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Perdre pour mieux gagner: l'étonnante stratégie de Philadelphie en NBA

Temps de lecture : 10 min

«TRUST THE PROCESS!»

Ben Simmons, Joel Embiid et Markelle Fultz | Abbie Parr / Getty Images North America / AFP
Ben Simmons, Joel Embiid et Markelle Fultz | Abbie Parr / Getty Images North America / AFP

C'est l'histoire d'un projet complètement fou: perdre en espérant que cela permettra un jour de gagner.

En mai 2013, quand Sam Hinkie arrive à Philadelphie pour devenir le nouveau manager général des 76ers, la franchise NBA vit depuis une dizaine d'années dans la médiocrité: pas de titre depuis 1983, pas de finale depuis 2001, pas de finale de conférence depuis 2001. En douze saisons, il y a bien eu sept apparitions en playoffs, mais à cinq reprises, les Sixers se sont fait sortir dès le premier tour. Philadelphie est un élève moyen: pas bon, pas mauvais, mais un espèce d'entre-deux depuis plus d'une décennie.

La draft, ou comment récupérer gratis une future superstar

En NBA, la médiocrité est la pire chose qui puisse arriver à votre équipe. Si elle est bonne, elle aura une chance de jouer des finales de conférence Ouest ou Est, voire la possibilité de jouer le titre. Si elle est nulle, pas de panique, elle ne risque aucune relégation, la ligue étant ce qu'on appelle «fermée». Mieux, en finissant aux dernières places, elle obtient une des meilleures chances de s'améliorer.

Chaque année a lieu ce qu'on appelle la «draft», le processus de sélection des jeunes joueurs. Les pires équipes de la ligue l'année précédente sont les mieux placées pour sélectionner les meilleurs jeunes joueurs et se renforcer, selon un système de loterie: plus vous êtes mauvais, plus vous avez de probabilités de récupérer le meilleur espoir. Le but est de rendre plus égalitaire le championnat et de permettre à chaque équipe de briller à son tour –et aux propriétaires de ne pas perdre trop d'argent, au passage.

Pour les plus chanceux, la draft est la possibilité de récupérer une future superstar gratuitement, comme Chicago avec Michael Jordan, qui remportera six titres avec les Bulls. Même chose pour les Cleveland Cavaliers, que LeBron James a portés sur ses épaules pendant des années.

Autant dire qu'en ne tutoyant ni les sommets, ni les tréfonds du classement, les Philadelphia 76ers auraient pu rester longtemps coincés dans cette médiocrité tout juste satisfaisante. Au fond, leurs supporters pouvaient toujours rêver d'une défaite en sept matchs en demi-finale de conférence, face au futur champion NBA. Enfin, ça, c'était jusqu'à l'arrivée de Sam Hinkie.

«Il a fait le genre de choses dont les gens parlent après avoir bu trois bières»

Quand il arrive, Hinkie ne fait pas mystère de ses intentions. Les Sixers sont à des années d'un titre, voire même d'avoir une équipe compétitive. Selon lui, le meilleur moyen pour la reconstruction de la franchise passe par la draft.

Alors il va faire ce que personne n'avait vraiment osé jusque-là: cumuler des années de lose pour empiler les jeunes talents. «Hinkie est allé au-delà de l'audace, et s'est rendu dans les contrées de “vous vous foutez de ma gueule”, explique le très sérieux Sports Illustrated. Il a fait le genre de choses dont les gens parlent après avoir bu trois bières, parce que théoriquement, ça peut marcher. Mais personne ne le fait vraiment. Lui l'a fait, et ensuite, il a foutu le feu aux canots de sauvetage.»

En NBA, le «tanking», à savoir perdre pour obtenir les meilleurs choix de draft à la fin de la saison, a toujours existé. Beaucoup sont passés par cette étape, sans que personne ne trouve à y redire.

Le problème –pour certains– avec les Sixers, c'est qu'ils ne cachaient ni leur ambition, ni le fait qu'ils allaient le faire sur plusieurs années. Et impossible de savoir si cette tactique allait un jour marcher.

Parmi les meilleurs espoirs avant leur arrivée en NBA, on ne compte plus tous ces jeunes joueurs qui sont devenus des «busts», ces basketteurs qui n'atteindront jamais le potentiel qu'on leur avait prêté.

En somme, il s'agissait d'aligner les saisons blanches au niveau des résultats, pour un futur hypothétique. De quoi mettre en colère pas mal de monde –et pas seulement les fans des Sixers. «Hinkie a prévenu ses patrons, l'équipe et ses supporters que le court terme allait être douloureux. Et ce n'est rien de dire que ça l'a été», raconte Quartz.

Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur, version NBA.

Privilégier l'avenir, toujours

Les meilleurs joueurs ont été échangés les uns après les autres contre des tours de draft. À son arrivée, Hinkie prie Jrue Holiday, All-Star la saison précédente et qui représentait pour beaucoup le futur des Sixers, d'aller voir ailleurs. Parfois, ce sont des jeunes espoirs qui deviennent des monnaies d'échange. Le but est toujours le même: privilégier l'avenir. Et si cela doit nuire au présent, alors tant pis.

