Politique / Sociéte

Contestation étudiante: se révolter, c’est aussi apprendre

Temps de lecture : 7 min

Georges Haddad, le président de l’université Panthéon-Sorbonne, a demandé ce 11 avril l’évacuation par les forces de l'ordre du site de Tolbiac, occupé depuis fin mars par des étudiants.

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Dans la cour du site de Tolbiac de l'université Panthéon-Sorbonne, le 4 avril 2018 | Christophe Simon / AFP

Il fait un peu moche au-dessus de la triple tour du centre Pierre-Mendès-France. Comme souvent quand il ne pleut pas, des étudiants traînent, assis autour des escaliers qui mènent à l’espèce de fosse par laquelle on entre dans l’université. Les galets incrustés dans le béton font une surface peu confortable, mais cela ne semble gêner personne.

La légende de Tolbiac dit que le bâtiment a été construit comme une réponse à Mai 68: il est difficile à occuper, facile à fermer et peu agréable –entre ses plafonds bas, son hall trop petit pour la masse d’étudiants qui y passe et son parvis minuscule et guère accueillant.

Pourtant, c’est souvent de Tolbiac que partent les mouvements parisiens, même si –comme actuellement– la contestation a démarré en province. Et quand Paris embraye, on est certain que la couverture médiatique va suivre. Nous étions ainsi quelques journalistes présents à cette AG de jour de manif, le 3 avril 2018.

Mai 68 pour mètre étalon

Dans l'amphi J se joue une scène qui ressemble à tant d'autres passées de la mobilisation à Tolbiac. Cette journée a un air de déjà-vu. À l’époque, on n’avait pas de portable et on payait les Coca-Cola en francs à la cafèt', mais l’ambiance était la même. Dans cet amphi, où se donnaient les cours magistraux d’histoire, je n’ai d’ailleurs fait qu’assister à des AG.

Les prises de parole se succèdent: étudiants contre le blocus (ils furent un peu sifflés à la fin), étudiants pour le blocage (très applaudis), garçons au visage masqué; la foule témoigne d'une grande diversité.

Après un vote pour savoir si on allait voter, les étudiant ont voté et le blocus fut reconduit sine die à une énorme majorité. D’après les leaders du mouvement, perchés sur l’estrade, nous serions 1.800.

Que signifient ces moments intenses de la vie universitaire dans celle des participantes et participants? S’y éduque-t-on politiquement? Qu’y apprend-on?

Je suis de ces enfants que leurs parents laissaient participer aux manifs –cela faisait partie des expériences que l’on vit dans sa jeunesse, jugeaient-ils. Je m’y suis souvent beaucoup amusée, sans être militante. J’aurais adoré vivre un grand bordel comme Mai 68, ce mythe avec lequel ma génération a grandi, largement entretenu par la presse, la fiction et une certaine idée du romantisme révolutionnaire. L’ombre de 68 plane toujours quand on parle de mouvements de jeunesse et de grands mouvements sociaux; il est un mètre étalon en la matière, encore plus cité en ce cinquantenaire.

De l'Unef-ID au PS

À 20 ans, Flora militait à l’Unef en 2015, l’année des manifs pour les retraites. Avec le recul, elle mesure ce que son engagement lui a apporté: «Ça m’a appris à parler en public –même si je ne sais pas haranguer les foules. Militer, ça construit l’esprit critique et une conscience politique: on touche vraiment du doigt ce qu’est un rapport de force.»

Le parcours des militants universitaires professionnels passés de l’Unef-ID puis de l'Unef au Parti socialiste est bien connu. Jean-Chistophe Cambadélis, Julien Dray, Benoît Hamon ou encore Delphine Batho sont autant de personnalités politiques dont l’école aura aussi et surtout été le syndicalisme étudiant.

C’est également le parcours de Sibeth Ndiaye, cette jeune femme remarquée lors de la campagne d’Emmanuel Macron et qui occupe désormais le poste de conseillère en communication du président –on aimerait d’ailleurs bien savoir quel regard elle porte sur le mouvement actuel. Un coup d’œil au cabinet d’Anne Hidalgo montrerait tout autant l’importance de l’engagement syndical dans la construction d’une carrière politique.

Des étudiants manifestent à Paris, le 10 avril 2018. | Alain Jocard / AFP

Oui, militer et participer aux mouvements aide ceux qui rêvent de faire leur trou en politique, confirme Flora: «On acquiert des compétences. On fait vraiment de la politique dans les syndicats étudiants. Il faut une compréhension fine des enjeux, des jeux d’acteurs, aussi. Ça forge des convictions et une sensibilité… Mais ça n’empêche ni de changer d’avis, ni d’être opportuniste dans la suite de sa vie.»

Flora n’a pas renié ses convictions, mais contrairement à beaucoup de ses camarades, elle a choisi de terminer ses études et de s’engager dans une vie professionnelle «normale».

Effervescence et prise de parole

Maria, elle, est de la génération CPE. Simple adhérente avant le mouvement, elle a basculé pendant et a terminé au bureau national de l’Unef –elle fait partie de celles qui ont dénoncé le harcèlement sexuel à l’œuvre dans le syndicat. «À force de parler devant plusieurs milliers de personnes, on acquiert une aisance. On fait tomber ses barrières. Ça m’a servi pour les soutenances de mémoire et, aujourd’hui, pour les présentations que je fais pour la boîte que je monte.»

