Santé / Sociéte

Dans les clubs, l'usage récréatif du GHB se banalise dangereusement

Temps de lecture : 7 min

Dans la nuit du vendredi 9 mars, au Petit Bain à Paris, deux jeunes hommes sont tombés dans le coma après avoir ingurgité du GBL, une autre forme du GHB. L'un d'entre eux en est mort.

In da Club | Alexander Popov via Unsplash License by
In da Club | Alexander Popov via Unsplash License by

En commander est aussi simple que quelques clics: «Tu tapes “acheter GBL” sur Google et dès les premiers résultats, tu tombes sur des sites qui en vendent».

Martin* consomme du GBL depuis un an. «Quand j’ai découvert les effets, j’ai adoré. T’es léger, tu as l’impression de flotter…» Comme d’autres consommateurs, il détourne de son usage ce solvant utilisé pour nettoyer les jantes de voitures.

Commande de 100mL à 25L

Commander du GBL est devenu un acte quasiment banal pour lui: «La dernière fois, je me suis fait livrer au boulot». Le site web sur lequel il passe commande est basé en Lituanie. Tout est bien ordonné; chaque produit est illustré par une photo –on se croirait sur n’importe quel site marchand.

Le GBL se vend sur le site par dose de 100mL à 25L. Pour Martin, ce sera celle de 500mL. L’achat ne lui prend que cinq minutes. «Ensuite, il te suffit juste de faire un virement, comme si tu payais ton loyer à ton proprio.» La bouteille lui aura coûté cinquante euros, elle pourra tenir plusieurs mois.

«Pour que les effets se fassent sentir, une dose d’un millilitre est suffisante» –sa commande lui permettra donc de prendre jusqu’à 500 doses. Une fois le liquide avalé via une pipette ou dilué dans l’eau, le corps transformera alors le gamma-ButyroLactone en sa forme la plus connue: le GHB.

«Comme si mon corps était mort»

«La semaine dernière, notre soirée ne s’est pas terminée comme on l’aurait souhaité», peut-on encore lire sur le mur Facebook tenu par les organisateurs des soirées Kindergarten party.

Ce vendredi 9 mars, comme à l'habitude au club Petit Bain, la soirée se voulait un espace de liberté. Une fois de plus, c’était l’occasion de se retrouver, de danser, de s’aimer. Sauf que ce soir-là, en effet, rien ne s’est passé comme prévu.

«Il était 5 heures quand c’est arrivé.» Thomas* est l’un des deux jeunes tombés dans le coma pendant cette soirée. «J’avais soif. J’ai pris une bouteille qui traînait et j’en ai bu une gorgée. Je l’ai recrachée direct. J’avais l’impression de boire du détergent. J’ai couru aux toilettes, je me suis rincé la bouche, puis je suis retourné sur la piste de danse. Trois minutes après, j’étais dans le coma.»

Thomas n’a aucun souvenir de ce qui lui est arrivé après cette gorgée. «Je me suis réveillé à 9h, nu, avec une sonde dans le corps. Je ne savais pas où j’étais. On m’avait fait passer des IRM, des scanners, des radios, on m’avait fait des prises de sang… Et je n'ai rien senti. Comme si mon corps était mort.» Désormais, ce fameux soir lui revient régulièrement en tête. «Depuis ça, j’ai peur de m’endormir le soir et de ne pas me réveiller.»

Si dans cette histoire, Thomas est la victime, la présence de GHB dans le club ne l’a pas surpris pour autant. «Ce sont des choses qui sont devenues communes en soirée, de trouver de la MDMA ou du GHB dilués dans une bouteille d’eau. Moi avant, petit provincial que j’étais, je savais que le GHB était “la drogue du violeur”, mais je n’imaginais pas qu’on pouvait en prendre dans les soirées pour se défoncer la gueule.»

Comme d’autres personnes de son âge, la vingtaine, il a vu ce liquide se banaliser autour de lui: «Un bon ami à moi est consommateur régulier. Ça m’était déjà arrivé d’en prendre de manière récréative.» Si Thomas s'en est sorti indemne ce soir-là, ce ne fut malheureusement pas le cas pour la deuxième victime.

Du «G-Hole» au coma profond

«Il avait 23 ans. Sa mère est sous le choc. Elle a perdu son fils unique», confie Christophe Vix, membre du collectif Action Nuit et proche de la maman du jeune homme décédé. Le drame est survenu quelques minutes après que Thomas ne tombe dans le coma. Le jeune homme a été transféré au service réanimation de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière. Il n'a pas survécu.

Selon Christophe Vix, la prévention doit s’accentuer et l’État regarder le problème en face: «En France, la drogue, c’est mal, donc il y a très peu d’infos sur le sujet».

L’événement survenu au Petit Bain est loin d’être isolé. En quelques mois, près d'une dizaine de cas de comas liés au GHB ont été recensés dans le monde de la nuit à Paris –trois aux Nuits Fauves, trois autres au Rex Club, et les deux du Petit Bain.

