Société

Faire son deuil grâce à une interview enregistrée de Donald Trump

Temps de lecture : 10 min

Il y a une dizaine d'années, mon époux a interviewé Trump pour un magazine de golf. Il est mort depuis, et pendant que je luttais pour surmonter mon chagrin, j'ai décidé de retrouver cet enregistrement.

K7 | Simone Acquaroli via Unsplash License by
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Je savais que ce serait dur d’entendre la voix de mon mari. Et où pouvait bien être cette cassette, d’ailleurs? J’avais déjà fait le tour de toutes celles de ses interviews, en espérant en trouver une marquée «Trump». L’écriture de mon mari étant pratiquement illisible, j’avais tenté de distinguer tout ce qui ressemblait vaguement à un T, qui aurait eu cinq lettres ou aurait pu avoir l’air de se terminer par un P. Je m’étais demandé s’il l’avait étiquetée «The Donald» histoire de rigoler, mais non, pas trace de ça non plus.

C’était peut-être une pensée délirante, mais il m’a traversé l’esprit que cette cassette puisse avoir une importance nationale. D’accord, il s’agissait d’une interview téléphonique vieille de dix ans autour du golf, mais on ne sait jamais. Et si Trump y avait laissé échapper un détail compromettant sur du blanchiment d’argent ou un lien avec la Russie? Je me suis surprise à rêver tout éveillée que mon mari mort faisait tomber l’administration Trump depuis l’au-delà. Est-ce que ce ne serait pas quelque chose, ça?

Le son de sa voix encore en tête

La procrastination est-elle l’une des étapes du deuil? J’aurais dû être extrêmement motivée pour retrouver cette cassette, mais je me sentais accablée et fatiguée. Il m’a fallu plus de deux ans pour commencer à trier les affaires dans son placard. Toucher et manipuler ses vêtements me coûtait énormément. Je les triais et les pliais très lentement, parce que j’avais l’impression que ce serait la dernière et la plus grande proximité que j’aurais jamais avec lui.

Je suis de nature à beaucoup pleurer, mais j’ai encore plus pleuré; j’ai pleuré sur ses vêtements et je me suis mouchée dans quelques-uns de ses t-shirts de course. J’ai dû les laver, les sécher et recommencer à les plier et à les trier. Et quand j’ai eu enfin terminé, j’ai compris pourquoi il m’avait fallu tant de temps pour m’y mettre: c’était parce que j’avais dû me rendre compte qu’à la fin, je me retrouverai devant un placard vide.

De toute façon, j’entendais encore le son de sa voix. J’entendais son intensité et le plaisir qu’il prenait à articuler la langue lorsqu’il lisait les livres de Harry Potter à haute voix à notre fille et à notre fils, quand ils étaient petits. Il y mettait beaucoup d’enthousiasme. Pas étonnant que les enfants aient eu autant de mal à s’endormir.

Lorsqu’il était question de causes progressistes comme les injustices sociales, raciales ou économiques, son volume augmentait et il n’y avait pas franchement de moyen de l’arrêter. Il lisait The Nation et avait une photo de Malcolm X près de son bureau. Il faisait en sorte d’avoir toujours le talon de sa preuve de don à l’ACLU [l'Union américaine pour les libertés civiles, ndlr], pour pouvoir dire qu’il en était membre à part entière, tout en insistant pour avoir toujours un œil braqué sur Fox News afin de «comprendre la manière de penser de l’autre camp».

Je baissais le volume de la télévision chaque fois que j’arrivais dans le salon et un jour, alors que j’étais justement en train de le faire, j’ai vu son nom et celui de notre ville défiler sous le visage de Bill O’Reilly [un animateur de télévision conservateur officiant notamment sur Fox News, ndlr]. Il avait envoyé une question. «Bill, disait le texto de mon mari, Je ne comprends pas pourquoi vous êtes tellement opposé au mariage gay. À qui cela fait-il du tort?»

Le plus étrange silence que j’ai jamais entendu

Mon mari est mort à 59 ans, au printemps 2015, environ deux semaines avant que Donald et Melania ne posent le pied sur ce fameux escalator.

Mon mari n’a été là à aucun moment de la campagne, de l’élection, de l’investiture ou de la présidence. Pour moi, savoir qu’il a raté le moment où ses enfants ont eu leur bac et sont entrés à l’université a été une souffrance, savoir qu’il a raté l’accession de Trump à la Maison-Blanche une absurdité.

C’est très étrange de ressentir de la colère envers quelqu’un qui est mort. Cela peut passer pour un manque de compassion. Le chagrin était quelque chose d’épuisant, subi avec passivité, mais la colère donne un coup de fouet. Pourquoi bon sang est-ce que mon mari, qui pétait de santé, avait-il eu un cancer et nous avait-il laissés seuls? Il aurait eu tant de moyens de nous faire du mal, mais mourir? Je suis furieuse contre lui, qu’il ait raté de cinq jours la remise de diplôme du bac de notre fille. Sérieusement? Je lui en veux atrocement de ne pas avoir été là lorsqu’elle a obtenu son diplôme d’anglais –exactement comme lui. Je lui en veux horriblement de ne pas être là maintenant que notre fils fait du cross-country à la fac –comme il en faisait.

