Politique

La gauche a-t-elle encore une base sociologique?

Temps de lecture : 6 min

En France en particulier, mais aussi en Europe, la question se pose: la gauche dispose-t-elle encore de la base sociologique nécessaire à l’exercice et à la conquête du pouvoir?

Droit devant? | Pablo García Saldaña via Unsplash License by
Droit devant? | Pablo García Saldaña via Unsplash License by

Les indices s’accumulent et laissent entendre que les forces de gauche perdent peu à peu de l’influence dans nos sociétés.

C’est vrai en Allemagne et en Autriche où les forces sociales-démocrates ne représentent désormais que 20 à 25% des suffrages et jouent un rôle presque marginal ou d’appoint dans la vie politique de ces pays.

C’est vrai en Italie où le Partito Democratico (PD) de Matteo Renzi a obtenu moins de 19% des voix début mars. C’est vrai aussi dans les villes de la péninsule où le M5S –mélange de «parti pirate» et de mouvement populiste– a remporté des victoires au détriment du centre-gauche, comme à Rome ou Turin

Seuls le Portugal et le Royaume-Uni permettent de nuancer. Parce qu'Antonio Costa, habile chef de gouvernement d’une coalition finassant talentueusement avec Bruxelles. Parce que Jeremy Corbyn, qui a accompli un renversement politique majeur au sein du Labour, hier dominé par les partisans de Tony Blair.

Le désalignement de la classe ouvrière

Il faut rappeler quelques réalités. Le peuple, l’électorat, ne répond pas à des suites de «manipulations», il n’est pas le jouet des élites et n’est pas la victime d’une fausse conscience qui lui serait imposée à lui, corps démuni de toute réflexion et de tout jugement autonome. Le peuple n’est jamais, dans une élection, le sujet passif d’une comédie qui serait écrite sans lui. Il n’est pas qu’un public totalement passif qui ne participerait en rien à la définition de l’issue des scrutins. Dans la vie politique, le public est sur scène. Il est acteur, pas seulement figurant.

Partout, la question traumatisante qui taraude les gauches tient au comportement électoral des ouvriers et des employés.

La perte d’influence, et même d’hégémonie, au sein de la classe ouvrière, est un processus lent –qui commence bien avant 1983, lors des élections législatives de 1978. Progressivement, les communistes perdirent nombre d’ouvriers vers l’abstention ou vers les socialistes. Une base sociologique qui ne peut se reconquérir qu’à un horizon d’une décennie au moins, loin en avant dans le temps.

La droitisation de la classe ouvrière est peu à peu devenue un sujet de questionnement massif. Partout, la question traumatisante qui taraude les gauches tient au fameux comportement électoral des ouvriers et des employés.

Si, en 2012, les candidats ont quêté les voix ouvrières, il ne faut néanmoins pas oublier l’extraordinaire mutation de cet électorat au fil des dernières décennies, qui a abouti à la catastrophe électorale de 2002, leçon de choses sur l’état de la gauche. Où sont donc allées les voix des ouvriers?

Pour une large part vers l’abstention qui, le 21 avril 2002, a atteint chez eux un niveau record de 31% en métropole, trois points au-dessus de la moyenne. Pour une part croissante aussi vers l’extrême droite incarnée alors par Jean-Marie Le Pen, dont le score chez les ouvriers a progressé de neuf points entre le scrutin présidentiel de 1988 et celui de 2002.

Quant à 2012, ouvriers et employés, mus par la volonté de sanctionner le président sortant, ne se sont pourtant pas réalignés électoralement à gauche aussi massivement qu’on aurait pu le penser, loin s’en faut…

Paris, stade terminal de la crise de la gauche

Anne Hidalgo est en difficulté dans une ville considérée depuis 2001 comme un bastion inexpugnable du Parti socialiste et des forces de gauche qui lui sont alliées, c’est-à-dire Europe Écologie-Les Verts (EELV) et le PCF.

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République a changé la donne. Elle a entraîné l’élection mécanique d’un grand nombre de députés étiquetés La République en marche (LREM) et encouragé les convoitises multiples de «macronistes» désireux d’occuper le siège jadis occupé par Jacques Chirac, Bertrand Delanoë et dorénavant… Anne Hidalgo.

Le PS, à Paris, est amputé de la part de son électoral le plus social-libéral, c’est-à-dire de l’électorat nationalement minoritaire dans le PS «d’avant» mais aussi majoritaire dans celui des «idéopôles». C’est cet électorat qui a fait finalement défection à l’aube du «monde nouveau» au profit des candidatures les plus marquées au centre gauche libéral de l’attelage législatif macroniste, c’est-à-dire les candidatures LREM.

