Le massacre de Boston

Un an après l'investiture d'Obama, que signifie la victoire républicaine dans le Massachusetts?

Scott Brown, le 19 janvier 2010. REUTERS / Adam Hunger

- Scott Brown, le 19 janvier 2010. REUTERS / Adam Hunger -

[Le titre «Le massacre de Boston» fait référence à un des événements déclencheurs de la Révolution américaine et de la guerre d'indépendance, au cours duquel des soldats britanniques ont tiré sur la foule en 1770.]

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Quand la candidate démocrate à l'élection sénatoriale du Massachusetts, Martha Coakley, a reconnu sa défaite face au républicain Scott Brown mardi 19 janvier dans la soirée, des cris de joie ont éclaté au quartier général de Brown au Park Plaza Hotel de Boston. Une scène qui s'apparente aux pires cauchemars démocrates.

Le discours de victoire de Brown n'a probablement pas électrisé ses partisans. Il a promis d'honorer la mémoire du défunt sénateur démocrate Edward (Ted) Kennedy à qui il succède. Mais il a aussi déclaré qu'en «matière de santé, nous devons reprendre à zéro, travailler ensemble et faire les choses bien». Il a parlé de «faire les choses ensemble», mais a aussi défini le programme démocrate comme consistant à «augmenter les impôts, détruire notre système de santé et donner de nouveaux droits aux terroristes».  Il a remercié le démocrate Paul Kirk pour avoir occupé le temps de l'élection le siège vacant au Sénat et a finalement mis en garde: «Ce qui s'est passé au cours de cette élection peut se passer dans toute l'Amérique!»

On ne sait rien de cette élection

Tout le monde a sa propre interprétation de la raison pour laquelle Brown a gagné et Coakley a perdu. C'est pourquoi les lendemains de l'élection risquent d'être aussi polémiques que l'élection elle-même. Personne ne peut démontrer ou rejeter quoi que ce soit. Plus encore qu'à l'habitude, les analystes et les experts ne savent pas vraiment de quoi ils parlent.  Nous avons encore tout à apprendre de cette élection pour la bonne et simple raison qu'il n'y avait pas de sondages de sortie des urnes. En général, un consortium de médias engagent une société spécialisée pour mener des études à la sortie des bureaux de vote, mais seulement quand cela présente suffisamment d'intérêt. Mais quand les médias nationaux américains ont fini par prêter attention à la campagne... il était trop tard.

En conséquence, on ne sait pas dans quelle proportion les électeurs indépendants ont basculé en faveur de Brown. Nous ne savons pas combien de femmes ont voté pour Brown plutôt que pour Coakley. Nous ne savons si l'engagement d'Obama a attiré dans les bureaux de vote plus d'Africains Américains qu'à l'habitude. Nous ne savons pas pourquoi les électeurs ont préféré Brown et quand ils ont pris leur décision. Peut-être qu'ils ont aimé ses idées sur la santé, son plan pour garder ouvert Guantanamo et son sourire.

Ce manque d'informations ne s'est pas traduit par une absence de commentaires. Certains pensent que Coakley a raté sa campagne en la menant trop mollement et en insultant à deux reprises un célèbre club de sport. D'autres estiment que les dirigeants démocrates nationaux ont failli. D'autres encore jugent qu'un autre et meilleur candidat comme le Représentant Michael Capuano aurait détruit Brown. D'autres enfin pensent que n'importe quel candidat démocrate aurait perdu.

Bien sûr, la défaite démocrate est liée à un ensemble de facteurs. Le climat politique était hostile aux démocrates. Mais il a fallu un parti démocrate du Massachusetts bien complaisant et un formidable candidat républicain, dont le talent n'est devenu apparent que quand il était trop tard, pour profiter de la situation. C'était un échec parfait.

