Politique

Olivier Besancenot, ciment des gauches anti-Macron?

Temps de lecture : 7 min

À la faveur des mouvements sociaux, le responsable trotskiste revient sur le devant de la scène et dame le pion aux briscards de la politique. Dans un réflexe pavlovien, on le voit refaire le «Front unique». Mais Mélenchon veille.

Olivier Besancenot | Kenzo Tribouillard / AFP
Olivier Besancenot | Kenzo Tribouillard / AFP

Olivier Besancenot est de retour! Absent des plateaux de télé et des antennes radio depuis des semaines, inaudible dans le débat public depuis des mois, invisible sur les écrans des radars dans les sondages depuis des années, l'ancien candidat à la présidentielle vient de faire un retour fracassant et remarqué à l'occasion de la grève lancée par les syndicats de cheminots à la SNCF.

Il y a, comme ça, une espèce de réflexe pavlovien en France. Dès que des mouvements sociaux prennent une certaine consistance, de façon concomitante, dans divers secteurs et sans lien les uns avec les autres, l'extrême gauche surgit pour expliquer que les ingrédients se réunissent pour annoncer le Grand Soir. La révolution est donc... en marche. Enfin, elle se pointe en coulisses, plutôt.

Tensions à la gauche de la gauche

Le discours fonctionne d'autant mieux, en la circonstance, que mars et avril sont juste avant mai et que mai 2018, c'est justement cinquante ans, pile poil, après Mai 68. De là à faire revivre quelques souvenirs: ça tombe bien car Jean-Luc Mélenchon dit que le scénario d'un remake ne lui déplairait pas «pour être honnête» et que «ça ferait plutôt du bien à ce pays», comme il l'assurait le 7 avril, à Paris, devant «l'assemblée représentative de La France insoumise» composée de militants «éclaireurs».

Cet espoir et l'assertion personnelle qui a suivi, lui ont valu une réponse cinglante, avec rappel historique, du cinéaste Romain Goupil, lui-même ancien trotskiste mis en cause par le chef des insoumis –il était à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), groupe rival de l'Organisation communiste internationaliste (OCI dite lambertiste, du nom de son fondateur Pierre Lambert) dont était membre Mélenchon. Ce dernier l'a donc accusé d'être «une carpette» devenu «un bagage accompagné de la bourgeoisie dorée». Goupil était un leader lycéen, il y a un demi-siècle.

Or donc, l'éternel jeune trotskiste Besancenot –il aura 44 ans le 18 avril–, s'est attelé à la tâche tant désirée par Mélenchon, les Insoumis, le ban et l'arrière-ban de l'extrême gauche: provoquer le soulèvement social général. En prenant appui sur les cheminots grévistes, les fonctionnaires mécontents, les éboueurs en colère, les étudiants bloqueurs, les personnels des hôpitaux et des Ehpad surchargés de travail, les zadistes radicaux qui se considèrent «chez eux» à Notre-Dame-des-Landes...

Autant de foyers revendicatifs qui, somme toute, ont peu de rapport entre eux mais qui dans l'imaginaire révolutionnaire constituent, quand on sait bien les assembler les uns aux autres, le brasier social qui pourrait embraser la plaine. Besancenot sort maintenant de sa réserve, en donnant l'impression d'être monté sur ressorts, car il considère que la masse critique de chaleur peut être obtenue via le conflit de la SNCF. Pour deux raisons simples: on y trouve encore une forte conscience ouvrière et un taux de syndicalisation hors norme par rapport au secteur privé du reste de l'économie française.

Les travailleurs à statut que sont les 150.000 salariés de la compagnie nationale de chemin de fer constituent, en conséquence, la légion avancée et la masse de manoeuvre idéale pour entraîner le reste des troupes disséminées dans la «défense de l'intérêt général».

Réanimation des gauches sur le terrain politique

C'est du moins comme ça que sont présentées les choses par les acteurs de la séquence en cours. Pour les autres salariés, ceux qui sont du secteur privé du reste de l'économie, justement, ceux-là même qui sont dépourvus d'un statut protecteur, la «défense de l'intérêt général», via une revendication catégorielle, peut ne pas sauter aux yeux. D'où un certain attentisme de l'opinion en l'espèce.

Convenons que c'est le cadet des soucis de Besancenot, et de ceux qui raccrochent leurs wagons anti-Macron à cette locomotive filant à toute vapeur, car ils font l'analyse radicalement inverse. L'important n'est pas le contenu spécifique des revendications –elles peuvent même parfois être antagonistes ou contradictoires– mais le climat ambiant, réel ou supposé dans son ampleur, qu'elles génèrent. Il convient donc d'alimenter au maximum en charbon la chaudière de la loco comme dans le magnifique et tragique film de Renoir, La Bête humaine, pour assurer la réussite de l'entreprise.

C'est pourquoi Olivier Besancenot court les plateaux télévisés et les micros radiophoniques pour la «défense de l'intérêt général» sur la plan social et, collatéralement, pour la réanimation des gauches sur le terrain politique. Car l'ancien candidat d'extrême gauche des élections présidentielles de 2002 et 2007 –la première fois, il était arrivé huitième sur seize avec 4,25% des voix au premier tour, et la seconde, cinquième sur douze avec 4,08%– a un autre vertu: permettre, en apparence, aux gauches de se parler, et donner l'impression ou l'illusion d'un front uni... qu'imaginaire.