À chaque fois, les individus étaient très jeunes et/ou mal informés, comme le souligne Christophe Vix: «Vous pensez que les gens qui commandent du GHB sur des sites moisis connaissent la posologie? Vous pensez qu’ils prennent une dosette pour savoir quelle quantité il faut par kilo? Les gens n’ont aucune information!»

Le GHB est encore souvent associé à l’image de «drogue du violeur» –sauf que le liquide est aujourd’hui utilisé dans un cadre récréatif. «Il s'agit d'un problème sanitaire qui concerne toute la société, précise Christophe Vix, dont le collectif a contacté les ministres de l’Intérieur et de la Santé pour leur faire part de leur inquiétude. Ils s’occupent des domaines régaliens et nous, nous sommes juste des exploitants. Ce problème, il est plus du ressort du gouvernement et de l’administration que du nôtre.»

Même si les établissements font de leur mieux pour prévenir le problème, aucun d’eux n’est à l’abri d’un drame. «Tous les lieux ne sont pas égaux. Les petits lieux peuvent ne pas avoir de personnels formés aux premiers secours, ne pas avoir de défibrillateurs ou ne pas avoir formé leurs personnels de service aux risques en milieux festifs.»

Le GBL/GHB est une drogue dont les effets dépendent du dosage: il suffit d’en prendre quelques millilitres de trop, ou d’avoir associé le liquide à de l’alcool, pour que ses effets soient ravageurs. Dans le meilleur des cas, le consommateur tombe dans un «G-Hole» –un état de surdose– et perd conscience pendant plusieurs minutes. Au pire, il tombe dans un coma de plusieurs heures aux conséquences possiblement mortelles.

Produit psychoactif comme les autres

Le phénomène a pris de l’ampleur. «La consommation dans les clubs se multiplie. Ça devient de plus en plus la roulette russe. Dans certaines soirées, dès que quelqu’un tourne de l’œil, on se demande s’il va mourir», assure Christophe Vix.

Un constat que partage Frédéric Hocquard, adjoint à la maire de Paris chargé de la Vie nocturne et de l'économie culturelle: «Je constate, et c’est aussi le cas de l’ARS [Agence régionale de santé, ndlr] avec laquelle nous travaillons, qu’il y a une augmentation du nombre de cas de personnes arrivant pour des comas ou des troubles fonctionnels liés à un surdosage ou à une mauvaise utilisation du GHB/GBL.»

Même s’il n'existe que très peu de données pour documenter l’usage de cette drogue, les associations assurent néanmoins que le GHB/GBL se fait de plus en plus présent: «On sait que ça circule énormément; c’est un produit extrêmement banalisé, facile à trouver et pas cher», souligne Fred Bladou, chargé des nouvelles stratégies de santé chez Aides.

En ce moment, il rédige un document de prévention au GHB/GBL à destination des usagers. «Pendant longtemps, les pouvoirs publics et quelques mauvais journalistes ont tenu un discours complètement idiot sur le GHB en l’appelant “la drogue du violeur”. Il faut arrêter avec ce discours débile. Le GHB est un produit psychoactif comme les autres –comme la cocaïne, par exemple.»

La drogue concernerait désormais tous les milieux: «Mes potes qui travaillent dans des associations qui ne sont pas spécialisées dans le milieu gay, comme Techno Plus ou Fêtez Clairs, le disent tous: on voit de plus en plus d’hétéros, mecs et nanas, prendre du GHB. Et beaucoup de jeunes.»

Prévention plutôt que fermetures d'établissements

Plutôt que de répondre par la répression, Frédéric Hocquard préfère privilégier la prévention: «On peut interdire la vente libre du GBL sur internet, mais il y aura d’autres moyens de le trouver. Ce n’est pas le sujet.»

La mairie de Paris et la préfecture financent le dispositif de prévention Fêtez Clairs, mis en place en 2005, après plusieurs cas de comas. «Il y a quinze jours, on a envoyé à tous les établissements des fiches faites par Fêtez clair sur l’utilisation du GHB/GBL, qu’ils ont faites circuler sur les réseaux sociaux –la Concrete l’a fait, par exemple. On sait aujourd’hui que beaucoup de la communication avec les gens en club se passe sur Facebook: c’est plus efficace que de donner un flyer à l’entrée.»

Mais ce que craignent également les clubs, ce sont les fermetures administratives, qui mettent à chaque fois au chômage plusieurs dizaines de personnes. En décembre dernier, le préfet de police ordonnait la fermeture administrative des Nuits Fauves pendant un mois.

«Nous, on veut éviter les fermetures d’établissements lorsqu’il y a des comas, assure pourtant Frédéric Hocquard. ll faut une procédure claire. Les établissements dont on parle sont victimes de clients ayant pris des substances qui les ont amenés dans un coma. Il faut que les établissements jouent le jeu, qu’ils interviennent, appellent les secours et apportent les premiers soins aux personnes qui sont dans le coma, comme ça a été le cas au Rex. C’est le meilleur moyen de faire de la prévention, et de faire en sorte qu’il n’y ait pas de drame.»

* Les prénoms ont été modifiés.

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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