Sociéte / Culture

La «lean» décime les rappeurs... et le reste des États-Unis

Temps de lecture : 8 min

L’épidémie d’overdoses par opioïdes qui ravage les États-Unis depuis le début des années 2010 est en train de faire baisser l’espérance de vie américaine. Et de détruire toute une nouvelle génération de rappeurs.

Illustration par Eduardo Bertone / Marie Bastille
Illustration par Eduardo Bertone / Marie Bastille

Cet article est publié en partenariat avec le magazine trimestriel Machin Chose, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Le 31 décembre dernier, alors que vous n’étiez plus qu’à une bouteille de champagne d’oublier tout 2017, Lil Pump loadait une vidéo contagieuse sur Instagram, dans laquelle on le voyait préparer une partie de Beer Pong remixée aux psychotropes. «En 2018, on joue au lean pong!», fanfaronnait l’ado aux dreadlocks roses et au visage tatoué, en fixant l’objectif avec un sourire laissant scintiller un appareil dentaire.

À 17 ans, Lil Pump, superstar du rap chez les kids, cumule bientôt un milliard de vues sur sa chaîne YouTube grâce à son hit «Gucci Gang», dans lequel il répète cinquante-trois fois le mot «Gucci» et explique qu’il aime prendre des médicaments avec sa grand-mère.

«Héroïne liquide»

Dans ses gobelets, ce qu’il nomme de la lean n’a absolument rien à voir avec de la bière. Également appelée «purple drank», «dirty Sprite» ou même «héroïne liquide», la boisson en question est un mélange de médicaments à base de codéine et de soda. Elle est très prisée par une nouvelle génération de rappeurs n’ayant pas peur de mêler aux codes du hip-hop la déprime narcotique du mouvement grunge et l’esprit écervelé de la culture des frat boys américains.

«La codéine est un opioïde, un dérivé semi-synthétique de la morphine, prévient pourtant l’addictologue Michel Artus. Elle est principalement utilisée en médecine pour traiter la douleur et la toux. Elle provoque un certain détachement du réel, des troubles de l’attention, une légère euphorie et une somnolence qui, en cas de surdosage, peut aller jusqu’au coma avec décès par arrêt respiratoire.»

Mais tout cela n’a pas vraiment l’air de préoccuper cette vague de jeunes rappeurs aux noms malicieusement pharmaceutiques (Smokepurpp, Trippie Redd, Lil Uzi Vert, Lil Xan…). Ils racontent à longueur de couplets leurs expériences sous codéine et leurs trips aux pilules antidouleur telles que l’oxycodon, le percocet et autres produits hautement addictifs contenant des opioïdes.

Pourquoi? Tout simplement parce que le rap est, comme toujours, un reflet fidèle de la société américaine. Et depuis quelques années, les États-Unis ont basculé dans une véritable crise des opioïdes. Toutes les couches de la société sont concernées.

Sur la seule année 2016, près de 64.000 personnes ont trouvé la mort par overdose dans le pays –soit l’équivalent des pertes américaines causées par les guerres du Viêt Nam, d’Irak et d’Afghanistan réunies.

C’est d’ailleurs à un photographe de guerre, James Nachtwey, que le Time a ouvert ses pages en février, pour un numéro exceptionnel consacré à cette crise. Pour la première fois en quatre-vingt-quinze ans d’existence, le magazine a entièrement chamboulé son sommaire pour ne parler que de l’épidémie d’addiction aux opioïdes, qui a fait reculer l’espérance de vie nationale pour la première fois depuis un demi­-siècle.

Pour comprendre comment le pays le plus riche du monde s’est retrouvé à ce point accro aux médocs, il faut remonter au début des années 2000, quand le rappeur Lil Pump n’était même pas né.

Tempête narcotique

La démocrate Regina LaBelle a eu tout le temps d’analyser cette crise touchant autant les rappeurs que les banquiers. En 2012, elle a été chargée par le président Obama de prendre la tête, à la Maison-­Blanche, d’un bu­reau dédié à la mise en place d’une politique nationale de contrôle des drogues.

Selon elle, plusieurs facteurs sont à l’origine de cette tempête narcotique. Tout d’abord, le fait qu’au début des années 2000, les médecins aient accordé une attention nouvelle à la question de la douleur. «À l’époque, on parlait de la douleur comme du cinquième signe vital –comme le pouls ou la respiration, par exemple– et les docteurs ont commencé à être jugés en fonction de la manière dont ils parvenaient à la traiter», explique la démocrate.

À la même période, la société Purdue Pharma met au point l’oxycodone, une molécule de la famille des opioïdes faite pour soulager les douleurs. L’entreprise n’hésite pas à abuser du marketing pour parvenir à vendre son médicament en dehors de son domaine d’application –les malades du cancer en phase terminale, suivie par d’autres labos.

«Ces groupes pharmaceutiques ont promis aux médecins que leurs patients n’avaient presque aucun risque de devenir accro à l’oxycodone. Et comme au début des années 2000 nous comprenions beaucoup moins bien les mécanismes de l’addiction, les médecins ont prescrit de l’oxycodone en masse», reprend la «madame drogues» d’Obama.

Pour fournir tous ces consommateurs, certaines pharmacies n’ont pas hésité à mettre leur éthique de côté. C’est ce qui a donné naissance en Floride, là où a grandi Lil Pump, au phénomène des pill mills (littéralement des «piluliers»). Dans ces lieux (une clinique, un cabinet…), des professionnels de santé ont profité de la législation plus laxiste de cet État et ont littéralement inondé toute la côte est de pilules antidouleur.

«Vous veniez y voir un docteur pendant à peine une minute, vous lui disiez que vous aviez mal et vous repartiez avec vos pilules. C’était presque comme des magasins en libre-service», résume Regina LaBelle.