Ah, le «Front unique»! Pour faire court, ce concept, qui a traversé l'histoire des gauches, a été utilisé alternativement par les trotskistes et par leurs adversaires, baptisés staliniens, du PCF, à différentes périodes du vingtième siècle. Notamment entre les deux guerres mondiales de 1914-1918 et de 1939-1945. Il s'agissait, pour le courant révolutionnaire, de s'allier, momentanément, avec le courant réformiste social-démocrate considéré, en dehors de ces séquences d'amour intéressé, comme des «sociaux-traitre» à la classe ouvrière, quand ce n'était pas plus délicatement encore comme des complices du fascisme!

Donc, le front uni est à nouveau à l'ordre du jour. À sa manière, Mélenchon s'en félicitait dans une note de son blog en date du 2 avril: «Le retour dans le combat d’un homme comme Besancenot est aussi un signe et une bonne nouvelle, écrivait-il. Sa présence réduit le champ des conciliateurs et soulage notre effort. Il élargit le râteau dégagiste et oblige au combat les secteurs politiques qu’il concurrence». À bien comprendre le pourfendeur du «parti médiatique», le porte-drapeau informel du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) est juste un levier pour contribuer à la création de ce «front du peuple» qui lui est cher.

Une irruption soudaine dans les sondages d'opinion

De fait, cette irruption soudaine de Besancenot dans l'actualité politico-sociale a immédiatement trouvé sa traduction dans les enquêtes d'opinion. Alors même qu'il ne figurait pas parmi les personnalités testées en mars, il a immédiatement pris la deuxième place, derrière Jean-Luc Mélenchon, dans le coeur des sympathisants de gauche avec 60% d'opinions positives contre 61% au président du groupe des députés insoumis à l'Assemblée, dans un sondage de l'institut Elabe (3 et 4 avril)

Mieux encore, selon un sondage BVA réalisé les 21 et 22 mars, il détrône Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice sous François Hollande, et il devance Mélenchon, en s'installant en tête parmi les électeurs de gauche souhaitant qu'il ait «davantage d’influence dans la vie politique française». Olivier Besancenot obtient 64% (là aussi il n'était pas mesuré le mois précédent) contre 59% à l'insoumis et 56% à l'ex-ministre et ancienne candidate à la présidentielle de 2002.

Si les animateurs politiques du mouvement social, Mélenchon en tête, se félicitent de cet ajout d'image du jeune routier du trotskisme, ils doivent certainement aussi en mesurer aussi les limites. Voire même les inconvénients potentiels. Si l'agit-prop des animateurs d'extrême gauche qu'étaient Julien Dray (ex-LCR) et Jean-Christophe Cambadélis (ex-OCI devenue PCI, avant de changer encore plusieurs fois de nom), tous deux passés au Parti socialiste, avait porté ses fruits dans les mouvements étudiants de la fin du vingtième siècle, il n'est pas écrit que l'apport aujourd'hui marginal du NPA soit déterminant dans le conflit central de la SNCF.

Le patron du PCF, Pierre Laurent, et le candidat du PS à la présidentielle 2017, Benoît Hamon, qui a rompu avec son parti pour créer le mouvement Génération.s, sont tout de suite montés dans le train de l'unité lancé par Besancenot. Il est vrai que ces deux formations, comme le Parti socialiste, font figure, depuis la victoire de Macron, de petit Poucet à côté de La France insoumise. Nains politiques, ils sont un peu perdus dans la forêt électorale. Alors qu'un larron, peu encombrant dans les urnes, se présente sur la scène pour leur redonner un peu de peps ne peut que les ravir.

Mélenchon sceptique

Apparemment, cependant, ce n'est pas tout à fait de cette oreille que l'entend Mélenchon. Même s'il applaudit au réveil de Besancenot, il n'est «pas forcément disponible pour toutes les lubies de la gauche selfie», comme il l'a subrepticement glissé lors de son intervention déjà citée plus haut, devant ses camarades insoumis, le 7 avril, à Paris. Il n'est pas très chaud, en effet, «pour faire des photos qui ne mobilisent pas trois pingouins».

Le leader de La France insoumise faisait allusion à une virée ferroviaire sur une petite ligne secondaire menacée entre Le Tréport et Abbeville, en Normandie et Hauts-de-France, à laquelle participaient Laurent et Hamon, en compagnie de Besancenot, le 5 avril. Il s'agissait d'aller à la rencontre des cheminots en grève... et de faire quelques photos célébrant le rassemblement. Certes avec «trois pingouins».

Fidèle à sa stratégie électorale solitaire, Mélenchon avait décliné cette «fête de l'unité selfie». Mais pour éviter d'insulter l'avenir, il avait délégué deux lieutenants, députés insoumis: Eric Cocquerel et François Ruffin. Le général n'honore pas n'importe qui de sa présence. Et il n'a surtout aucune raison de faire de la pub à des concurrents qu'il envisage de faire passer, plus tard, sous ses fourches caudines. Et puis, la promotion de Besancenot, ça va un moment!

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