Politique

La technocratie est en train de tuer les ministères

Temps de lecture : 3 min

Sous Emmanuel Macron, l’ascension de la haute fonction publique et des grands corps dessèche les ministères, dont les occupants deviennent impuissants.

Emmanuel Macron et le gouvernement Philippe II, le 22 juin 2017 à Paris | Thomas Samson / AFP
Emmanuel Macron et le gouvernement Philippe II, le 22 juin 2017 à Paris | Thomas Samson / AFP

L’élection d’Emmanuel Macron a renforcé certains fondamentaux du régime de 1958. Le président de la République est, plus que jamais, la clé de voûte de la Ve République.

Jupiter a même pris place dans le fauteuil du général de Gaulle, signifiant ainsi que le président assurait un rôle prépondérant, déterminant, voire hégémonique dans la marche de nos institutions et dans la conduite des affaires de l’État. Dans le même temps, on le sait, le parlementarisme que l’on voulait jadis «rationalisé» a été, avec autant de méthode que de détermination, relégué.

Grand serviteur de l'État

Reste une question importante, celle de la place accordée par le nouveau président et par le monde nouveau à la haute fonction publique.

Depuis les légistes de Philippe IV le Bel, en passant par les figures de Michel de L’Hospital et, surtout, du cardinal de Richelieu et de Colbert, cette France aux éternelles aspirations monarchiques ou capétiennes en a pincé pour la figure du grand serviteur de l’État agissant par-delà les intérêts des féodalités et des partis.

Emmanuel Macron est allé chercher une version docile à l’extrême de ce profil en la personne d’Édouard Philippe, dont l’humour d’une incontestable humanité trahirait presque le possible désespoir du politique. À Matignon, comme le soulignait Frédéric Says, ne siège pas un Premier ministre mais un directeur de cabinet.

Compétence plutôt que représentativité politique

La nomination dans les ministères de personnalités souvent plus connues dans leur secteur pour leur compétence que pour leur dimension politique dans le pays est symptomatique. Quel citoyen connait la liste des ministres des gouvernements Philippe?

Florence Parly, jadis ministre de Lionel Jospin, est surtout connue pour être une «bonne budgétaire», de l’avis de l'un de ses prédécesseurs. À la Défense, elle paraît plus qu’effacée, comme si sa technostructure l’avait d’autant mieux absorbée qu’elle en faisait potentiellement partie.

François Nyssen, éditrice, n’est pas une politique, ni une haute fonctionnaire. Issue de la société civile, elle a un double problème: elle ne peut s’imposer politiquement et elle ne peut maîtriser l’envahissante et nécrosante technostructure de la culture. Inévitablement, ses bonnes intentions ne peuvent qu’être comptable de ce qui est «sérieux», c’est-à-dire de ce que la technostructure décide.

Jean-Michel Blanquer est-il ministre de l’Éducation nationale ou directeur de cette énorme machine qui fut jadis le ministère de l’Instruction publique. «Pas politique», selon l'un de ses prédécesseurs, le ministre met en place une feuille de route «dépolitisée».

Élisabeth Borne apparaît comme l’archétype de l’organisatrice saint-simonienne, un pur produit du ministère de l’Équipement.

Muriel Pénicaud oscille entre inspection du travail et patronat, toujours un pied dans la sphère publique –à la fois près et loin des politiques.

Tous et toutes sont des exemples de cet accent mis sur la compétence plutôt que sur la représentativité politique, mais aussi de la volonté d’effacer tout présence politique autre que celle de Jupiter dans la vie politique française.

Mythe modernisateur

Dans la Ve République, les élites du pouvoir, qui composent la haute fonction publique, répondent à l’attente d’hommes politiques comme Michel Debré: mettre des compétences techniques au service de l’intérêt général, d’un bien commun, se hissant au-dessus des «intérêts particuliers», des factions ou des partis.

C’est ce mythe modernisateur, cette passion pour l’organisation qui a donné naissance aux Instituts d’études politiques (IEP) et à l’École nationale d’administration (ENA). Peu à peu, il était logique que l’ascension de ces élites politico-administratives s’opère. Crise de régime aidant, il devenait inévitable que leur rôle soit revu à la hausse. C’est évidemment le politique qui a fait les frais de ce renforcement d’élites administratives et organisatrices «dépolitisées».

Ministère des tweets et des punchlines

Dans ce contexte, le politique se réduit, par défaut, à la communication. Rendus impuissants par leurs propres administrations, véritables «rois fainéants» que des maires du palais issus des grands corps tiennent en cordiale captivité, la plupart des ministres ne servent pas à grand-chose.

Leur invisibilité ne peut être brisée que par l’accession à une sorte de mission de porte-parolat –Marlène Schiappa réussit plutôt bien en la matière. Le dernier domaine où le politique joue un rôle –certes résiduel, mais un rôle quand même, est celui de la communication.

Il a fallu que tous les ministères meurent pour qu’un nouveau naisse vraiment: le ministère des tweets et des punchlines. L’histoire de France, de Richelieu à Christophe Castaner, mène… à la fin des ministères.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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