Charlotte n’a jamais eu de carte nulle part. Vingt ans plus tard, elle se souvient de l'effervescence des moments de manifs: «Les gens se parlaient, s'engueulaient. Plein d'énergie circulait. Je découvrais des groupes anarchistes, différentes mouvances de la gauche et… des luttes et guéguerres entre ces différents mouvements. En ce qui me concerne, je débattais beaucoup avec les parents ou les profs, c’était enrichissant.»

«On débat, et on apprend à se laisser convaincre», ajoute Maria. S’engager, c’est aussi apprendre à écouter: une compétence à ses yeux non négligeable dans la vie professionnelle.

Charlotte a mis ces moments de lutte étudiante à profit pour s’instruire au sens strict du terme: «Tu lis les journaux, tu te renseignes sur les positions des partis, les mouvements et leurs différences. Mais surtout, c'était joyeux. Un joyeux apprentissage, oui, avec l'impression qu'il se passait “quelque chose”.» On se sent pousser des ailes: «On avait un pouvoir dingue, à seulement 20 ans: tu négocies avec un ministre, tu fais plier un gouvernement, l’expérience est folle», se souvient Flora.

Moments de politisation

Aujourd’hui enseignant, Nicolas a été des mouvements anti-CIP –souvenez-vous, le «SMIC jeune»– et des grèves de 1995: «J’ai clairement été politisé à ce moment-là. En tant que militant à l’Unef-ID, j’ai appris à faire de la politique. On rencontre des gens, c’est super, mais on apprend aussi des trucs pas jolis-jolis, très politiques, comme de devoir assumer des positions qui ne sont pas forcément le reflet de la défense des étudiants, mais dictées par des relais d’organisation politique –le PS et la MJS– à l’intérieur du mouvement.»

Comme Maria, il n’a pas continué sur la voie de la politique, mais a tout de même su tirer avantage de son engagement: «Ça permet surtout de se constituer un réseau sans être passé par une grande école. Quand j’ai candidaté pour avoir des responsabilités à l’université, le fait de bien connaître la fac et ce milieu était un atout: je n’avais pas besoin d’être formé! Même si je m’étais opposé aux réformes, mon passé militant a été perçu comme un atout.»

La sociologue Julie Pagis, qui a écrit sur Mai 68, le confirme: les mouvements sociaux sont bel et bien des moments d’apprentissage pour ceux qui y participent. «On s’y socialise politiquement, avec des répertoires d’action différents: AG, manifs, occupations –qui sont particulièrement intéressantes, car les moins politisés peuvent s’investir. On peut se donner un coup de main en cuisine ou pour l'organisation, on apprend en écoutant et en se côtoyant. C’est un moment de travail collectif, qui permet de se politiser petit à petit, c’est plus inclusif.»

Réaction de privilégiés

L'historienne Danielle Tartakowsky, ex-présidente de Paris-VIII (autrefois connue sous le nom d’«université de Vincennes»), spécialiste des mouvements sociaux et des manifestations et auteure de nombreux ouvrages sur le sujet, a participé à Mai 68.

Elle aussi insiste sur l’intensité de l'apprentissage que proposent les moments occupationnels, qui permettent à beaucoup de se structurer: «[Les occupations] sont des moments collectifs ET ouverts. Les commissions de travail dans lesquelles on réfléchit et on construit des projets sont l'occasion d'un raisonnement collectif et de l'élaboration politique.»

Un étudiant devant l'entrée bloquée de l'université Paris-VIII à Saint-Denis, le 6 avril 2018 | Ludovic Marin / AFP

Bloquer la fac serait donc un moyen d’apprendre différemment? Oui, pour Flora, qui explique: «On bloque les facs pour faire prendre conscience à tous les étudiants qu’il se passe quelque chose… Et bon, ça fout la merde parce qu’une année blanche est impossible à rattraper pour le système. Donc cela reste efficace!»

Non en revanche pour Tartakowsky, qui juge le procédé peu cohérent avec l’idée de lutter pour l’éducation pour tous: «Beaucoup d’étudiants grévistes rencontrés au long de ma carrière m’ont dit: “On apprend plus avec ce mouvement qu’en cours.” Je vois cela comme une réaction de privilégiés. Pour certains étudiants qui travaillent, par exemple, il est inconcevable de se permettre de faire grève et de manquer des semaines de cours.»

Habitus militant

Reste un autre trait des mouvements sociaux étudiants: la violence, entre étudiants –comme ce qui s’est passé à Montpellier et qui a servi de catalyseur à la mobilisation– ou policière, comme à Nanterre.

Pour Julie Pagis, ces interventions ne sont pas sans effet sur la contestation: «L’entrée de la police dans les universités a toujours mobilisé les étudiants. L’indignation que cela peut susciter rend parfois service au mouvement. Et aujourd’hui, les étudiants filment, les images circulent plus vite: ça, c’est nouveau. Cela crée une politatisation en contre.»

Ces oppositions dures «forgent la compréhension des enjeux et font rentrer dans des types de raisonnement permettant de comprendre la légitimité du combat mené», note la sociologue.

Des étudiants sont escortés en dehors de l'université de Nanterre par des gendarmes, le 9 avril 2018. | Christophe Archambault / AFP

Les luttes constituent bien un apprentissage, même s’il ne faut pas confondre expérience de vie et formation politique, acquisition de compétences ou de savoirs intellectuels. Pour beaucoup de celles et ceux qui y participent, ces manifestations et contestations qui émaillent l'histoire des universités forment un habitus militant et légitiment le rassemblement comme moyen de lutte –ou le décrédibilisent, pour celles et ceux qui s'en tiennent à l'écart. À la faveur de la période étudiante, se construit ainsi un regard sur le mouvement social et une culture politique bien française.

Louise Tourret Journaliste

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