Égalités / Médias

Transidentités dans les médias: il est temps de sortir de la sidération

Temps de lecture : 5 min

En qualifiant de «maman» un homme transgenre qui a donné naissance à un enfant, l'émission «Salut les terriens» de Thierry Ardisson a invalidé le vécu de cette personne. Un phénomène trop fréquent dans les médias français.

Capture écran C8
Capture écran C8

«Je ne savais pas que maman était une insulte»: finalement, la réponse de Thierry Ardisson à Trystan Reese, qui demandait des excuses pour avoir été qualifié de «maman» n’est pas très étonnante.

Tellement symptomatique des murs que se prennent tous les jours les personnes transgenres face à des personnes à peu près incapables, non seulement d’empathie, mais du simple respect minimum. Dans une récente chronique dans Libération, Paul B. Preciado disait que «si la décision de commencer un processus de réassignation de genre est individuelle et apparemment volontaire, le processus de transition est collectif et ouvert à de constantes validations, ou censures». Ici, le vécu de Trystan Reese a été invalidé, censuré par Thierry Ardisson, auprès de centaines de milliers de personnes. C’est violent.

Samedi 30 mars, dans «Salut les terriens» sur C8, Thierry Ardisson recevait donc un couple d’hommes gays, dont l’un des membres est un homme trans (non-opéré) qui a donné naissance à leur enfant, lui-même présent sur le plateau. Et s’ils sont invités, c’est précisément pour parler de «leur incroyable histoire». L’émission avait déjà été épinglée par l’Association des journalistes LGBT (AJL) pour son sexisme, son homophobie, son racisme et sa transphobie récurrente sous couvert d’humour.

Disons-le tout de suite: l’interview est intéressante. Et parce que Trystan Reese et son compagnon sont de bons clients, ils offrent un beau moment de visibilité aux personnes transgenres à la télévision française. Seulement, le tout est brouillé par le show Ardisson et notamment par ce bandeau que ses équipes ont cru bon d’ajouter en bas de l’écran pendant toute l’interview: «La maman est à gauche de l’écran».

Schémas binaires

On touche là à l’un des problèmes du traitement médiatique de la transidentité en France: la complexité du sujet, réelle ou fantasmée, quand elle ne rebute pas, pousse au simplisme voire au sensationnalisme. Tout se passe comme si une partie des journalistes, pas forcément mal intentionnés, restaient bloqués à l’état de sidération devant l’expérience d’une personne transgenre. Résultat: on plaque ses propres schémas, un peu binaires, sur des personnes qu’on écoute mal.

On en oublie le simple respect de la personne qu’on a en face de soi. Le simple respect du témoignage que l’on recueille en tant que journaliste. Comment tenter de mieux faire? Cela passe par plusieurs choses, largement expliquées dans le kit «Informer sans discriminer», édité par l’AJL.

Il s’agit d’abord de respecter le genre de la personne. Dans le cas de Trystan Reese, trans FtM (female to male) qui s’identifie comme un homme, on utilisera donc le masculin… et pas de «maman» pour le désigner, quand bien même il a enfanté. On utilisera le masculin y compris pour parler de «l'avant». Utiliser, dans ce cas là, une sorte de «féminin passé» n’a non seulement aucun sens du point de vue de l’expérience de la personne en face, mais complexifie inutilement les choses.

On respectera aussi le prénom qu’utilise la personne. Utiliser l’ancien prénom («deadname» ou «morinom») est non seulement inutile mais rend les choses confuses et renvoie tout le temps la personne à son ancienne identité. Le fait qu’en France, l’état-civil n’est le plus souvent modifié que des mois voire des années après que les personnes trans aient socialement changé de prénom ne peut en aucun cas être une justification. Notons d’ailleurs qu’à aucun moment l’ancien nom de Trystan Reese n’est utilisé dans «Salut les terriens».

Des formules qui font du tort

En France, Sandra Forgues, championne olympique aux Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, a récemment fait un coming out trans MtF (male to female) médiatique dans une longue interview à L’Équipe. Dans le cas d’une personne publique, difficile ne pas utiliser l’ancien nom, ne serait-ce que pour remettre les choses en contexte. Notons quand même que certains médias (Le Monde, Libération, Le Huffington Post) ont non seulement limité au minimum le recours à cet ancien prénom mais lui ont aussi donné une place très secondaire, notamment dans la titraille.

«Vous avez l’impression d’être fou quand vous découvrez que vous êtes en fait un homme gay.»

Thierry Ardisson

Enfin, il s’agit d’éviter les clichés, images caricaturales, formules choc… bref, les béquilles journalistiques superflues. L’important, dans le traitement de la transidentité, est de s’en tenir aux propos de la personne et de ne pas plaquer sa vision. Les personnes trans sont les mieux placées pour parler de leurs vies! Dans le cas de «Salut les terriens», si les invités ont eu largement le place de s’exprimer, on ne peut s’empêcher de noter les termes ou expression maladroites ou, au minimum, désuètes utilisées par Thierry Ardisson: «changement de sexe», «homme dans un corps de femme», «devenir un homme»... Il insiste sur le côté «incroyable» de l’histoire, et utilise des formulations parfois très dérangeantes («Vous avez l’impression d’être fou quand vous découvrez que vous êtes en fait un homme gay»).

Ces mots, ces formules font du tort, font du mal aux personnes trans, aux personnes queer en général, qui se débattent tant bien que mal dans un monde hétéronormé, pas armé pour les comprendre, et qui ne fait parfois même pas l’effort.

Ce sont ces mots, ces attitudes, ces mégenrages, ces clichés qui justifient qu’on puisse discriminer sans trop de problèmes les personnes trans. Dans les études, au travail, en famille. Qui justifient la précarité. Qui justifient la psychiatrisation systématique des parcours.

Un cas de santé publique

Ce sont ces mots qui, parfois, tuent. L’an dernier, presque une personne trans ou non binaire a été tuée chaque jour dans le monde. Et cela ne compte évidemment pas le nombre délirant de tentatives de suicide. Si elles «étaient aussi nombreuses chez une autre population, le gouvernement déclarerait qu’il s’agit d’un cas de santé publique», expliquait il y a quelques années sur Slate le journaliste Mark Joseph Stern.

Tant de sujets qui mériteraient d’être traités par des journalistes.

Depuis trois ou quatre ans, tout de même, depuis le débat sur le mariage pour tous en France mais aussi depuis que des personnalités trans ont commencé à émerger, comme Laverne Cox, l’actrice d’Orange is the new black, les sujets autours des transidentités sont en vogue. Sonia Devillers l’a justement noté dans son édito sur France Inter consacré à l’interview de Trystan Reese. Et c’est tant mieux: la visibilité et la représentation sont des enjeux fondamentaux.

Mais, malgré des efforts bien réels et des productions parfois de qualité, en France, médiatiquement parlant, on est semble-t-il resté loin du «transgender tipping point» dont parlait Time en 2014, en mettant Laverne Cox à sa une. On en reste trop souvent aux mêmes angles journalistiques, éculés: «avant/après», la transition physique, les traitements médicaux, les opérations, les parents forcément en détresse…

Les personnes trans méritent mieux. Alors, parce que nous sommes là, parce que nos histoires existent, parce que, comme le dit Paul B. Preciado, «nous sommes nombreux», il est temps, chers confrères et chères consoeurs, de sortir de la sidération sur les transidentités.

Rachel Garrat-Valcarcel

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