Médias / Sociéte

La télé-réalité, du divertissement à l'abrutissement

Temps de lecture : 8 min

Des programmes comme «Les Anges» ou «Les Marseillais» façonnent le comportement, les valeurs ou le rapport à l'intimité des adolescents et jeunes adultes.

/
Extrait de la dixième saison des «Anges» | Capture écran via NRJ12

Je ne crois pas au choc des générations. Cette vieille idée, qu’on se répète depuis Socrate, selon laquelle «les jeunes d’aujourd’hui» seraient moins vertueux que ceux d’hier ne m’inspire aucune sympathie. Il m’arrive pourtant d’être bêtement en colère contre la jeunesse toute entière lorsque je la vois donner trop d’intérêt à ce qui, selon moi, défait son éducation et éteint sa curiosité.

Un jour, j’ai distribué à mes élèves le questionnaire de Proust, et des questions comme «Qui sont tes héros dans la vie réelle?» et «Quelle est ton occupation préférée?» m’ont permis de mesurer l’importance phénoménale que beaucoup d’entre eux accordent à la télé-réalité et aux célébrités qu’elle produit.

Certains cultivent le rêve de participer aux «Marseillais à Miami», d’autres admirent telle ou telle «star» issue de ce genre d’émissions, et à les voir s’approprier des expressions issues des «Anges de la télé-réalité», je me suis demandé jusqu’où les jeunes pouvaient être influencés par de telles émissions.

Si leur langage est façonné par ces programmes, comment ne pas penser qu’ils exercent également une incidence sur leur comportement, qu’ils bouleversent leur conception du bien et du mal, du beau et du laid, du cool et du médiocre?

Instrumentalisée pour transmettre un message

Dans un épisode du merveilleux podcast américain «Invisibilia», produit par la radio publique américaine NPR, Alix et Hanna racontent l’histoire passionnante d’une télé-réalité somalienne, financée par les Nations Unies et inspirée par «The American Idol» –la version américaine de la «Nouvelle Star» diffusée sur M6.

Dans ce pays miné par la guerre et le terrorisme djihadiste, une jeune femme, Xawa Abdi Hassan, raconte que le groupe al-Shabab était allé jusqu’à interdire les sonneries de téléphones portables au nom de la prohibition de la musique.

L’idée derrière l’émission de télé-réalité «Inspire Somalia» était d’ébranler l’emprise d’al-Shabab sur la morale de la société somalienne, à travers la musique. Et même si les participants étaient bien conscients de risquer leur vie en prenant part à une telle démarche, ils ont été nombreux à venir chanter ou réciter des vers de poésie, entourés par des soldats armés, eux-mêmes apeurés par les hautes probabilités d’attentats.

La télé-réalité peut ainsi être instrumentalisée pour transmettre un message et influer sur la morale adoptée par une société. Reste à savoir si, dans de tels cas, elle parvient à ses fins.

C’est ce qu’a tenté de découvrir Betsy Levy Paluck, une chercheuse de l’université de Princeton aux États-Unis, en étudiant le cas d’une émission de radio-réalité au Rwanda, qui avait pour but d’encourager la tolérance entre les différentes ethnies dans un pays profondément marqué par le génocide des Tutsis.

Perception des normes

Après un an passé au Rwanda à faire écouter cette émission à différentes communautés aléatoirement choisies, Paluck est arrivée à la conclusion suivante: «Malgré le fait que les gens aimaient suivre ce programme, cela n’a pas changé leur rapport à la violence ou à la réconciliation. Mais l’émission a changé leur vision de la société rwandaise, leur perception des normes et, dans le même temps, leur comportement.»

En d’autres termes, si leurs convictions profondes sont restées globalement intactes, l’image que les auditeurs se font de «ce qui se fait et ce qui ne se fait pas» a changé, les menant à adapter leur comportement pour y convenir.

Selon Paluck, ce ne sont pas tant nos convictions qui dictent nos actes que notre conception des normes: «Nous essayons constamment d’apporter des réglages pour correspondre aux normes sociales qui nous entourent, souvent inconsciemment», affirme-t-elle dans «Invisibilia».