LREM et PS d'Hidalgo se livrent une bataille à mort, mais il se pourrait que les premiers aient déjà remporté la déterminante mais courte bataille idéologique entre les deux camps.

La précarité et le précariat

En lien direct avec ce qui se passe dans les grandes métropoles, une nouvelle difficulté se fait jour pour la gauche: la montée en flèche de la précarité.

S’il existe plusieurs formes de mouvements anti-austérité –nés dans le sillage de la crise de 2008– les écrits de Guy Standing nous en font entrevoir à la fois la cohérence et l’attraction qu'ils exercent sur les précaires. L'économiste britannique pointe la percée de trois phénomènes actuels: le déclin de la démocratie, les votes sporadiques de la jeunesse et la poussée vers la droite. Son jugement est sans appel: le projet de la social-démocratie est mort avec la mondialisation. Ce n’est donc pas, d’après lui, par cette voie que la gauche peut retrouver un électorat.

Les travaux de Fabien Escalona sur le nouveau «régime social-démocrate de marché» ne font que renforcer la conviction que Standing, dans ses assertions sur la gauche sociale-démocrate, détient une des vérités sur la crise actuelle. D’autant que, lorsque l’on jette un œil par-dessus les Alpes, la situation politique transalpine laisse apparaitre que nombre de précaires sont séduits par la Ligue du Nord de Matteo Salvini –et que cette séduction ne remonte pas aux dernières élections mais à bien plus longtemps.

Matteo Salvini, leader populiste de La Ligue du Nord. | Tiziana Fabi / AFP

La gauche et le «bloc bourgeois»

Bruno Amable et Stefano Palombarini livrent dans L’illusion du bloc bourgeois une interprétration théorique particulièrement stimulante de la «crise» que nous connaissons. Si elle dure, «c’est que la France n’arrive pas à fixer la direction qu’elle veut prendre». Les «rapports de force sociopolitiques» déterminent la «trajectoire économique et institutionnelle».

En optant pour un dessein d’adaptation au néolibéralisme de la société française, les socialistes ont poussé une partie des forces du bloc social de gauche à faire défection sans reconstituer un bloc alternatif. Ce dernier a été constitué par Emmanuel Macron: c’est le «bloc bourgeois».

Pour eux, l’hésitation actuelle tient à «l’absence d’un bloc social dominant». Par bloc social dominant, les auteurs entendent une alliance de groupe sociaux validant des orientations prises sur le plan politique et économique. Comme ils l’expliquent, «la sortie de crise ne sera pas un événement qui bénéficiera à chacun: les gagnants et les perdants seront désignés par les modalités précises de la sortie de crises, c’est-à-dire par le profil du nouveau bloc dominant».

Amable et Palombarini livrent en conséquence une grille d’analyse assez convaincante du déclin du Parti socialiste français. En optant pour un dessein d’adaptation au néolibéralisme de la société française, les socialistes ont poussé une partie des forces du bloc social de gauche à faire défection sans reconstituer un bloc alternatif. Ce dernier a été constitué par Emmanuel Macron: c’est le «bloc bourgeois».

Contestée dans ses bastions les plus inexpugnables par une machine électorale ad hoc, totalement dévolue au soutien au président de la République (En Marche!), ailleurs mise en difficulté par des forces ne se situant pas sur le clivage gauche-droite (Italie, Turin, Rome), la gauche est en difficulté. En tout cas sa version sociale-démocrate, dominante jusqu’à récemment.

Le PS fut ainsi le parti organique de la gauche. Il est aujourd’hui affaibli à l’extrême. La social-démocratie peut-être refaire surface? Ou bien les forces nouvelles que sont Podemos et La France insoumise sont-elles les seules à pouvoir, à partir de la gauche, se lancer à l’assaut du pouvoir institutionnel?

Si la «gauche» veut revenir, il lui faut un électorat, un «bloc social», un projet, une analyse qui l’inspire… Une stratégie donc. Cela nécessite quelques révolutions intellectuelles qui vont devoir advenir. Seules ces révolutions peuvent changer la donne et défaire «le bloc bourgeois». Elles viendront de Jean-Luc Mélenchon pour étendre le bloc qui soutient La France insoumise. Ou elles viendront du PS d’Olivier Faure pour sortir de son impasse…

Olivier Faure, élu premier secrétaire du Parti socialiste, le 8 avril 2018, ici à Aubervilliers. |
Thomas Samson / AFP

Mais elles viendront. Reste à les définir...

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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