Sociéte / Économie

Les «invisibles», esclaves modernes dans les champs agricoles corses

Temps de lecture : 6 min

Définitivement aboli en 1848 sur le territoire français, l’esclavagisme a fait des petits: 170 ans plus tard, en Corse, les ouvriers vivent et travaillent dans des conditions déplorables.

Vignoble à Linguizzetta, en Corse, le 2 avril 2018 | Pascal Pochard-Casabianca / AFP
Vignoble à Linguizzetta, en Corse, le 2 avril 2018 | Pascal Pochard-Casabianca / AFP

On les croise souvent au bord de ce qu’on appelle la route nationale, l'axe routier reliant le sud de Bastia à Bonifacio, tout en bas de l’île. Les plus chanceux roulent sur des mobylettes dont on moque l’extrême lenteur ou sur de vieilles bicyclettes rouillées. Les autres sont à pied, un sac en papier contenant de maigres courses frottant contre un bas de survêtement délavé.

On sait d’eux qu’ils ramassent des clémentines, des kiwis ou des oranges dans les champs de la région. Et c’est à peu près tout. On les voit pauvres, mais on ne sait rien.

Pour qu’on entende parler d’eux, ceux que le journaliste Antoine Albertini surnomme «les invisibles» dans son ouvrage éponyme, il faut souvent un drame. Et encore, sur une île habituée aux règlements de comptes, la nouvelle «d’un Arabe qui s’est fait tuer» n’alimente pas les ragots des cafés bien longtemps.

Yeux injectés de sang et mains cassées

Le 16 novembre 2008, un corps est retrouvé près d’une voie ferrée, au cœur des plantations de San-Giuliano, une commune traversée par cette «nationale», pas même annoncée par un panneau.

Gisant dans une flaque de sang, le cadavre, défiguré, est méconnaissable. Aucun papier dans ses poches, mais un portable comptant une vingtaine de numéros. Parmi eux, celui d’Antoine Albertini.

«Je suis à Ajaccio et je reçois un appel, raconte-t-il à voix basse. C’est une source à la gendarmerie qui demande que j’explique ça. Ils me disent que c’est un clandé. Alors j’ai percuté.»

À peine plus d’une semaine plus tôt, Albertini, journaliste pour la télé locale Via Stella, rencontrait l'homme, encore bien vivant, dans le cadre d’un reportage sur les travailleurs clandestins de la plaine orientale, la zone agricole de la Corse.

Son nom? El Hassan Msarhati, 39 ans, ancien sous-officier dans l’armée marocaine, révolté par sa condition d’invisible, vécue comme une déchéance. «Il avait les yeux injectés de sang, se souvient-il. Probablement alcoolisé. Ou il avait fumé du shit. Ou les deux. Il était très remonté et vindicatif.»

En sortant de l’interview, Msarhati se gausse à qui veut bien l’entendre d’avoir tout balancé. «Ce qui est encore plus absurde, c’est qu’il ne dénonçait rien du tout, reprend Albertini, en laissant tomber la voix. En quelques phrases, il expliquait un peu les dessous du système. Sept ans plus tôt, il avait donné 6.000 euros à un passeur, en cheville avec le patron. Il n’était jamais reparti au Maroc, car tu n’as jamais la garantie de pouvoir revenir.»

En portant une cagette de fruits, l'ouvrier s’est cassé les mains. Sa valeur marchande devenue nulle, son patron l’a foutu à la porte. Alors, il n’a plus rien à perdre. A-t-il été assassiné pour avoir dénoncé un système? C’est ce que certains racontent.

Système généralisé

Albertini se sent un peu responsable. À ses heures perdues, il engrange des informations. Il interroge les agriculteurs de la région, les inspecteurs du travail hésitants, les invisibles terrorisés et finit par découvrir un système généralisé.

«C’est très simple, pose-t-il. Un agriculteur a besoin de cinq ou six ouvriers. Il fait des demandes de contrats de travail saisonnier pour une dizaine. Un passeur, souvent marocain, a les contrats nominatifs en main. Il va au Maroc et dit qu’il a la place pour dix personnes. Ça fait monter les enchères, qui commencent à 5.000 et peuvent monter à 8.000 euros par personne. Moyennant le versement de cet argent, le passeur inscrit le nom des candidats au départ sur les contrats puis les convoie. Il récupère la moitié de la somme et reverse l’autre au patron.»

Déversés sur le port de Bastia par des ferrys en provenance du continent, ces ouvriers agricoles arrivent en tant que travailleurs légaux. C’est à cause de la perversité du système que leur présence en Corse, en Aquitaine ou dans d’autres régions agricoles est rendue possible. «La loi dit aux gens qu’on va leur faire des contrats de travail temporaire, reprend Albertini. Qu’on va les faire venir quatre mois, puis qu’ils doivent ensuite rentrer chez eux. Sauf qu’ils restent. C’est à partir de là qu’ils deviennent invisibles

Logements miséreux

Dès la descente du ferry, une vie de misère et d’humiliations les attend. Membres d’un sous-prolétariat agricole –principalement des Marocains maîtrisant mal le français, souvent célibataires, les invisibles traversent des jours sans joie, résumés dans le livre: «Les fruits cueillis, le dos cassé, la prière, le “oui-oui-d’accord” au patron en souriant, le regard détourné lorsqu’il donne les billets –vingt euros, trente, quarante au grand maximum pour les dix heures passées dans les champs à se couvrir les mains de plaies et de terre.»