Le 16 novembre 2000, le célèbre DJ de Houston DJ Screw décédait d’une overdose de sirop à la codéine, après avoir popularisé dans tout le milieu du rap du sud des États-Unis ce médicament qu’il récupérait dans des pill mills.

«Juste une boîte de médicaments»

C’est dans l’une d’elles que s’est retrouvé un peu malgré lui Ryan Hampton. Loin de se produire aux platines dans des soirées hip-hop, il travaillait à la Maison-­Blanche lors du deuxième mandat du président Bill Clinton. Il était l’une des étoiles montantes du parti démocrate jusqu’en 2003.

Cette année-là, il se fracture la cheville lors d’une randonnée et se voit prescrire de l’hydromorphone, un opioïde dérivé de la morphine. Au lieu d’aller voir ensuite un spécialiste pour faire de la rééducation, Ryan prend l’habitude de renouveler son ordonnance d’antidouleur et finit par se faire prescrire dans les pill mills un très haut dosage d’oxycodone doublé de xanax.

«Je ne voyais pas ça comme de la drogue. C’était juste une boîte de médicaments prescrite par un médecin. Mais, un jour, j’ai loupé un rendez-vous chez le docteur et je n’ai donc rien pris pendant douze heures. Là, j’ai commencé à être vraiment malade. Je voyais flou, je n’arrivais plus à respirer, je suis quasiment tombé au sol. Je ne le savais pas encore, mais j’étais accro», se rappelle Ryan Hampton.

Plutôt que de diminuer sa consommation, il cherche de nouveaux moyens d’obtenir des médicaments. Et lorsque l’État de Floride décide enfin de sévir en 2007 pour contrôler les émissions d’ordonnances, les médecins qui acceptaient avec joie les paiements cash de Ryan se mettent soudainement à le renvoyer chez lui en le traitant de junkie.

«Je suis sorti d’un rendez-vous sans ordonnance et terriblement déprimé. Juste en face de chez le médecin, il y avait un dealer d’héroïne. Il ne m’a fallu que vingt secondes de réflexion pour passer d’un golden boy de la Maison-­Blanche à un accro à l’héroïne», raconte le quarantenaire.

Après de longues années d’errance et la mort par overdose de plusieurs de ses amis proches, Ryan est maintenant tiré d’affaire, grâce à l’organisme d’aide Facing Addiction. Il est devenu l’un des militants les plus actifs sur le net autour de la crise des opioïdes et sortira en août un essai sur le sujet, American Fix: Inside the Opioid Addiction Crisis.

Aujourd’hui, il ne peut s’empêcher d’en vouloir aux médias ou à certains rappeurs qui font des médicaments un accessoire branché: «Il y a toujours eu chez les jeunes une manière romantique de voir la drogue. Mais je vous garantis que les opioïdes au quotidien n’ont rien de romantique.»

«Entasser les cadavres»

Même s’il a été l’un des premiers en France à rapper sur le sujet, le chanteur Dehmo trouve lui aussi que les plus jeunes vont un peu loin: «Ils prônent la lean, les pilules, les médicaments, ce genre de drogues vraiment dures. Mais il faut se rendre compte qu’il y a plein de gens aux États-Unis qui commencent à mourir, à force d’en abuser.»

Ryan Hampton confirme que la situation est critique: «Dans l’Ohio, il n’y a même plus assez de place pour entasser les cadavres. Les autorités sont obligées de les conserver dans des réfrigérateurs mobiles laissés sur le trottoir!»

En octobre, l’administration Trump a déclaré la crise des opioïdes «urgence de santé nationale». Pour lutter contre le fléau, elle vient d’annoncer un budget un peu flou, tournant autour des six milliards de dollars. «Ce n’est rien. Selon les estimations, pour renverser les effets de cette crise, il faudrait entre trente et trente-cinq milliards par comté américain. Soit presque 11.000 milliards de dollars. Il faut revoir tout le système de santé, de justice et d’action sociale. Le changement doit être global», développe l’ancien addict.

D’autant plus que depuis quelques années, un nouvel opioïde surpuissant commence à inonder le marché: le fentanyl. Cinquante  fois plus fort que l’héroïne tout en étant beaucoup moins coûteux, ce médicament est désormais fabriqué illégalement en Chine, puis revendu dans les rues américaines.

Dans certaines régions des États-Unis et du Canada, cet antidouleur tue désormais plus que l’héroïne, car il est souvent absorbé par des consommateurs pensant avoir affaire à des opioïdes moins puissants. C’est comme ça que sont morts, par exemple, Michael Jackson, Prince, Tom Petty ou Dolores O’Riordan.

Il y a trois mois, c’est la jeune star du rap Lil Peep, 21 ans, qui décédait d’une overdose de fentanyl et de xanax, après avoir posté sur les réseaux sociaux des photos de lui la bouche pleine de pilules.

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Une publication partagée par @ lilpeep le

Il y a un mois, c’est cette fois le rappeur Fredo Santana qui mourait après avoir surdosé son gobelet de lean. De quoi jeter un froid dans le monde du hip-hop, où de plus en plus d’artistes commencent à militer contre les médicaments qu’ils ont longtemps prônés.

C’est le cas de Wiz Khalifa qui multiplie les déclarations contre la lean qu’il aimait tant, ou de Dehmo en France. «Ce n’est plus trop mon délire», explique ce dernier. Même chose du côté de Lil Xan qui, malgré son nom, a récemment lancé un mouvement anti-xanax. Sur scène, il scande désormais: «Fuck Xanax 2018.» Promis, pour le réveillon 2019, retour au bon vieux beer pong.

Simon Clair Journaliste

Machin Chose Version masculine de Stylist

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