Égalités / Culture

«Je ne suis pas un homme facile»: la domination féminine, et puis quoi encore?

Temps de lecture : 6 min

Propulsé sur Netflix Monde à partir du 13 avril, le premier long métrage d'Éléonore Pourriat imagine un monde dans lequel les rôles attribués aux hommes et aux femmes auraient été inversés.

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Marie Sophie Ferdane et Vincent Elbaz dans «Je ne suis pas un homme facile» | Céline Nieszawer

En 2010, la scénariste et actrice Éléonore Pourriat tourne son premier court métrage, Majorité opprimée. Comme elle le reconnaîtra elle-même dans un article publié en 2014, le film «ne déchaîna pas les foules, à part à Kiev [terre des Femen, ndlr], où il avait obtenu le prix du meilleur court métrage».

Majorité opprimée raconte une journée presque ordinaire de la vie de Pierre (Pierre Bénézit), un homme comme les autres. Pierre croise une joggeuse torse nu qui le complimente, dépose son enfant chez l'aide paternelle, se fait siffler dans la rue, subit une agression de la part d'une bande de femmes, est accueilli sans délicatesse par la police lorsqu'il souhaite déposer plainte, subit les foudres d'une épouse lui reprochant sa tenue aguicheuse –tongs, short, chemise légèrement entrouverte.

Principe d'inversion poussé à son paroxysme

Cette inversion totale des valeurs pourrait sembler caricaturale si elle n'était pas le reflet assez précis de ce que vivent de nombreuses femmes au quotidien. La force de Majorité opprimée, c'est qu'il n'a pas besoin de grands discours pour faire passer son propos: si l'existence de Pierre nous semble aussi infernale, aussi absurde, pourquoi accepterions-nous que tant de vies de femmes soient à cette image?

La peur quasi-permanente, la sensation d'être un morceau de viande, l'injonction à sourire et à se montrer disponible: la quantité d'aberrations qu'Éléonore Pourriat parvient à pointer du doigt en si peu de temps donnerait presque la nausée.

La réalisatrice pousse le principe d'inversion à son paroxysme en l'abordant de prime abord sur un ton assez léger, pour finir dans la noirceur la plus totale –le tout en dix minutes à peine. Un tour de force assez impressionnant, mais une carrière assez confidentielle pour un court métrage qui semblait assez injustement amené à tomber dans l'oubli.

Connue pour ses collaborations successives avec le réalisateur Benoît Cohen, aussi bien en tant que co-auteure qu'en qualité d'actrice, Éléonore Pourriat est notamment à l'origine de Nos enfants chéris (2003), très bonne comédie sur le couple et la parentalité, et de la série du même nom, dont les deux saisons furent diffusées sur Canal+ en 2007-2008. Leur dernier film en date, Tu seras un homme, a connu en 2013 une sortie relativement confidentielle. Rien ne laissait présager ce qui allait suivre.

Quinze millions de vues sur YouTube

En 2013, Éléonore Pourriat uploade Majorité opprimée sur YouTube. «Je voulais pouvoir le montrer aux gens que je rencontrais, tout simplement», me raconte la réalisatrice par mail.

En quelques mois, le film totalise environ 20.000 vues sur la plateforme, comme le rapporte le New York Times –un score honorable à défaut d'être renversant. «Et puis en fait, ça s'est emballé. Ma boîte mail a été envahie de commentaires en quelques jours, la plupart très élogieux, d’autres très haineux. Alors j’ai pensé que le film susciterait peut-être aussi l'intérêt au-delà des frontières françaises, et j’ai posté une version sous-titrée en anglais

C'est à ce moment que les compteurs s'affolent. Le court métrage devient viral. En deux mois, toujours d'après le New York Times, la vidéo sous-titrée est vue près de neuf millions de fois, tandis que la version sans sous-titres totalise 700.000 vues. À ce jour, les deux versions du court métrage réalisent un score cumulé de plus de quinze millions de vues. «Ensuite, ce sont les internautes eux-mêmes qui m’ont demandé s’ils pouvaient publier des sous-titres dans d’autres langues: espagnol, portugais, chinois, italien…»

Le film ne cartonne pas seulement dans les pays de langue anglaise, explique la réalisatrice: «Il a eu un écho important en Inde, au Brésil, dans des pays où le sexisme est encore plus visible qu’ailleurs».

