Égalités / Sociéte

Pourquoi la barbe est un symbole viril (mais pas forcément macho)

Temps de lecture : 5 min

L’idée qu’exhiber une franche pilosité faciale fait d’un homme un «vrai mec» n’a plus cours, mais on ne fait pas table rase aussi facilement des symboles barbus.

Barbe rousse | Abdiel Ibarra via Unsplash License by
Barbe rousse | Abdiel Ibarra via Unsplash License by

«Longtemps, dans nos sociétés, la barbe a été le symbole de la vieillesse, incarnée par le vieillard chenu à la longue barbe blanche, indique l’anthropologue Christian Bromberger, auteur de l’ouvrage Les sens du poil – Une anthropologie de la pilosité (Créaphis Editions, 2015). Aujourd’hui, elle est le symbole de la jeunesse, avec un côté performeur, la barbe étant celle d’un jeune adulte qui entre dans la vie sur le mode start-upeur. Cette inversion des codes laisse à penser qu'en matière de pilosité, il n’y a pas d’espéranto.» En effet, «la barbe d’aujourd’hui, entretenue et non hirsute, ointe et taillée avec une tondeuse à sabot n’est pas celle du révolutionnaire, ni de l’ermite», pointe le spécialiste.

Si on ne peut faire correspondre systématiquement des traits pileux à des traits sociaux, puisque la façon dont sont perçus les poils de barbe varie suivant les époques, la barbe n’en reste pas moins appréhendée comme un indicateur de virilité. En cause: la testostérone, mais aussi et surtout des coutumes séculaires accordant un sens hautement symbolique à la pilosité faciale, celui de révéler l’homme qui la porte.

Manifestation genrée

C’est une évidence: même si les femmes à barbe existent, la barbe est un caractère sexuel secondaire masculin. Dans son livre Un idéal masculin. Barbes et moustaches, XVe – XVIIIe siècles (Payot, 2011), l’historien Jean-Marie Le Gall écrit que «qui dit barbe, dit homme».

Il cite le médecin britannique Thomas Hill, qui déclarait en 1571 que «l’homme seul est barbu, non les femmes», puis son confrère allemand Valentin Hartung, lequel énonçait en 1619 lors d’une conférence consacrée à la barbe «purement masculine» que «lorsque l’on compare le propre de l’homme à la femme, il est dans la nature du mâle d’avoir de la barbe».

Reste que si la barbe est devenue un fort symbole de la virilité, c’est non seulement parce qu’elle permettait de distinguer les individus en deux catégories –hommes d’un côté, femmes de l’autre– mais aussi parce qu’elle est un élément visible en société au premier coup d’œil. «La pilosité faciale est la plus manifeste appartenance genrée», relève Christian Bromberger. Cette distinction paraissait alors socialement nécessaire.

Culture masculine

Comme le relate Jean-Marie Le Gall, en reprenant les termes du Livre du courtisan, rédigé par Baldassare Castiglione en 1528, «dans une Italie meurtrie par la guerre, par la présence étrangère et qui s’interroge sur la perte de ses valeurs militaires, la barbe est une réponse et une adaptation de la masculinité. Elle est un moyen de rappeler au courtisan, soldat cultivé qui fréquente les femmes, qu’il demeure un homme. […] La barbe conjure la confusion des identités de genre, du masculin et du féminin. En effet, le visage du courtisan ne doit pas être “mou et féminin”, mais “viril”».

La barbe avait donc au XVIe siècle pour objectif de masculiniser l’apparence du courtisan. Elle faisait office d’armure pileuse à ces nouveaux représentants chevaleresques.

Une correspondance symbolique entre barbe drue et preux chevaliers –que l’on s’imagine barbus, alors qu’au Moyen Âge, le glabre était majoritaire– s’est ancrée dans nos esprits. Et d’autant plus que l’on associe la pilosité à la force physique.