C’était une telle présence, et maintenant, c’est une absence. Il faisait tellement de bruit, et maintenant, il n’en fait plus aucun. Où est-il passé? Trump lui aurait fait péter un câble. Ne pas pouvoir l’entendre péter ce câble est le plus étrange silence que j’aie jamais entendu.

Un communiqué de presse vivant

Je me souviens du jour où il a interviewé Trump. Il travaillait comme journaliste free-lance et il écrivait sur tout et n’importe quoi –vraiment– pour n’importe quel magazine prêt à lui donner des piges. Cette après-midi-là, il a su qu’il allait recevoir l’appel sur le téléphone fixe. Juste avant, il a expliqué aux enfants pourquoi il ne fallait pas qu’ils décrochent l’autre ligne pendant l’interview. Notre fils devait avoir 9 ans, notre fille 11.

Curieusement, ils étaient très excités que leur père parle à quelqu’un d’aussi célèbre que Trump. Leur agitation nous a inquiétés: est-ce qu’on avait vraiment merdé et élevé des enfants à ce point obsédés par la célébrité et la télévision? Nous n’avons éprouvé qu’un soulagement relatif en découvrant qu’apparemment, ils confondaient Trump et Lou Dobbs [un animateur de télévision qui officiait sur CNN, ndlr]. Lou Dobbs? Nous nous sommes regardés et nous avons souri. Wow, on a vraiment merdé. Et puis il a fermé la porte de son bureau. Quelques instants plus tard, le téléphone a sonné et nous avons résisté à la tentation de décrocher pour écouter en douce.

Mon mari est ressorti un peu plus tard en secouant la tête. Ça ne ressemblait à aucune conversation qu’il avait pu avoir, nous a-t-il raconté. Trump s’était vanté et avait fanfaronné, on aurait cru un communiqué de presse vivant. Nous avons haussé les épaules, mon mari a écrit son article, les enfants ont oublié cette histoire et la vie a passé cette expérience à la trappe.

Nous avons vécu un paquet de bonnes années, où l’idée même que ce mari et père plein de santé puisse avoir un cancer du poumon aurait semblé ridicule. Et puis il a commencé à tousser, et c’était une toux étrange. On lui a diagnostiqué un adénosarcome et nous avons tous pensé que si quelqu’un était capable de battre cette maladie, c’était bien lui. Et pendant un petit moment, c’est exactement ce qu'il s'est produit.

Nous sommes en décembre 2017, et aujourd’hui, sans raison particulière, je suis prête à trouver cette cassette. Je me sens un peu plus forte. Peut-être parce qu’une nouvelle année s’annonce. Peut-être que j’ai enfin l’énergie de me ressaisir.

Voix légères et métalliques

Je déniche un magnétophone, je change les piles, je mets quelques cassettes et j’entends une espèce de bruit blanc à chaque fois. Ça fait longtemps que je n’ai pas utilisé ce genre d'appareil, et ça ne marche pas. Est-ce que toutes les cassettes sont vierges? Si ça se trouve, je les efface en appuyant sur «play». Est-ce que le lecteur est cassé?

Je découvre qu’on peut encore acheter des magnétophones à microcassettes sur Amazon. Le lendemain, on entend le bruit du colis déposé devant la porte. Je sors la bête, encore dans son emballage d’origine –un fossile préservé dans du plastique moulé, invendu tiré des réserves d’un vieux magasin RadioShack quelconque. Je le déballe, mets des piles neuves, place une cassette, j’appuie sur «play» et aussi simplement que ça, j’entends mon mari. Sa voix est claire et énergique, mais l’enregistrement la rend un tout petit peu plus légère et métallique. La première chose qui me vient à l’esprit, c'est que j’aurais dû l’écouter avant. Mon Dieu, il était là tout ce temps. Qu’est-ce que j’attendais?

J’écoute dix cassettes, chacune est une interview pour un article différent. À la onzième, j’appuie sur le bouton et entends mon mari laisser un message à un golfeur professionnel appelé Craig Harmon. Je note le nom. Il mentionne le magazine Links. Je le note aussi. Je l’entends raccrocher. Là, il y a un blanc neigeux sur la cassette. Et j’entends: «Salut Donald, comment ça va?»

La voix de Donald est un peu plus légère et métallique elle aussi, mais c’est indéniablement Trump. Il fait un compliment à mon mari d’une voix voilée: «J’adore votre magazine. Je le trouve génial.» On jurerait qu’il bat des cils. Maintenant, il redirige la flatterie vers sa propre personne: «La seule chose que j’attends vraiment, c’est que vous fassiez la couverture sur mon parcours de Bedminster, parce que je vais vous dire un truc...» Et là, Trump se prend un peu les pieds dans l’expression qu’il veut utiliser: «Cet endroit est à… à… couper le souffle, vous, j’imagine que vous en avez entendu parler.»

