeurs», son insistance sur la construction d’une société de liberté et de confiance par l’école, son invite à la participation des parents, son pragmatisme, cet ensemble fait consensus –en particulier auprès des cadres supérieurs. Pourquoi les couches populaires ne sont-elles galvanisées par cette main tendue vers l’élévation par le savoir, et pourquoi manifestent-elles une telle réserve? On peut regarder deux registres.

Certes, le discours sur l’excellence scolaire résonne positivement bien au delà des classes moyennes et supérieures. Toutes les familles sont animées par la même obsession éducative à l’égard de leur progéniture, toutes savent qu’aujourd’hui l’intégration passe par le diplôme et la formation, qu’il n’y a guère de raccourci comme autrefois avec l’apprentissage sur le tas. Pour les couches populaires il s’agit d’un pari difficile, car elles sont peu préparées à assurer ce suivi quotidien que suppose aujourd’hui la scolarité des enfants; d’ailleurs, le décrochage scolaire est devenu une véritable hantise de ces milieux. Les mesures envers la petite enfance, la scolarité obligatoire à trois ans, la revalorisation de la filière professionnelle, la mise en avant des figures d’exemplarité, la réforme du bac et des formes de sélection à l’Université toutes ces mesures seront-elles suffisantes pour enrayer la tendance d’airain à la reproduction sociale par l’école ? Depuis deux décennies, beaucoup de promesses politiques ont fusé, alors que les inégalités scolaires n’ont cessé de se creuser: il n’est pas étonnant que les couches populaires marquent leur scepticisme.D’autre part, l’accent mis sur la responsabilité des familles et de l’individu est un discours audacieux et assurément bienvenu, mais peut être mal vécu par certains parents qui, en raison de leurs conditions de vie, peinent à assurer ce halo éducatif tant valorisé.

Une erreur dans l'adresse aux couches populaires

Ensuite, l’injonction de l’adaptation par la formation adressée au monde du travail. Affirmer que l’effort de formation, d’un côté, et la flexibilité professionnelle, l’aide à l’entrepreneuriat ou au statut d’indépendant, de l’autre, sont les clefs pour s’adapter à la modernité: cette rhétorique est audible pour ceux qui ont déjà (ou auront) les diplômes ad hoc, pour lesquels la mobilité et de la prise de risque ne posent pas de menace, pour lesquels la figure du mouvement apparaît comme une flamboyance. C’est un discours pour l’aspirational class. Pour beaucoup d’individus, notamment ceux qui sont démunis de ces parchemins protecteurs, l’image d’une nécessaire bifurcation professionnelle est vécue comme une agression, quelque chose qui ébranle l’identité profonde, sape les bases de la confiance en soi. Elle n’est pas vécue pas comme l’opportunité d’un enrichissement personnel…même si, expérience faite, elle pourrait se révéler comme tel.

Finalement, l’erreur est de s’adresser aux couches populaires en leur proposant la vision du monde et les solutions inspirées de la culture des cadres supérieurs, sans comprendre la violence qu’un tel discours génère. Telles sont les limites de la pédagogie macroniste. Le «rêve californien» se construit sur des inégalités abyssales que personne ne peut esquiver et que tout gouvernement va devoir traiter. Au fond, être l’élu des premiers de la classe crée une obligation quasiment morale.

Ainsi, le projet de réforme de la formation professionnelle –droit octroyé à tout individu d’un compte personnel de formation au cours de sa vie– projet qui devrait être déposé au Parlement au printemps 2018 et qui est présenté comme la mère de toutes les réformes, est une voie éminemment prometteuse. Elle devrait favoriser les mobilités ascendantes et pas seulement les reconversions, forcées ou non. Elle devrait injecter dans le corps social un zeste de cet esprit de liberté à pouvoir choisir sa vie et à rebattre les cartes –apanage aujourd’hui d’une fraction de la société, comme nous l’avons vu. Permettra-t-elle de conjurer la tyrannie du diplôme initial ? Peut-être. En outre, permettra-t-elle d’ouvrir davantage le microcosme de la décision dans les sommets des grandes entreprises et dans les hauteurs de l’administration (les grands corps), comme c’est le cas dans d’autres pays où les résultats professionnels comptent plus que le diplôme de départ, en l’Allemagne par exemple? On peut s’interroger (poliment), mais il n’est pas sûr du tout que les premiers-premiers de la classe soient prêts à se faire hara-kiri, ou qu’ils soient délogés. C’est bien connu: en France, on ne touche pas à l’aristocratie.

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

Newsletters

Comment étouffer un scandale impliquant le président?

Comment étouffer un scandale impliquant le président?

Les Républicains ont déjà, dans les années 1980, réussi à désamorcer l'affaire Iran-Contra. Y parviendront-ils avec le Russiagate de Trump?

Comment une commune française a permis le vote d’indépendance de la Catalogne

Comment une commune française a permis le vote d’indépendance de la Catalogne

Elne se situe dans le Languedoc-Roussillon, à environ 200 kilomètres de Barcelone.

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

Comment une statue sataniste s’est-elle retrouvée au coeur d’un débat américain?

La statue représente Baphomet, sorte de Satan androgyne à tête de bouc.

Newsletters