Politique / Société

Monsieur Mélenchon, encore un effort de cohérence face à l’antisémitisme!

Temps de lecture : 12 min

[Tribune] Malgré ses désaccords profonds avec le chef de La France insoumise, le journaliste Sylvain Attal l'a accompagné lors de la marche blanche organisée pour Mireille Knoll, le 23 mars dernier.

Jean-Luc Mélenchon à la marche blanche organisée à la mémoire de Mireille Knoll, le 23 mars 2017 | Alain Jocard / AFP
Jean-Luc Mélenchon à la marche blanche organisée à la mémoire de Mireille Knoll, le 23 mars 2017 | Alain Jocard / AFP

Le 28 mars dernier, avec mon ami le rabbin Gabriel Farhi, nous avons décidé de participer à la marche blanche en mémoire de Mireille Knoll aux côtés de Jean-Luc Mélenchon et de plusieurs députés de La France insoumise. Comme nous le craignions, ces élus ceints de leurs écharpes tricolores ont été insultés («Insoumis pédés!») menacés, intimidés physiquement par un groupe de nervis de la Ligue de Défense Juive (LDJ) et ont dû être exfiltrés par quelques policiers accourus (tardivement) pour assurer leur sécurité. Dans le cortège, hélas, de nombreux manifestants approuvaient bruyamment cette action «d’éclat». Parmi les remarques que j’ai entendues la palme revient à celle-ci: «Mélenchon et Daech, c’est la même chose!». Mais il est vrai que manifester ne consiste pas toujours à participer à un concours d’intelligence.

Un tel comportement m’a fait honte et a heurté mes sentiments républicains. Comme ils avaient été heurtés, en premier lieu, par l’avertissement du Crif qui, malgré l’invite du fils de Mme Knoll –ouvrant son cœur à tous ceux qui souhaitent se joindre à la marche– avait clairement averti que Jean-Luc Mélenchon tout comme Marine Le Pen étaient considérés comme indésirables.

Gabriel Farhi et moi-même considérions qu’il ne revenait à personne de prononcer ce genre d’exclusion en un tel moment. Une marche blanche est, par définition, différente d’une manifestation politique. En principe, elle devait se dérouler en silence et sans slogan visible, en dehors d’une dénonciation de l’antisémitisme. Il est d’ailleurs regrettable que de nombreux manifestants aient dérogé à cette règle. Je me demande toujours, par exemple, ce que venaient y faire des drapeaux israéliens.

Sentiment de malaise

Nous avons donc décidé de nous joindre aux téméraires élus de La France insoumise. Ils n’ignoraient pas qu’ils prenaient un risque physique en bravant le diktat du Crif. J’éprouve quelque peine à écrire cela car je ne pratique pas ce «Crif bashing» qui consiste à l’accuser d’imposer son agenda au gouvernement français. Un reproche qui, d’ailleurs, fleure bon l’antisémitisme et s’appuie sur des théories complotistes (le fameux dîner du Crif lors duquel les ministres et le président de la République lui-même viendraient courber l’échine et baiser la main du grand mamamouchi de la communauté…). Mais après tout, le Crif pas plus qu’aucune autre organisation n’est au-dessus de la critique.

Comme je l’ai précisé sur les réseaux sociaux (Twitter et Facebook), ce geste somme toute très symbolique ne valait nullement soutien politique. Il s’agissait plutôt, disons, d’une marque de réconfort républicain. Évidement notre maigre renfort n’a guère pesé moralement –et encore moins physiquement– face à la détermination de la LDJ. Mon sentiment de malaise et même d’outrage à la mémoire de la victime de cet assassinat ignoble fut tel que j’ai pensé à quitter la marche, avant de décider d’y rester, la raison première de ma présence étant après tout de dénoncer le péril antisémite qui sévit désormais de manière mortelle dans mon pays: neuf personnes ont été tuées, rappelons-le, depuis 2012, uniquement parce qu’elles étaient juives –onze si l'on compte les meurtres de Sarah Halimi et de Mireille Knoll. Constat accablant pour une communauté qui représente à peine 1% de la population totale.