Cela ne va pas empêcher les républicains de proclamer dans le pays que c'est un rejet de la politique d'Obama un an jour pour jour après son entrée en fonction. (Comme les démocrates l'ont déjà souligné, Brown lui-même a rejeté ce raisonnement). Cela ne va pas empêcher non plus les républicains de clamer qu'il s'agit du début d'une nouvelle ère pour cet Etat traditionnellement démocrate. D'autres diront que Scott Brown est tout simplement le plus grand politicien républicain de sa génération. (Il y a déjà eu des appels mardi pour qu'il se présente à l'investiture pour la prochaine présidentielle).

Du côté démocrate, les reproches ont commencé à voler avant même la fermeture des bureaux de vote. David Axelrod a déclaré que la Maison Blanche en aurait fait plus si seulement Coakley l'avait demandé. L'équipe de campagne de Coakley a en retour laissé «fuiter» un memo montrant que le parti démocrate (Comité national démocrate) ne l'a pas vraiment soutenu. Les dirigeants du parti ont répondu en soulignant que les partisans de Coakley ont été incapables de prendre la mesure de Brown. Les proches de Coakley ont en retour rejeté le blâme sur la stratège et spécialiste des sondages Celinda Lake. Enfin, Robert Gibbs a souligné que le président «n'est pas content».

Dans le même temps, les républicains se sont précipités pour revendiquer la paternité de la victoire. Michael Steele a publié un communiqué montrant que le parti républicain (Comité national républicain) a «travaillé avec persévérance dans la coulisse». Le parti a mis en avant le fait qu'il a apporté un demi million de dollars à la campagne de Brown. A son quartier général, mardi soir, un républicain dont l'ambition est grande déclarait tranquillement: «Je veux seulement dire que j'ai soutenu Brown depuis le début.»

Et maintenant?

Ce qui est moins évident est ce qui va se passer maintenant. «C'est mauvais pour Obama» ne résume pas vraiment la situation. Les possibles scénarios pour les démocrates vont de la répétition de la déroute de 1994 à l'élection législative de mi-mandat à l'incident de parcours sans lendemain.

Le scénario le pire - et sans doute le moins probable - est celui où le 41e vote républicain au Sénat apporté par Brown, qui enlève aux démocrates la majorité qualifiée, va détruire la réforme du système de santé et bloquer l'administration Obama. En fait, le vote de Brown ne semble même pas nécessaire pour cela. Les démocrates modérés considérant l'élection du Massachusetts comme un référendum sur la réforme de la santé pourraient laisser tomber.. (Le sénateur Evan Bayh a déjà fait part de ses inquiétudes). Certains démocrates pourraient même se retirer pour éviter une humiliation lors des élections de mi-mandat pendant que ceux qui mèneraient la bataille succomberaient sous une vague populiste.

Plus vraisemblablement, les démocrates vont s'atteler à faire fonctionner la réforme du système de santé. Ils ont encore des options: passer la loi votée par le Sénat à la Chambre des Représentants (où ils sont largement majoritaires) et après directement sur le bureau du président pour qu'il la signe. Ils peuvent aussi utiliser des procédures législatives qui ne requièrent pas d'obtenir une majorité qualifiée de 60 votes mais seulement une majorité de 51. Les démocrates auront des difficultés à faire adopter d'autres lois, mais Brown ne sera sans doute pas l'obstacle acharné que certains fans pensent qu'il est. Il ne sera pas coopératif, mais parfois il sera possible de le convaincre.

Pendant ce temps, faire adopter la réforme de la santé peut aider les démocrates à sortir de la dépression dans laquelle ils sont et leur donner des arguments pour la campagne de mi-mandat.

Espérer plus que cela semble actuellement trop optimiste pour les démocrates. Mais comme la victoire de Brown l'a montré, beaucoup de choses peuvent changer en deux semaines. Et encore plus de changements peuvent se produire en dix mois, le temps qui nous sépare des élections législatives de mi-mandat.

Christopher Beam

Traduit par Eric Leser

Image de Une: Scott Brown, le 19 janvier 2010. REUTERS / Adam Hunger

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Publié le 20/01/2010
Mis à jour le 20/01/2010 à 14h23
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