Politique

Si Macron n'était pas aussi anthropocentré, il s'entendrait avec les zadistes

Temps de lecture : 4 min

Le président de la République a manifestement zappé quelques avancées intellectuelles majeures.

À Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), le 11 avril 2018 | Loïc Venance / AFP
À Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), le 11 avril 2018 | Loïc Venance / AFP

(Didascalie: voix grave, regard pénétré)

«Les questions qui sont les vôtres ne se bornent pas aux intérêts d’une communauté restreinte. Ce sont des questions pour nous tous, pour toute la nation, pour notre humanité toute entière. Ce questionnement intéresse toute la France [...], parce qu’il repose sur une idée de l’homme, de son destin, de sa vocation, qui sont au cœur de notre devenir immédiat.»

Discours d’Emmanuel Macron aux habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
Ah non. Au temps pour moi. C’était le discours du président de la République à l’adresse des catholiques.

Points de convergence

Pourtant, tout aurait pu se passer merveilleusement bien entre Emmanuel Macron et les habitants de la ZAD. La preuve: que nous rabâche notre Président depuis des mois?

- La valeur travail, l’importance de reconnaître le travail de chacun. Que font les gens à Notre-Dame-des-Landes? Des concours de scoubidous avec leurs cheveux sales? Non, ils travaillent. Ils ont construit leurs lieux de travail et même leurs propres habitations.

Photo Alessandro Pignocchi

- L’expérimentation. Emmanuel Macron veut que les Français osent se lancer, tentent des expériences. Ça tombe bien, à NDLL, nombre de projets agricoles reposaient précisément sur la volonté d’expérimenter de nouvelles techniques.

- L’importance de retisser des solidarités. Hey, c’est exactement ce qui se crée là-bas! (Même s’il y avait beaucoup de désaccords entre habitants, mais les gendarmes ont réussi à ressouder la communauté.)

- Sortir du matérialisme, de la culture de consommation. C'est ce qu'il a encore répété pendant son discours aux évêques de France: «Nous ne sommes pas faits pour un monde qui ne serait traversé que de buts matérialistes. Nos contemporains ont besoin [...] d’entendre parler d’une autre perspective sur l’homme que la perspective matérielle»; «Nous ne pouvons plus, dans le monde tel qu’il va, nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde». La suite logique de ces paroles était qu'Emmanuel et Brigitte Macron partent s’installer pour six mois au cœur du bocage.

Décision idéologique

Mais alors, qu’est-ce qui a bien pu merder? On peut évidemment gloser sur les calculs politiques de base. J’ai cédé sur l’aéroport, il faut que je montre que je suis intransigeant sur le reste, sinon je vais passer pour un faible.

Plus intéressant: il y a eu une véritable prise de décision idéologique avec le refus des projets agricoles collectifs. Plusieurs dossiers avaient été déposés, mais le gouvernement a été clair: il n’étudierait que les projets individuels (on a connu mieux pour créer de nouvelles solidarités).

Pourquoi? «Parce que c’est comme ça.» C’est comme ça = c’est purement idéologique. Les hippies poilus nous ont assez fait chier comme ça.

Répétons-le: les projets collectifs n’ont pas été écartés parce qu’ils n’étaient pas solides; ils n’ont même pas été étudiés. Comme ils étaient rejetés par principe, le gouvernement a fait un léger raccourci en les qualifiant de «squats», d’occupations illégales qu’il fallait détruire au nom de l’État de droit.

Et qui dit squatteurs ne dit plus travailleurs investis dans leurs fermes collectives, mais individus qui sèment le trouble (sur la question de la propriété de la terre et du collectivisme, je vous conseille cette tribune signée par des personnalités très diverses).

Vieille vision de l'homme occidental

Mais il y a une autre rupture idéologique beaucoup plus profonde. Ce que le discours d’Emmanuel Macron aux catholiques révélait, c’était une perspective totalement anthropocentrée.

Pour lui, ce qui compte, c’est l’homme: «Une politique qui échappe au cynisme ordinaire pour graver dans le réel ce qui doit être le premier devoir du politique, je veux dire la dignité de l'homme» (quand il parle aux catholiques, finie l’écriture inclusive qu’il avait utilisée dans son discours faisant de l’égalité femmes-hommes la priorité du quinquennat).

L’homme hors de la nature, l’homme comme une entité souveraine, qui flotterait au-dessus du reste du monde. Un homme abstrait qui, en réalité, est très exactement la vieille vision de l'homme occidental, celle qu'on trouvait dans les manuels littéraires comme le quatrième tome des Lagarde et Michard.

Il faut être honnête: au XVIIIe siècle, son discours aurait été d’une actualité époustouflante. Mais cette pensée est exactement aux antipodes de celle qui parcourt les initiatives comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, pour qui l’avenir, c’est le respect et la coexistence de toutes les espèces vivantes. L’avenir, ce n’est plus l’homme: ce sont les tritons, les humains et les châtaignes.

Ce n’est pas seulement le délire de quelques écolos ultras; il s'agit d'un bouleversement intellectuel majeur, qui monte en puissance depuis des dizaines d’années. État de la planète oblige, évidemment, mais aussi parce que les avancées de la recherche –en génétique, en anthropologie, en éthologie, en sciences cognitives...– nous ont rappelé que nous n’étions ni au-dessus, ni hors de la nature.

Que notre Président ne pense le monde, l’avenir, l’existence qu’à travers le prisme de l’homme, c’est méconnaître toutes les avancées intellectuelles depuis à peu près Claude Lévi-Strauss et penser que Descola est le nom d’un charcutier.

Quand on s’appelle Emmanuel Macron et qu’on se targue en permanence d’avoir une pensée complexe, de réfléchir le monde pour mieux le réinventer et que l'on se plaint que les intellectuels actuels ne sont pas à la hauteur, c’est un peu con d’avoir loupé les grandes pensées modernes.

Pour en savoir plus sur la situation sur place (et notamment le non-respect des procédures d'expulsion, parce que l'État de droit est visiblement à géométrie variable), je vous conseille les comptes rendus du site Reporterre et le site de la ZAD.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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