«Sam Hinkie et Brett Brown n'ont jamais refusé de faire jouer leurs meilleurs joueurs pour empiler les défaites, défend aujourd'hui Thibault Meunier, un Français derrière le site Sixers France et le compte Twitter @Sixers_Fans, en référence à toutes ces équipes laissant régulièrement leurs meilleurs joueurs sur le banc en fin de saison, pour récupérer les meilleurs espoirs.

Effectivement, les Sixers tentent des choses, donnent du temps de jeu à leurs jeunes joueurs pour qu'ils se développent, font venir des joueurs de ligues mineures pour essayer de trouver une perle rare. Philadelphie devient une expérimentation permanente. Quitte à perdre, autant apprendre quelque chose au passage.

La défaite n'était pourtant pas la seule façon de reconstruire les Sixers, rappelle Thibault Meunier: «Tout au long de l'ère hinkienne, Philadelphie était en situation d'être la meilleure équipe pour une franchise qui essayait d'échanger sa superstar, à l'image de ce qu'avait fait Houston en accueillant James Harden [aujourd'hui en course pour le titre de MVP]. Elle avait le “cap space”, les “assets” et les jeunes joueurs pour. Elle n'a pas tout misé sur la draft Mais aucune superstar ne prendra le chemin de la Pennsylvanie, et les Sixers continueront dans l'idée de reconstruire avec certains des meilleurs joueurs de leur génération.

Reste que tout le monde n'a pas adhéré, se souvient Stanford Lattie, abonné aux matchs des 76ers depuis 1994: «La salle était morte. Vous pouviez venir et vous asseoir n'importe où», rappelle-t-il au Washington Post.

«On se dit qu'on aimerait bien ne pas le gagner, ce match»

Si la salle était loin d'être pleine et que Sam Hinkie et les Sixers étaient régulièrement critiqués pour leur tactique, certains fans l'ont complètement embrassée –même de ce côté-ci de l'Atlantique.

Thibault Meunier se souvient de ces années de reconstruction. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, se lever au milieu de la nuit pour regarder son équipe aligner défaite après défaite ne le rendait pas malade.

«En tant que fan, j'étais très peu emballé par les destinées de la franchise avant l'arrivée d'Hinkie. Regarder la NBA, c'est un engagement colossal. Il y a quatre-vingt-deux matchs dans la saison, et s'il n'y a pas de sens, s'ils ne servent pas à voir les prémices d'une reconstruction, d'un avenir prometteur ou d'être performant tout de suite, alors regarder un match le 12 décembre ou le 14 février, ça ne te transporte pas.»

Pendant que certains se plaignaient des résultats, lui explique qu'il cherchait des signes annonciateurs d'un avenir radieux au milieu des défaites qui s'empilaient, nuit après nuit. «Quand les Sixers se faisaient marcher dessus par l'essentiel de leurs rivaux, on était attentif à différents détails: les premiers schémas de jeu, l'identité et le style de jeu, les marges de progression des joueurs... On trouvait des petits facteurs d'intérêt. Si on attend des signes de progression transitoire, forcément, on se demande où l'on va et quels sont les signaux pour nous rassurer. Mais si on n'est pas dans cette optique-là et que l'on juge les décisions et pas les résultats, on relativise. Et les défaites, c'était l'assurance d'augmenter ses chances d'obtenir un choix de draft élevé. Paradoxalement, on est presque stressé par le résultat du match et on se dit qu'on aimerait bien ne pas le gagner, celui-ci.»

«Trust The Process»

«Trust The Process!»Faites confiance à la méthode»], en somme, du nom d'une expression popularisée et répétée comme un mantra par deux fans des Sixers pro-«Process», Michael Levin et Spike Eskin, qui animent le podcast The Rights to Ricky Sanchez.

Le terme marche si bien que Joel Embiid, l'un de ces espoirs draftés par Hinkie, a décidé de se surnommer lui-même «The Process». Il n'est d'ailleurs pas rare en regardant un match de Philadelphie d'entendre des cris «Trust The Process» venant des tribunes –que ce soit à domicile ou à l'extérieur.

Sam Hinkie est resté trois saisons à Philadelphie. Entre 2013 et 2016, les Sixers n'ont remporté que quarante-sept matchs pour 199 défaites. Le pire est atteint lors de la saison 2015-2016, où ils ne gagnent que dix de leurs quatre-vingt-deux matchs.

Lors de cette saison, ils battent le record du plus grand nombre de défaites consécutives, et le portent à vingt-huit. Dans aucun des trois autres grands sports américain –le hockey, le football américain et le baseball– on avait connu une telle série de défaites.