Les émissions de télé-réalité ont manifestement une incidence sur le comportement des téléspectateurs qui les regardent. Et pour celles et ceux qui seraient tentés de croire que cela ne serait pas valable dans nos contrées occidentales, de nombreuses études montrent l’universalité de ce phénomène: pour Brad Gorham de l’université de Syracuse, la télé-réalité a des effets visibles sur les comportements en société. Et Philip Ross, dans un article de l'International Science Times, explique que ces programmes ont un impact préjudiciable sur les perceptions du monde de celles et ceux qui les regardent.

Désir de célébrité

Alors quand on sait que 42% des jeunes de 15 à 24 ans en France suivent «Les Anges» sur NRJ12, il convient de sortir la télé-réalité de son statut de simple divertissement pour l’envisager comme ce qu’elle est réellement: un phénomène de société véhiculant et diffusant des croyances normatives puissantes. Reste à savoir lesquelles.

«J’ai regardé “Les Marseillais”», m’a dit mon élève pas plus tard que lundi, lorsque je lui ai demandé ce qu’elle avait fait de son week-end. Dans cette émission diffusée sur W9 depuis 2012, des jeunes individus en quête de «réussite» sont réunis dans une maison, et doivent obéir aux injonctions professionnelles d’une «bookeuse» afin de rester dans l’aventure. C’est le même principe qui est reproduit dans «Les Ch’tis» ou «Les Anges».

Selon le psychologue Jean-Yves Flament, des conduites très particulières sont valorisées dans ce type d’émission. Il y a bien sûr le désir de célébrité qui anime toutes les candidates et tous les candidats, mais également l’individualisme, la compétitivité et le renoncement à toute forme d’intimité.

La célébrité tant recherchée ne passe plus par quelque forme de talent que ce soit, mais par le fait d’être meilleur que l’autre, peu importe à quoi. Et dans cet environnement de concurrence poussée à l’extrême, tout le monde est jeune, tout le monde se ressemble à s’y méprendre, jamais personne ne lit ni ne se cultive, jamais rien ne dépasse, ni par le physique, ni par les opinions ou le langage.

Selon Alain Lieury, chercheur en psychologie cognitive à l’université européenne de Bretagne, les candidats de ces émissions étalent un vocabulaire très pauvre: «À peine 600 mots différents en moyenne, contre 1.000 par exemple dans une bande dessinée et 27.000 dans les manuels scolaires.» Son étude démontre par ailleurs que l’addiction aux émissions de télé-réalité provoque une baisse notable des performances scolaires.

Vecteur de stéréotypes sexistes

Dans ces univers artificiels créés de toutes pièces qu’on fait passer pour des réalités, les hommes sont incultes, insensibles, infidèles, débrouillards et comiques. Les femmes sont incultes, intrusives, bavardes et soumises.

Plusieurs études du CSA publiées en 2016 confirment que ces programmes «sont particulièrement vecteurs de stéréotypes, que ce soit par les profils mis en scène ou par les rapports hommes-femmes qui y sont présentés».

Les émissions mettant en scène des célibataires en mal d'amour comme «Bachelor, le gentleman célibataire» (NT1), «Qui veut épouser mon fils?» (TF1) ou «L'amour est dans le pré» (M6) se fonderaient «sur l'assujettissement d'un groupe de femmes à la sélection drastique d'un jeune célibataire les jugeant sur des critères mêlant esthétisme et docilité».

Le CSA note également que les femmes sont essentiellement représentées dans la catégorie socioprofessionnelle des employées (23%) ou des personnes sans activité (15%). Les femmes de pouvoir, ayant fait de longues études, les cadres, les chercheuses –toutes celles qui bousculent de près ou de loin les clichés– ne sont jamais représentées dans ces programmes.

Extimité imposée, droit à l’intimité bafoué

Tels sont les standards véhiculés par ces émissions qui séduisent tant les jeunes: l’ignorance est normalisée, la culture est rendue chose étrange et la réussite mesurable au pognon que l'on ramasse. L’égalité femmes-hommes est bafouée jusqu’à l’indécence, et le droit à l’intimité est nié.