Mon apaisement ne fut que de courte durée et ma colère a vite repris le dessus lorsque j’appris, peu avant la dispersion, que la même LDJ avait protégé et escorté Marine Le Pen et ses amis qui, elle aussi présente, avait essuyé les quolibets des manifestants. Sans l’aide de la LDJ (confirmée par les remerciements sur Twitter du conseiller national du FN Jean Richard Sulzer), Marine Le Pen et la délégation du FN auraient logiquement dû elles aussi être chassées de la marche. Au lieu de cela, grâce à la LDJ dont on connaît les accointances regrettables avec l’extrême droite, elle put rejoindre le point de rassemblement final devant le domicile de Mme Knoll.

On ne peut donc même pas dire que la LDJ, se substituant à un service d’ordre déficient, ait exécuté le mot d’ordre du Crif, en faisant preuve au contraire d’une scandaleuse mansuétude envers le FN, sans essuyer le moindre reproche de la part de l’institution. Il me semble que le Crif nous devait au moins une explication sur ces faits. Au lieu de cela elle brille par son silence.

Un nouvel antisémitisme chemine sous l’étendard de l’antiracisme

Je ne sous-estime pas l’impact des déclarations incendiaires de Jean-Luc Mélenchon sur les Juifs, ou de sa mansuétude envers la députée FI Danièle Obono qui affiche son soutien à Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République et leur discours aux relents antisémites (et aussi homophobes, d’ailleurs). Mais je n’ai pas oublié son lapsus devant les millions de téléspectateurs de «L’émission politique» (France 2): «Danièle Obono est une militante antiraciste et antisémite…»

Je me suis dit, qu’après tout, le chef des Insoumis avait peut-être compris et refoulé (à défaut de l’avoir analysé) ce que nous tentons vainement d’expliquer depuis une grosse décennie: ce nouvel antisémitisme, loin d’être «résiduel», chemine et grossit sous l’étendard de l’antiracisme. À cet égard il rappelle étrangement la part d’ombre des Lumières et la stigmatisation du judaïsme au nom de sa conception différente de l’universalisme.

D’une certaine façon, lorsqu’il proclame «Nous ne croyons pas à un peuple supérieur aux autres», Jean-Luc Mélenchon s’enrôle dans ce détestable courant.

Revenons sur les circonstances de cette saillie, car elles sont importantes. Nous sommes en août 2014 à l’université d’été du Parti de Gauche (PG). La France insoumise n’existe pas encore, mais le PG est critiqué pour sa participation à la manifestation parisienne du mois de juillet contre les bombardements israéliens à Gaza. On y entendit «Mort aux Juifs!», après quoi un groupe de manifestants tenta d’attaquer une synagogue, rue de la Roquette. Non seulement Mélenchon se refusa à condamner ces «quelques énergumènes», mais il délivra une onction républicaine aux manifestants «dignes», incarnant les valeurs de liberté d’égalité et de fraternité. Il ajouta même: «Si nous avons quelque chose à dénoncer c’est ceux de nos compatriotes [juifs] qui ont cru bien inspiré d’aller manifester devant l’ambassade d’un pays étranger ou d’aller servir sous ses couleurs les armes à la main.» Avec un tel parallèle avec les combattants du djihad, Mélenchon oubliait-il que ces jeunes Français qui immigrent en Israël, souvent parce qu’ils ont éprouvé eux-mêmes cet antisémitisme, prennent au préalable la nationalité israélienne avant de servir sous l’uniforme d’une armée régulière d’un pays représenté à l’Onu? Ou songe-t-il à contester cette légitimité là à Israël? Ne voit-il pas que mettre Israël au ban des nations (comme y participe aussi le mouvement de boycott israélien BDS que soutient FI) autorise de traiter les Juifs comme parias, et légitime la violence contre eux? A-t-il oublié que Mohammed Merah, revendiquant l’assassinat des enfants de l’école juive Ozar Hatorah le fit au nom des «enfants tués par l’armée israélienne en Palestine»?

Que cela plaise ou non, Jean-Luc Mélenchon est le leader de l’opposition de gauche en France (jusqu’à un certain culte de la personnalité). À ce titre, il porte une responsabilité importante dans la situation qu’il entendait dénoncer en prenant part à cette marche. En l’épaulant lors d’une sorte de trêve politique républicaine, j’entendais pouvoir ensuite plus librement encore l’inviter à un devoir de cohérence.

