Sociéte / Sports

Peut-on développer un talent en s'entraînant inlassablement?

Temps de lecture : 5 min

Selon la théorie des 10.000 heures, la pratique intensive et régulière d'une activité suffirait à transformer un néophyte en professionnel.

Le golfeur irlandais Rory McIlroy s'entraîne à Augusta (États-Unis) avant les Masters, le 3 avril 2018. | David Cannon / Getty Images North America / AFP
Le golfeur irlandais Rory McIlroy s'entraîne à Augusta (États-Unis) avant les Masters, le 3 avril 2018. | David Cannon / Getty Images North America / AFP

En 2010, l’Américain Dan McLaughlin s’est fixé un objectif bien étrange: parvenir à participer au championnat de golf de la PGA [l'Association des golfeurs professionnels américains, ndlr] –considéré comme l’un des plus importants tournois de la discipline– et remporter au moins une compétition de golf amateur.

Pourquoi étrange? Tout simplement parce que Dan McLaughlin n’avait jamais pratiqué ce sport ou même tenu un club de golf entre ses mains.

Le jeune trentenaire a simplement souhaité vérifier la fameuse théorie des 10.000 heures, développée par le psychologue américain K. Anders Ericsson.

«Le talent inné n’existe pas»

Ce dernier, en étudiant un panel de musiciens professionnels divisés en trois groupes de niveau –des purs génies aux simples professeurs– a constaté que le niveau ne dépendait pas du talent inné, mais de la pratique.

En d’autres termes, les génies ont travaillé plus que les autres et avec une plus grande régularité. L’analyse sur plusieurs années –quinze ans précisément, de l'âge de 5 ans à 20 ans– a démontré que «les élèves qui allaient devenir les meilleurs se sont mis à exercer plus que tous les autres […], jusqu’à atteindre un total de 10.000 heures. Par contraste, les élèves seulement “bons” ont cumulé 8.000 heures, et les futurs professeurs de musique, le dernier groupe, à peine plus de 4.000 heures au total».

Il existerait un phénomène neurologique qui voudrait que la répétition continue modifierait les comportements et les réflexes dans le cerveau, pour permettre au sujet d’acquérir une compétence très spécifique et un geste parfait.

C’est grâce à un livre du journaliste américain Malcom Gladwell, Tous winners! Comprendre les logiques du succès, que la théorie des 10.000 heures a été popularisée. Dans son ouvrage, le rédacteur du New Yorker explique que le «talent inné n’existe pas»: selon lui, tout ne serait qu’histoire de travail et de répétition. «Si vous voulez devenir expert dans un domaine particulier, il suffit de vraiment vous donner les moyens et de répéter, répéter, inlassablement.»

Les Beatles et les footballeurs pour preuve

Gladwell cite l'exemple des Beatles qui en 1960, avant qu’ils ne deviennent le groupe phare de la pop-culture, ont longuement et patiemment répété leurs gammes dans les salles de concert d’Hambourg, en Allemagne.

John Lennon, cité par Astrid Kirchherr, auteure de Hamburg Days, le reconnaissait parfaitement: «Nous avons progressé et avons pris confiance en nous. C’était inévitable, à jouer toute la soirée. Devant des étrangers, ça nous convenait: nous devions faire encore plus d’efforts, y mettre tout notre cœur et toute notre âme, nous dépasser. […] À Liverpool, nous n’avions jamais fait que des sessions d’une demi-heure, et nous nous contentions de nos meilleurs morceaux, chaque fois les mêmes. À Hambourg, pour rester en scène pendant huit heures, il fallait vraiment trouver une nouvelle façon de jouer.»

D’après Malcom Gladwell, la présence des Beatles à Hambourg a quelque peu expliqué leur réussite future; c'est là-bas qu'ils sont devenus maîtres dans le son et la chanson.

Dans le même sens, les économistes Simon Kuper et Stefan Szymanski, dans leur livre Pourquoi les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, ont utilisé la théorie des 10.000 heures afin d’expliquer la présence ultra-majoritaire des classes populaires dans le football.

En partant du constat d’une certaine homogénéité sociale dans les sélections britanniques (il n’y a que des «fils de prolo», pourrait-on dire), ils en sont venus à considérer que, «parce que les jeunes des cités et des quartiers précaires n’avaient pas d’autre occupation que de jouer aux foot aux pieds des immeubles, ils ont, très rapidement et très tôt, acquis des compétences spectaculaires dans le ballon rond et ont eu plus de chance de devenir footballeur professionnel».

Un peu comme le joueur de Manchester United, Paul Pogba, acheté par les Reds Devils 110 millions d’euros en 2016. Lors d’un reportage, un éducateur du club de Roissy-en-Brie expliquait que durant son enfance, Pogba passait son temps à jouer au foot avec ses frères: «Ils arrivaient au stade avec un ballon sous le bras, ils ne loupaient jamais un entraînement, alors qu'ils avaient déjà joué pendant deux heures dans leur quartier».

Échec de l'expérience pour McLaughlin

On deviendrait ainsi expert en faisant ses gammes, en s’entraînant sans cesse et en répétant machinalement le même geste, des dizaines ou des centaines de fois.

C'est précisément ce que s’est dit notre golfeur Dan McLaughlin. Dès 2010, il a souhaité, avec une grande détermination et une motivation importante, vérifier la théorie des 10.000 heures en devenant golfeur professionnel.

À 31 ans, alors qu’il n’avait jamais foulé un green de golf et qu’il n’était pas du tout un sportif accompli, il a commencé à s’entraîner plus de trente heures par semaine –sans pause, sans discontinuer, sans faillir.

Au bout de six ans d’efforts, il avait atteint le seuil fatidique des 10.000 heures. Cela a-t-il fonctionné? Eh bien absolument pas!

Au golf, il faut un handicap maximum de deux pour se qualifier dans les tournois majeurs et espérer obtenir une qualification au PGA Tour –le niveau est dégressif: on commence avec un handicap cinquante et plus on s’améliore, plus ce dernier baisse, jusqu’à atteindre le score ultime de zéro. McLaughlin n’a jamais dépassé cette barrière. Son meilleur score reste 2,6, obtenu en janvier 2014; en 2016, il se maintenait difficilement autour des 5,5 de handicap.

Aujourd’hui, Dan McLaughlin, bien qu’il se soit pris de passion pour le golf, a abandonné son projet et s’est lancé dans l’entrepreneuriat en créant une société de boissons sucrées, la Portland Soda Works.

L'âge de début plus important que la pratique

Les psychologues Brooke N. Macnamara, David Z. Hambrick et Frederick L. Oswald de l’université de Princeton ont eux aussi souhaité vérifier la véracité de la théorie des 10.000 heures, en décortiquant quatre-vingt-huit études qui avaient étudié «la pratique délibérée» avec des outils économétriques et statistiques.

Autrement dit, ils ont testé mathématiquement si, oui ou non, la répétition était la variable significative qui expliquait le talent des sujets. Conclusion? La durée d’entraînement et l’effort d’apprentissage ne rendent compte d’une différence que de 12% entre les «génies» et les «seconds couteaux».

«Il n’y a aucun doute que la pratique délibérée est importante, à la fois d’un point de vue statistique et théorique. Seulement, elle est moins importante que cela a été avancé», concluent les scientifiques.

Reste maintenant à savoir ce qui explique le talent, si ce n’est pas la répétition. Sûrement «l’âge à partir duquel on commence une activité», avancent les chercheurs. Passé 30 ans, mieux vaut donc chasser de votre esprit votre rêve soudain de devenir star de rock ou joueur professionnel de golf –à moins d'avoir 10.000 heures à perdre.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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