C’est ce que signale l’historien Jacques Gélis, spécialiste des représentations du corps à l’époque moderne, dans l’ouvrage collectif Histoire du Poil (Belin, 2011): «Un cliché revient souvent […]: le poil est le signe d’une vigueur physique hors du commun. La force supposée des velus s’inscrit en fait dans une histoire ancienne. L’histoire biblique fournit des exemples d’hommes chevelus à la vigueur prodigieuse; on pense à Samson […]. Ainsi, des Hébreux aux Grecs et des Grecs aux Modernes, l’idée qu’il existe un lien étroit entre la forte pilosité et la force physique s’est transmise jusqu’à nous.»

Anne Friederike Müller-Delouis, maîtresse de conférences en anthropologie sociale à l’Université d’Orléans, expose un point de vue similaire dans le même ouvrage, en citant La Femme eunuque, de la féministe Germaine Greer: «L’imaginaire populaire, assimilant le système pileux à la fourrure, y voit un indice d’animalité et d’agressivité sexuelle. Les hommes le cultivent […]. Les femmes le dissimulent.»

Individu mûr

Il ne faudrait pas oublier que la barbe a aussi ceci de viril qu’elle apparaît à la puberté et distingue les adultes, êtres sexués et musclés, des enfants, innocents et fragiles.

«L’apparition de poils au menton a aussi un sens pour l’individu, rapporte dans son livre Jean-Marie Le Gall. […] La première barbe que rasait un Romain faisait l’objet d’une cérémonie qui lui permettait de prendre la toge virile.» Aujourd’hui encore, le premier rasage atteste de l’entrée dans la masculinité sociale. «Le geste est une affirmation de virilité», poursuit l’historien.

Pas étonnant que Jérôme, 28 ans, les joues toujours quasiment imberbes, ait désiré que des poils lui poussent sur les joues au lycée –ni que ses copains se soient moqués de ses «trois poils de moustache»: «J’ai eu ma puberté très tard. Forcément, je voulais que ça arrive. J’ai toujours eu une fascination pour les pattes… Mais je n’en ai toujours pas.»

Même dans une société qui valorise la jeunesse (et oublie de s’intéresser aux personnes âgées), avoir les joues lisses n’est pas toujours évident, témoigne Antonin, 29 ans: «À 26 ans, on m’a demandé ma carte d’identité pour acheter de l’alcool, des stagiaires m’ont déjà pris pour un des leurs… De prime abord, mon absence de pilosité ne joue pas en ma faveur: les gens me prennent moins au sérieux, j’ai l’impression d’être encore traité comme un gamin. Ça peut être assez complexant, même si j’ai appris à en rigoler.»

Désir sexuel

Preuve s’il en est que la barbe, quand on a le choix de la raser de près, de la laisser pousser trois jours ou de la porter fournie, est l’attribut de l’homme –adulte. D’ailleurs, comme le rappelle Jean-Marie Le Gall, au XVIIe siècle, selon Jean Riolan, le médecin d’Henri IV, «la finalité principale de la barbe est sexuelle».

Celui-ci soulignait que «la barbe est pour donner des indices de puberté et des avertissements aux parents de séparer les garçons et les filles en un temps où la faculté d’engendrer et la barbe font des progrès égaux aux jeunes gens».

Ces poils viennent «séparer les adolescents qui entrent dans l’âge de la sexualité» et distinguer en conséquence «l’homme sans sexualité de l’homme de la maturité virile», synthétise l’historien. Pour cette raison, la barbe «est censée exciter la libido féminine» et se fait «une exhibition de la masculinité dans la force d’âge».

Pour autant, ce n’est parce que la barbe a servi à distinguer les hommes des femmes puis les hommes entre eux qu’elle en devient une caractéristique virile machiste, insiste l’anthropologue Christian Bromberger. «Aujourd’hui, la barbe n’est pas du côté de la virilité agressive. De la masculinité, oui, mais de manière plus lisse.»

La barbe, parfois améliorée à l’aide d’un mascara, continue de faire l’homme, quelle que soit l’époque –et la masculinité qui y est associée.

Daphnée Leportois Journaliste

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