La blessure qu’il dit avoir ressentie ne l’y a visiblement pas beaucoup incité. Dans sa dernière note de blog intitulée «Le jour de la honte», il évoque les événements récents à la frontière entre Israël et Gaza et vitupère contre «une armée de criminels». Pire, il y a cette phrase qui est l’argument classique des antisémites: «Kalifat [le président du Crif, ndlr] et la LDJ ont fait plus pour l’antisémitisme à cette occasion que des dizaines de basses besognes des vecteurs antisémites». Autrement dit: les antisémites ne sont pas vraiment coupables puisque les Juifs savent si bien se faire détester. Au Royaume-Uni, même Jeremy Corbyn, grand contempteur d’Israël, n’est jamais allé aussi loin. Il laisse ce genre de dérapages, et de bien plus graves, à d’autres élus du Parti travailliste.

Jeremy Corbyn, leader du Parti travailliste anglais | Ben Stansall / AFP

M. Mélenchon, permettez-moi de m’adresser directement à vous: lorsqu’une autre vieille dame juive sera assassinée, songerez-vous à expliquer cet acte par le comportement du Crif et de la LDJ?

Lorsque je suis venu vous saluer au café des philosophes, vous devisiez gaiement avec Gabriel Farhi (vêtu d’un costume de ville) mais vous sembliez un peu déçu que sa profession de rabbin ne soit pas un peu plus visible: «Vous ne portez jamais de chasuble, ou bien je ne sais pas comment ça s’appelle chez vous?». Puis vous m’avez demandé avec une certaine ingénuité que je n’ai pas trouvée feinte: «Mais enfin c’est quoi le problème avec moi?» Comme j’étais venu en solidarité, le moment eut été mal choisi pour vous faire la liste des «problèmes» que vous soulevez aux yeux de beaucoup, juifs ou non d’ailleurs, au regard de cette question de l’antisémitisme. Si vous n’en êtes pas réellement conscient, votre présence à la marche impose que vous fassiez enfin votre examen. Je sais, ce n’est pas votre fort, et je ne suis qu’un simple journaliste, catégorie pour laquelle vous ne manquez pas une occasion de témoigner régulièrement votre mépris et même, depuis peu, une «haine» que vous jugez «saine». Mais au nom de ce geste que vous dites avoir apprécié, écoutez-moi encore un instant. J’espère que votre intelligence prendra un jour le pas sur les calculs politiciens dont vous n’êtes pas vous non plus exempt.

Il est parfaitement légitime de critiquer Israël, en particulier son gouvernement

Ce que j’ai à vous dire, je l’ai écrit pour la première fois en 2003 dans un livre: La Plaie, enquête sur le nouvel antisémitisme, Denoël. Pardon pour la publicité. Nous n’étions alors que quelques-uns (avec notamment Pierre André Taguieff) à expliquer ce que presque personne –en dehors d’une communauté déjà en proie à l’inquiétude– ne voulait alors entendre: s’il est parfaitement légitime de critiquer Israël, en particulier son gouvernement, une certaine forme d’antisionisme radical, questionnant le bien-fondé même de son existence, la criminalisation systématique d’un pays, de son armée, lui refusant le droit reconnu à toute nation souveraine de se défendre (même si elle le fait parfois avec excès), encourage la haine des juifs ou en tout cas l’immense majorité d’entre eux qui, sionistes ou non, éprouvent un attachement viscéral envers ce pays. Et je précise que c’est mon cas et depuis fort longtemps.

La France est ma patrie et le restera jusqu’à mon dernier souffle, mais je revendique ce droit d’aimer Israël, sentiment qui est indissociable de mon être intime. Mais j’estime aussi qu’au nom de cet amour, j’ai le droit et même le devoir d’émettre des critiques et de le faire publiquement, comme il m’arrive de le faire comme citoyen et comme journaliste envers le gouvernement de mon pays. Je le fais avec mesure et respect mais je le fais. Et je ne considère nullement que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les juifs –dont je me sens évidement solidaire– imposent que je me taise.

Néanmoins, j’observe et je comprends que la montée de ce péril, le sentiment d’abandon des Français juifs, expliquent qu’ils placent tous leurs espoirs en Israël comme ultime refuge possible.