Une familiarité surréaliste

Je me retrouve d’un seul coup dans une chambre d’écho. La familiarité de la voix de Trump a quelque chose de légèrement surréaliste. Je connais si bien le genre de trucs qu’il dit. Je reconnais ses petits coups de coudes rhétoriques par-ci, par-là. Je sais comment il reprend son souffle, comment il fait des pauses, comment il rattache bizarrement ensemble ses segments de phrases. Je le vois pousser le menton en avant, serrer les dents. Qu’est-ce que je fais depuis la mort de mon mari? J’écoute Donald Trump. J’ai une relation intime avec lui. Je connais sa voix par cœur.

À la réflexion de Trump: «J’imagine que vous en avez entendu parler», mon mari répond que oui, en effet, il a entendu parler du parcours de Bedminster de Trump, parce qu’il vient d’écrire un article sur le nouveau et passionnant chef qui y officie pour le magazine Golf Connoisseur.

Mon mari et moi y sommes allés ensemble un soir pour savourer un menu dégustation sophistiqué, accompagné de vins onéreux.

Nous étions tous deux sur notre trente-et-un et dans nos petits souliers. Après le repas, nous avons flâné en coulisses, dans la cuisine, et interviewé le chef. Je me souviens de lui en train d’évoquer sa fierté à réaliser une sauce au caramel honnête. Mon mari lui avait demandé: «Comment pourriez-vous faire une sauce caramel malhonnête?», à quoi le chef avait répondu: «Il suffirait que j’aille en acheter un bocal au magasin.»

Maintenant, Trump lui explique que ce chef ne travaille plus à Bedminster. «Ça n’a pas traîné», dit mon mari, sur le ton de la plaisanterie. Trump peut expliquer le départ du chef: «Je savais que cela allait arriver», parce que quand les golfeurs «sortent du parcours, c’est une bonne saucisse de Francfort qu’ils veulent manger… passqu’on a beau être sophistiqués comme on l'est, vous et moi… », et là, mon mari le coupe: «Euh, eh bien, vous parlez pour vous. Moi je ne suis pas si sophistiqué que ça». C’est vrai: il ne l’était vraiment pas.

Ils se mettent à parler chantier et Trump raconte: «Quand j’étais là-bas avec les meilleurs à Winged Foot [un club de golf privé de l'État de New York, ndlr], c'était des vieux amis à moi, ils avaient, genre, sept sortes de fosses de sable différentes, avec sept sortes de sable différentes.» Mon mari répond: «Hummm. Wow.» Trump reprend: «Quand j’ai construit mon parcours, j’ai réussi à dégager presque trois millions de mètres de terre, la plus grande partie à travers des cailloux.» Et mon mari répond: «Je vois.»

Trump parle ensuite de ses parents, et dit qu’ils n’auraient jamais été membres d’un club comme Winged Foot. Il laisse entendre que leur vie était très différente de la sienne. Si seulement mon mari avait su qu’un jour, même une dose infime d’introspection de la part de Trump serait fascinante. Mais mon mari est impatient, à l’affût d’une citation utile, alors il ne s’attarde pas sur les réflexions de Trump. Je peux dire qu’il est prêt à terminer cette interview lorsque Trump commence à parler de l’avenir. «Je viens juste d’acheter 400 hectares de terrain en Écosse», dit Trump. Ça va «être le parcours de golf le plus génial du monde». Mon mari répond: «Ça a l’air formidable.»

Moins de mon mari, plus de Trump

Après sa mort, j’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté et qu’il n’allait plus qu’à rebours, vers des moments des trente années que nous avons vécues ensemble. Il y avait une foule de bribes de vie vers lesquelles se retourner, à me rejouer mentalement. Les enfants n’ont pas trop eu envie de réécouter la cassette avec moi; c’était trop douloureux. Chacun a sa façon de gérer la perte, et leur vie ne fait que commencer.

Trois mois après, notre fille a pris quelques-unes des chemises de flanelle de son père, en a remonté les manches et les a mises pour aller à la fac. Cet hiver-là, notre fils s’est mis à porter certains de ses pulls. C’était comme si leur père pouvait encore les entourer de ses bras et les protéger, d’une certaine façon. Les voir aller de l’avant m’a fait sourire.

Tout comme j’avais plié et replié ses habits, j’écoute et je réécoute cette cassette. Pour moi, ces deux hommes sont figés ensemble comme dans de l’ambre. Je connais leur avenir à chacun. Mon mari y sera tellement moins et Trump tellement plus que je n’aurais jamais pu l’imaginer quand le téléphone a sonné cette après-midi de printemps. Je transcris l’interview mot à mot, j’arrête, je rembobine, et je recommence.

Eva Mantell Artiste et professeure

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