Sur ce dernier point, on entend çà et là que les jeunes auraient perdu toute notion de vie privée. Pour Josh Freed, célèbre éditorialiste canadien, il s’agit de la plus importante fracture générationnelle depuis des décennies. Il la résume ainsi: d'un côté, nous avons la «génération des parents», de l'autre, la «génération des transparents». Je n’y crois pas une seconde.

Le désir de se montrer est fondamental chez l’être humain, et il est antérieur à celui d’avoir une intimité. Serge Tisseron, dans L’intimité surexposée (2001), propose d’appeler «extimité» le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique.

Il explique que communiquer sur son monde intérieur relève d'une sorte «d'instinct», qui a longtemps été étouffé par les conventions et les apprentissages. Ce qui est nouveau, ce n'est pas son existence, ni même son exacerbation, mais sa revendication.

En revanche, si l’extimité est légitime, l’intimité n’est pas moins fondamentale. Pour Tisseron, les deux termes sont inséparables d’un troisième, l’estime de soi. Et l’injonction à tout déballer, non pas à un groupe d’amis mais à des millions de téléspectateurs, contribue à construire l’idée que l’intimité n’a pas lieu d’être.

Je suis bien conscient que tous les jeunes qui regardent les émissions de télé-réalité ne rejettent pas en bloc toute forme d’intimité, de même qu’ils ne deviennent pas tous stupides, égocentriques et incultes.

Reproduction des inégalités sociales et scolaires

Les études scientifiques mentionnées précédemment démontrent toutes les effets néfastes que peuvent avoir ces programmes sur les adolescents et adolescentes de façon générale, mais aucune de ces études, à mon grand regret, ne cherche à savoir quel est le profil le plus menacé par l’influence de la télé-réalité.

Là-dessus, j’ai ma petite hypothèse personnelle, basée sur mes propres observations: «Les Anges», «Les Marseillais», ou «Les Ch'tis» ne sauraient jamais déstabiliser l’éducation des enfants bien nés, baignant dans la culture et sensibilisés à l’art de prendre du recul. Quand bien même ils attireraient leur attention, ce ne serait que pour provoquer leurs moqueries.

Non, je crois fermement que la télé-réalité embrouille l’esprit de celles et ceux qui subissent déjà les affres des inégalités sociales et scolaires. Elle est cette abominable brute qui détecte la faiblesse d’autrui, s’en nourrit et s’en amuse.

Chez celles et ceux qui n’ont pas de repères ni d’accès à la culture, elle instille des normes sociales misogynes, superficielles et individualistes qui demandent tant d’efforts pour être déconstruites. Et au nom de quel principe devrions-nous laisser les plus faibles parmi nous être les proies des producteurs d’abrutissement?

En 2013, le CSA songeait à interdire ces programmes avant 22h. Je constate aujourd’hui qu’ils sont toujours diffusés quotidiennement à l’heure du goûter. Je ne crois pas au choc des générations, mais je suis forcé d’admettre qu’il y en a une qui fait tout pour abrutir la suivante.

Rachid Zerrouki Professeur de collège

Newsletters

Stéphane Simon, de Thierry Ardisson à la «réinformation»

Stéphane Simon, de Thierry Ardisson à la «réinformation»

Le producteur de «Salut les Terriens» a récemment lancé une webtélé, La France Libre TV, reprenant les codes et le champ lexical de l'extrême droite. Engagement ou opportunisme?

Le dilemme de la presse hongroise: marche pour Orbán ou crève

Le dilemme de la presse hongroise: marche pour Orbán ou crève

Propriété de l'ancien oligarque favori de Viktor Orbán, le quotidien Magyar Nemzet, historiquement conservateur et devenu critique à l'égard du pouvoir, vient de s'éteindre.

Peut-on parler d'un «lobby LGBT» en France?

Peut-on parler d'un «lobby LGBT» en France?

Depuis les débats sur le mariage pour tous, l’expression «lobby LGBT» s'affiche partout sur les sites d'extrême droite. Un groupe homosexuel nébuleux aurait un poids énorme dans la politique et ferait passer son agenda avant les droits de la majorité.

Newsletters