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Haïti: le rôle humanitaire des médias

Reporters sans frontières, mis à jour le 25.01.2010 à 15 h 23

Les journalistes apportent une aide qu'il ne faut pas négliger lors des catastrophes humanitaires comme en Haïti

«Pire catastrophe humanitaire du siècle» (c'est l'ONU qui le dit), la tragédie haïtienne commence à se charger, dans sa couverture, de polémiques nourries par le sentiment d'impuissance, d'imprévoyance et la culpabilité de ne pas en faire assez et assez vite. Le feu a été ouvert avec les déclarations du président nicaraguayen Daniel Ortega et de son homologue vénézuélien Hugo Chávez, soupçonnant les Etats-Unis de «tirer avantage» de la catastrophe pour reprendre du terrain dans une région longtemps sous leur botte.

La preuve? Le «surnombre» de marines envoyés sur place, leur prise des contrôle de l'aéroport de Port-au-Prince, l'atterrissage impossible d'un avion de Médecins sans frontières ou plus généralement, trop de militaires déployés là où il faudrait des pompiers et des secouristes. En clair, l'ancien colon qui avait asservi un pays l'a ensuite abandonné à son délabrement et ne retrouve la mémoire que lorsque le pire est passé. Pas complètement faux, même si l'urgence n'est pas à cette polémique-là. Et pourtant.

Le débat sur la présence et le rôle des médias envoyés couvrir le drame se déduit du premier, tant la mauvaise conscience est au travail. En vrac, les questions et les remarques affluent dans les médias en ligne: «informer c'est bien, agir c'est mieux», «beaucoup de nouvelles mais pas assez d'aide», «les journalistes peuvent-ils se contenter de rendre compte sans faire le moindre geste», etc. Le journal canadien Le Devoir pointe plus nettement le problème à partir d'un exemple, qui souligne aussi le reproche de complaisance et de voyeurisme adressé à des médias coupables de bâtir leur audience sur la misère humaine:

Quand on voit la vedette de CNN (regarder la vidéo ici), Anderson Cooper, braquer son micro sur les cris d'une jeune adolescente qui était ensevelie sous les décombres pendant que les secouristes tentaient de la sortir de là sans aucun outil, on a vraiment le goût de lui dire : 'lâche ton micro et va donc les aider à soulever le morceau de béton !" (la jeune femme a finalement été sauvée).

Imparable, en effet. Mais à supposer que des journalistes fassent œuvre humanitaire en plus de leur métier, le soupçon de communiquer pour le compte des ONG — voire d'être manipulés par ces dernières — et d'y sacrifier ainsi leur indépendance, risque lui aussi de revenir à pleins commentaires en ligne. Alors?

La question appelle déjà une mise en avant de la fonction humanitaire, de fait, de l'information elle-même. Qui aurait entendu parler de la ville de Léogâne, détruite à plus de 80% par le séisme, si l'envoyé spécial de Libération n'avait pris la peine de s'y rendre? Saurait-on sans les médias que l'autre ville de Jacmel, plus au sud, a presque disparu de la carte le 12 janvier? La localisation des sinistrés et l'estimation de leurs besoins immédiats apparaissent en l'occurrence plus utile que le décompte du nombre de marines dans une rue de Port-au-Prince. Le relais des médias a donc bel et bien une fonction humanitaire.

S'il est vrai que la seule information ne suffit pas, au moins peut-on se féliciter de la mobilisation spontanée de rédactions étrangères en faveur des collègues haïtiens. Depuis le 18 janvier, 17 heures, Radio Minustah fonctionne à nouveau grâce à l'appui de Radio-France. Premier média en Haïti, le spectre radiophonique comptait le 12 janvier pas moins de cinquante stations à Port-au-Prince, dont trois ont pu continuer à émettre immédiatement après le séisme, Caraïbes FM (voir le reportage de BFM TV sur cette station ici), Signal FM et l'antenne locale de RFI. Autres stations très populaires, Radio Métropole et Radio Kiskeya ont pu sauver une partie de leur matériel à défaut de leurs locaux et ont repris leur programmation via Internet.

A un niveau plus modeste, notre organisation, en lien avec le groupe de presse canadien Quebecor, a convoyé à Port-au-Prince le matériel nécessaire à la mise en place d'un centre de communication d'urgence. Il s'agit de faciliter le contact entre journalistes haïtiens privés de tout moyen et leur permettre de répercuter certaines informations à des proches ou collègues en exil. C'est peu. C'est insuffisant. Ce centre ne compensera jamais la perte d'un vrai média, mais il est confié à des journalistes haïtiens, à qui doit revenir la primeur de l'information sur leur propre pays.

Bien que souvent chargé de calculs idéologiques, l'agacement général contre une colonisation médiatique d'Haïti en temps de catastrophe soulève bel et bien la question du regard éternellement porté sur ce pays. Un regard compassionnel, condescendant et désolé, ignorant des solidarités et des mobilisations locales dont les Haïtiens font preuve, aujourd'hui comme hier. La «pire catastrophe humanitaire du siècle» doit nous inciter à modifier ce regard-là. A donner d'abord la parole aux Haïtiens.

Benoît Hervieu, Bureau Amériques de Reporters sans frontières

RSF lance également un appel aux dons en faveur des victimes du séisme en Haïti.

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Image de Une: Le photographe du Miami Herald Peter Bosch  à Haïti en 2004. REUTERS/Daniel Morel

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