À la fin de la journée, ils regagnent leurs logements miséreux, jouent aux dominos avec leurs compagnons d’infortune dans «des hangars, des abris à outils transformés en studios». Au mieux, l’invisible dort dans un bungalow sans électricité, à la moquette mitée et la peinture qui s’écaille. Au pire, dans des chambres froides aménagées en dortoirs.

Des conditions de vie «allant du médiéval au quart monde» qui font frémir et entraînent leurs lots de problèmes de santé. À Bastia, un mec était logé dans d’anciennes caves qui donnaient directement sur les égouts, ajoute Albertini, avec effroi. Trois millimètres d’eau par terre, des milliers de crottes de rat. Le type servait de larbin à la famille de Marocains qui le logeait. Il était régulièrement tabassé. C’était apocalyptique. Il avait 42 ans, il en faisait 60. Il est mort six mois plus tard.»

Racisme social

On n’imagine pas que les personnes responsables sont souvent des individus parfaitement intégrés à la société, que l'on croise à l’épicerie et qui paient leur tournée au comptoir. Et pourtant. «Ces exploiteurs ne sont pas des Thénardier avec des chapeaux haut-de-forme mités, crache Albertini. Ce sont des mecs qui sont dans un système dont ils ne perçoivent même pas le caractère inhumain, parce qu’ils n’ont connu que ça.»

Insuffisant, cependant, à expliquer comment on peut laisser un autre humain dans de telles conditions. Du simple racisme primaire? «Non, coupe l’auteur. Le racisme primaire est un sentiment absurde et délirant, mais on peut le concevoir. C’est stupide, mais intelligible: des gens pensent qu’il existe des races qui sont inférieures. Mais ce n’est pas ça, c’est pire

Dans ce cas, le dédain raciste ne serait pas nourri par les origines, mais par l’infériorité économique. «C’est du racisme social, développe-t-il. Si la main d’œuvre maghrébine était remplacée par une main d’œuvre guatémaltèque ou même britannique, ce racisme social s’exercerait de la même manière. C’est encore plus fou. On considère qu’un être ne vaut rien, alors on ne se casse pas le cul.»

Ouvrir les yeux

Peu connue du grand public, la situation n’est pas étrangère à d’autres, des forces de l’ordre aux services de l’inspection du travail, en passant par les préfets se succédant sur l’île. Pourtant, personne ne fait rien.

«Parce qu’on ne peut pas, tranche Albertini, catégorique. Il faudrait que quelqu’un ait les couilles de repenser intégralement la politique migratoire de la France. On ne peut plus inverser la tendance. Ou alors, il faudrait envoyer 6.000 flics supplémentaires dans les régions agricoles, qui ne feraient que ça. Purger complètement le truc et repartir sur de bonnes bases –mais des secteurs économiques entiers ne s’en remettraient jamais.» Les autorités ne luttent contre l’immigration qu’à moitié, «sans entraver la marche du commerce».

Autre solution: régulariser des dizaines de milliers de travailleurs clandestins des zones agricoles et viticoles du territoire français. Une suggestion que l’auteur sait radicale et peu réaliste, mais la seule, selon lui, à pouvoir éventuellement avoir un impact –la seule qui puisse éviter d’autres El Hassan Msarhati.

De lui, il ne reste plus rien, si ce n’est ce livre. Les pistes des enquêteurs n’ont rien donné. Albertini ne croit aucunement que son livre peut changer les choses. Il a néanmoins eu le mérite d’ouvrir les yeux sur un phénomène dont les Corses ne soupçonnaient pas l’existence –du moins, la majorité d’entre eux.

Outre les coupables, Albertini cite des exemples de solidarité. Il rapporte l'histoire d’un syndicaliste qui a hébergé et protégé un invisible comme son fils, ou celle de la population d’un village de Balagne venue empêcher l’expulsion d’un «jeune Marocain élevé avec les gosses du pays» sur le tarmac de l’aéroport. Un autre, confie-t-il, nourrit régulièrement des Marocains à son domicile de la plaine orientale.

Avant, les autres ne savaient rien ou faisaient mine de ne pas savoir. Désormais, lorsqu’ils croiseront ces hommes couchés sur leurs bicyclettes rouillées, ils connaîtront leur vie et sauront dans quel genre de taudis ils se dirigent, pour grappiller quelques heures de sommeil inconfortable. Alors peut-être qu’un peu de bonté et d’humanité en sortira, maintenant que les invisibles sont visibles.

Les Invisibles

d'Antoine Albertini

Publié le 7 mars 2018

Éditions JC Lattès

200 pages

Thomas Andrei Journaliste

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