M. Mélenchon, vous avez réagi très dignement à l’affront qui vous était fait en distinguant les manifestants hostiles du gros de la communauté juive et en proclamant que chaque Français devait se faire un devoir de protéger ses compatriotes juifs. Mais la réalité, voyez-vous, c’est que dans certaines cités ils ne se sentent pas du tout protégés. Nous avons sous nos yeux un terrifiant un exil intérieur. Des villes qui comptaient il y a encore peu des communautés juives nombreuses, comme Le Blanc Mesnil, Saint Denis et même Sarcelles se vident de leurs juifs. D’abord quand leurs enfants ne peuvent plus être scolarisés normalement dans l’école laïque et républicaine que vous vénérez et à laquelle, enfant de réfugiés, je dois d’être français. C’est un outrage insupportable. Même le XIXe arrondissement parisien est concerné. Les juifs sont repoussés dans un ghetto communautaire ou dans des ghettos de riches. À ceux qui n’ont pas suffisamment de moyens il reste Israël. Ce n’est même plus un choix politique ou religieux, c’est une «alyah» du désespoir.

La haine du juif et non de l’Israélien par double identification

Et pourquoi en est-on arrivé là figurez-vous? Parce qu’en effet, dans ces cités reléguées, une population d’origine musulmane est de plus en plus attirée par –ou poussée vers– le fondamentalisme religieux ou vers un islamisme radical qui est l’école du terrorisme. De vieux poncifs anti-juifs tirés d’une mauvaise lecture du Coran remontent à la surface. Ajoutez à cela une identification aux souffrances (réelles) des Palestiniens et cela se transforme en haine du juif, comme objet unique du ressentiment et de la frustration quotidienne. La haine du juif et non de l’Israélien par double identification. Quand ils veulent dénoncer leurs oppresseurs, les apologues du Hamas parlent des «Juifs» et pas d'«Israéliens».

Si nous n’avons aucun mal, au vu de l’évidence de ses crimes, à dénoncer l’antisémitisme de droite et d’extrême droite, nous sommes beaucoup moins à l’aise avec l’antisémitisme de gauche bien présent dans notre pays. C’est celui des «faibles et des humiliés» auprès desquels vous souhaitez toujours vous placer. Avec la problématique du conflit israélo-palestinien une partie de la gauche et de l’extrême gauche «altermondaliste» ou «antilibérale» s’est faite l’avocate inconditionnelle des Palestiniens, allant jusqu’à considérer qu’ils étaient les «nouveaux juifs», seuls dignes de la compassion et de la solidarité «révolutionnaire», les autres ayant épousé la puissance d’un État ne la méritaient pas ou plus à leurs yeux. Cette compassion et cette solidarité ne s’exprimaient pas seulement pour la souffrance palestinienne, mais aussi pour tous les faits et gestes qu’ils pouvaient commettre en son nom. C’est par exemple Edwy Plenel (en 1972 et âgé alors de 20 ans) demandant dans Rouge que l’on défende «inconditionnellement» l’action de Septembre Noir qui venait d’assassiner les otages israéliens à Munich.

Le ministre de l’Intérieur allemand Hans-Dietrich Genscher (deuxième à gauche) et un groupe de négociateurs lors de la prise d’otage des J.O. de Munich, le 5 septembre 1972 | EPU /AFP

Le terrorisme palestinien a aussi, au nom de la même cause, ici même ciblé des juifs (rue des Rosiers ou à la synagogue de Copernic) sans que ces militants d’extrême gauche ne se formalisent. Par analogie, les mêmes ont fermé les yeux sur les actes antisémites commis par des musulmans français ou non, pour ne pas stigmatiser une population marginalisée ou victime du «libéralisme» ou du racisme. Marginalisés et laissés pour compte, ils l’étaient souvent. Mais les juifs, eux, étaient harcelés, chassés et parfois mourraient par eux. Dans l’indifférence des «révolutionnaires».

Je pourrais aussi mentionner les critiques émises, à gauche, contre le PS lorsqu’il manifestait quelque sympathie pour Israël ou en tout cas soutenait une position équilibrée dans le conflit.

Cette gauche-là, vous la représentez aujourd’hui largement. C’est elle qui s’est mobilisée et vous a donné presque 20% des suffrages à l’élection présidentielle. C’est votre électorat. Vous avez le devoir de l’éclairer au lieu d’imiter ses plus bas instincts. Si, par calcul politique, vous vous absteniez de le faire, vous donneriez raison à ceux qui pensent que votre participation à la marche pour Mireille Knoll n’était qu’une simple provocation.

Sylvain Attal Directeur adjoint à France 24, chargé des nouveaux médias

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