Après presque trois années de lose extraordinaires, justement récompensées par l'arrivée de jeunes joueurs prometteurs (Joel Embiid, Dario Saric), après le transfert d'autres moins prometteurs (Michael Carter Williams), de coups brillants à six bandes, de choix courageux et d'autres moins, Sam Hinkie a dit adieu à son poste après avoir été placé sous tutelle par sa franchise –sous la pression de la ligue et des autres propriétaires, qui voyaient d'un très mauvais œil le «Process».

Mais parce qu'il ne fait rien comme personne, Hinkie est parti comme un prince. Dans une lettre de démission de treize pages envoyée à l'attention du board des 76ers et rendue publique, Hinkie justifie ses actions, aligne les références (un faux Abraham Lincoln, Warren Buffett, Elon Musk, Jeff Bezos...) et «cimente un peu plus sa légende de génie fou, ou d'abruti, selon votre point de vue», comme l'explique Quartz.

La fin de la lose

À la fin de la saison, les Sixers récupèrent le premier choix de la draft. Ben Simmons, le jeune espoir australien à qui l'on promet un avenir radieux, va pouvoir être récupéré par Philadelphie, au plus grand bonheur des supporters.

Après une nouvelle saison 2016-2017 compliquée –Embiid a des ennuis de santé, Simmons est blessé– mais parsemée par quelques éclaircies, les Sixers récupèrent à nouveau le premier choix de la draft, Markelle Fultz (en partie grâce à Sam Hinkie), histoire de finir de parfaire leur «Process».

Fultz a beau avoir passé la majorité de cette saison 2017-2018 loin des parquets, les Sixers sont devenus l'équipe la plus attrayante de la ligue. Son cinq de départ, composé de Ben Simmons, Joel Embiid, Dario Saric (tous draftés), Robert Covington (trouvé par le staff dans une ligue mineure) et J.J. Redick (arrivé de Los Angeles à l'été pour apporter de l'expérience), est le plus efficace de la ligue, si l'on en croit les statistiques.

Philadelphie a fini la saison avec seize victoires de suite. De quoi terminer à la troisième place de la conférence Est, avec le cinquième bilan de toute la ligue. Ben Simmons devrait selon toute vraisemblance être sacré «rookie de l'année», et certains imaginent déjà une finale de conférence face aux Cleveland Cavaliers de LeBron James, voire un titre dans les prochaines années.

De quoi donner des idées à d'autres: aujourd'hui, plusieurs semblent vouloir emprunter la voie ouverte par Hinkie. À tel point que la NBA essaie revoir son système, qui encourage le «tanking».

Pourtant, pendant les trois années Hinkie, certaines équipes comme Orlando ont, elles aussi, multiplié les mauvaises saisons. Le Magic est cependant encore à des années-lumière de Philadelphie –preuve que ce n'est pas qu'en empilant les bons choix de draft que l'on construit une équipe.

Le mythe Sam Hinkie

Hinkie et son «Process» ne sauraient donc être résumés à des séries de défaites, aussi longues furent-elles. L'ancien manager général de Philadelphie est certes un personnage qui a su profiter à merveille du système, mais il a surtout joué à merveille les cartes qu'il avait en main.

Au fil des années, il a multiplié les échanges géniaux, comme le «braquage» de Sacramento en 2015, et celui d'Orlando lors de la draft 2014, raconté par le journaliste Bill Simmons dans son podcast: «Il a pris Elfrid Payton, en sachant qu'Orlando le voulait, et n'a rien fait pendant cinq minutes, pour les faire paniquer... Il a pris leur gars, alors qu'il ne voulait pas de lui. Et il a regardé Orlando les yeux dans les yeux, et Orlando ne savait plus quoi faire. Ils lui ont donné en échange leur choix de deuxième tour en 2015 et un choix de premier tour de 2017. Et il a récupéré Saric, qui était le gars qu'il voulait au départ. Hinkie a gagné dans tous ses échanges. Il était génial pour ça.»

Mais Sam Hinkie n'a pas non plus hésité à se remettre en question –et à envoyer voir ailleurs des joueurs qui ne correspondaient pas à ce qu'il attendait, plutôt que de s'entêter. En trois ans à son poste, il a transformé une franchise moribonde en une équipe à l'avenir radieux.

Il est devenu une figure mythique à Philadelphie, où son statut de martyr devient chaque jour un peu plus puissant. En l'espace de deux ans, depuis son départ, Sam Hinkie est devenu une figure quasi-mystique. «Hinkie est mort pour nos pêchés», peut-on régulièrement lire sur des pancartes et des t-shirts moitié drôles, moitié sérieux.

Si un titre semble compliqué pour les Sixers cette année, les prochaines années devraient être particulièrement intéressantes du côté de la Pennsylvanie. La franchise possède encore quelques tours de draft récupérés par Sam Hinkie, qui pourraient permettre de récupérer de nouvelles pépites. Et désormais, Philadelphie est devenue attractive pour les plus grosses stars de la ligue, comme LeBron James, qui ne serait pas contre l'idée d'y débarquer cet été.

Le «Process» ne fait que commencer.

Grégor Brandy Journaliste

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