C'est sans doute l'universalité des thématiques du court métrage qui explique sa réussite internationale: «Je crois que s’il a eu autant de succès, c’est parce que toutes les femmes y reconnaissent des situations familières, et que beaucoup d’hommes ont découvert une autre perspective que la leur. Aux États-Unis, il y a une conscience accrue de la discrimination en général, une culture de la vigilance à cet égard et de la nécessité d’y remédier. C’est probablement pour cette raison qu'une compagnie américaine m’a proposé de produire mon long métrage.»

Netflix, l'ange tombé du ciel

La compagnie en question est Netflix, qui la contacte dès 2014 pour lui proposer de reprendre le principe de Majorité opprimée afin d'en faire un long métrage: «Ils souhaitaient m'accompagner dans un projet français, tout en me laissant les mains libres sur le choix du casting et le scénario. Ils m’ont fait une confiance absolue. Il y a eu des rendez-vous au fil de la fabrication, des discussions, mais j’ai fait le film que je voulais. C’est une chance incroyable pour un premier long métrage; il sortira dans 190 pays le 13 avril. Je leur en suis extrêmement reconnaissante».

Baptisé Je ne suis pas un homme facile, le film permet à Pierre Bénézit (l'acteur principal de Majorité opprimée) de retrouver un rôle similaire à celui qu'il incarnait dans le court métrage: un homme contraint à la résignation, écrasé par une société qui le traite avec dédain.

Sauf que cette fois, les têtes d'affiche se nomment Vincent Elbaz et Marie-Sophie Ferdane. Elbaz joue Damien, un quadra dragueur et misogyne, qui va se retrouver propulsé dans un univers matriarcal après que sa tête a percuté un poteau. Jouant d'abord sur la stupéfaction du héros, atterré par une domination féminine qui contraint les hommes à aller bosser en mini-short et à s'épiler le torse en ticket de métro, le film s'intéresse ensuite à la façon dont Damien tenter d'intégrer les codes d'un monde dont il ne parvient pas à s'échapper.

Comme dans Majorité opprimée, mais de façon plus progressive et finalement moins noire, un glissement va peu à peu s'opérer. Les scènes comiques sur le harcèlement de rue et les injonctions faites aux hommes laissent peu à peu place à un spectacle de plus en plus grave.

Tombé sous l'emprise d'Alexandra Lamour, romancière à succès qui multiplie les conquêtes masculines, Damien va devoir se débattre entre ses sentiments croissants et le peu de considération qu'on lui témoigne en tant qu'homme. Si tout n'est pas convaincant dans ce passage au long métrage, les bonnes idées affluent néanmoins.

Féminité abusive

La malice de Je ne suis pas un homme facile, c'est qu'Alexandra Lamour devient progressivement le personnage principal, évinçant peu à peu Damien de sa vie et de l'écran.

Marie-Sophie Ferdane livre une prestation ahurissante. Comédienne de théâtre, présente dans le deuxième film de Benoît Cohen, Les Acteurs anonymes, elle fut pensionnaire de la Comédie-Française de 2007 à 2013. La façon dont elle parvient ici à transposer les codes de la virilité masculine vers un personnage de femme dominante est absolument sublime.

«J’ai écrit le rôle d’Alexandra pour elle, me dit Éléonore Pourriat. Je considère Marie-Sophie Ferdane comme la plus grande actrice de sa génération. J’ai assisté à tous ses spectacles et, de projet en projet, je l’ai vue se déployer comme une bête mutante, un animal mythologique qui montrerait de nouvelles couleurs à chaque apparition. Elle ne se répète jamais. Je crois que c’est ce qui la meut dans son travail: découvrir de nouvelles zones de jeu et explorer de nouvelles zones de soi. Avec Je ne suis pas un homme facile, elle a été servie! Il lui a fallu désapprendre tout ce qu’elle avait de réflexes dits féminins en elle. Je savais que le défi l’exciterait.»

À défaut de convaincre à 100%, Je ne suis pas un homme facile interpelle. Les «masculistes» –les hommes qui luttent pour être considérés comme les égaux des femmes– y sont traînés dans la boue et ridiculisés. Ils sont obligés de se réunir et d'aller interpeller les députées de l'Assemblée nationale pour demander plus de droits et de représentativité, arborant de fausses paires de seins, en référence aux actions des militantes à postiche de La Barbe dans notre monde réel. Les hommes voilés y sont stigmatisés –une idée déjà abordée dans Majorité opprimée.

Je ne suis pas un homme facile est réellement un film «poil à gratter», qui provoque à la fois rires et grincements de dents. «Ce qui trouble le spectateur, c’est que ce monde ressemble au nôtre, à quelques détails près. C’est un effet miroir à peine déformant», résume Éléonore Pourriat. On a hâte d'observer les réactions.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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