Sociéte / Tech & internet

Ces jeunes présentent leur compte Instagram plutôt qu'un CV

Temps de lecture : 7 min

Leur influence sur les réseaux sociaux les dispense d’études sélectives. Du petit boulot en freelance au début de carrière précoce, de plus en plus de jeunes professionnalisent leurs centres d’intérêts avant d’obtenir d’un diplôme.   

Look at us. | Ben Weber via Unsplash License by
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Élu par l’algorithme d’Instagram, dispensé de celui de Parcoursup. À 20 ans, Nazim Selka est chargé de la communication d’une marque de streetwear, manager d’un groupe de rap et photographe. Avec «des mois à 600 euros et des mois à 5.000», son début de carrière précoce peut remercier Instagram, réseau social le plus monétisé d’Internet. Il réussit à 16 ans, en parallèle d’une 1ère STMG, à s’y faire un nom –ou plutôt un arobase– dans la photo street style. Pour présenter son métier, pas de CV en pièce jointe. Il renvoie vers son compte (@Omizs): «On voit tout de suite qui je suis et ce que je fais, d’ailleurs j’ai jamais eu de CV».

Omizs by @kebabnoir

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Pour exercer un métier qui lui plaît, Nazim Selka considère qu’Internet le dispense de diplôme. Fort de ses premiers succès, il n’a pas hésité à investir à fond son compte Instagram dès ses 15 ans. Parmi les digital natives inscrits sur les réseaux sociaux à l’adolescence, Nazim Selka illustre une tendance. Celle de la «Me Generation», à laquelle l’hebdomadaire new-yorkais Time a consacré un numéro:

«La révolution de l'information a renforcé l'autonomie des jeunes générations en leur donnant la technologie nécessaire pour concurrencer les organisations. Pas parce qu’ils essaient de renverser l’ordre établi, mais parce qu’ils évoluent en dehors de lui.»



La Une d’un numéro de l’hebdomadaire new-yorkais Time, en 2013.

Filière spécialisée «projets personnels»

À la fashion week de Tokyo en janvier 2018, Nazim Selka, bob et pantalon à motifs géométriques bariolés, est présent aux frais de la marque Atelier Beaurepaire. C’est l’occasion d’entretenir son réseau «pour les projets en parallèle». C’est-à-dire la photo streetwear, mais aussi le lancement d’un groupe de rap, Heritage94, dont Nazim supervise la direction artistique, le tournage des clips et la communication.

«C’est mon univers, résume Nazim, et quelle que soit l’issue je serais content parce que j’aurais fait ce que moi j’avais envie de faire. Tu me proposeras jamais un contrat: je fais un projet avec toi si ça m’intéresse, je prends ma thune, fin de l’histoire.»

La sociologue et essayiste américaine Pamela Haag parle de «l'ère de la micro-célébrité» «chacun se comporte comme une marque dans l’économie du buzz et considère le travail comme un lieu où bricoler son propre statut».

Dans ce cadre, sans expertise, «la seule chose sur laquelle compter, c’est son nom», conclut-elle. Nazim Selka l’a très bien compris: son compte Instagram est mêlé de près à sa vie professionnelle. Ses photos sont créditées @Omizs et, «même en soirée», le jeune homme se fait appeler par son pseudo. «C’est mieux, explique-t-il, parce que si on me cherche sur Insta, on tombe sur mes projets.»

@djcutkiller during SUPRÊME NTM AFTER PARTY

Une publication partagée par { OMIZS } (@omizs) le

Le secret d’un bon compte Instagram:

«Raconter une histoire cohérente, préconise Nazim. Il faut voir tout de suite d’où ça part et où ça va.»

Il ne croit pas si bien dire.

«C’est du branding, ou la construction d’un univers autour d’une marque», explique Luna Castro Lemaitre, responsable Influence chez Dare.Win, une agence de communication. Son métier: mettre en relation les entreprises et les influenceurs dont les cibles, c’est-à-dire l’audience, correspondent. «Certains influenceurs ne font que de belles images lissées, d’autres optent pour du no-filter, précise-t-elle. Ils savent créer un univers à eux pour se différencier.»

«Le web, ça sent la liberté»

Les premières années d’études ressemblent à un début de carrière. Briac, 21 ans, étudie le web marketing à l’école européenne des métiers de l’Internet (EEMI), à Paris. Le parcours post-bac lui a offert «le luxe de commencer à travailler en freelance» dans la communication digitale dès la première année d’études.

«J’ai pas eu à aller beaucoup en cours pour être bon en stage, admet-il dans un sourire. L’intérêt de cette école, c’est surtout d’exercer les compétences dont j’aurai le plus besoin au moment de lancer mon truc plus tard. Et le web, ça sent la liberté.»

Mieux qu'un job étudiant, Briac touche 500 euros par mois pour gérer la chaîne YouTube d'un humoriste. Il connaît son cahier des charges hebdomadaires, il choisit ses horaires.

Difficile de quantifier le nombre de freelances sans diplôme qui ont pris Internet pour l’école de la vie. En revanche, comme plus de la moitié de sa promotion à l’EEMI, Briac est micro-entrepreneur. Selon une enquête de l’Insee, l’année 2017 a enregistré 8.800 nouveaux immatriculés sous ce statut –une hausse de 44% par rapport à 2016. Et ils sont de plus en plus jeunes: 51% d’entre eux ont moins de 30 ans.

Revenus variables, velléités entrepreneuriales et visibilité à long terme presque nulle: pour Alexandre Tissot, le fondateur de l’observatoire sur la révolution digitale en entreprise Netexplo, s’il est clair que «la société est allée plus vite que l’entreprise», il ne croit pas à un monde du travail «tous freelances».

Pour cet expert en ressources humaines, le mot «compétences» pourrait disparaître: les jeunes, plus centrés sur leurs désirs, se vendent en tant qu’individus avant de vendre le fait qu’ils ont eu un diplôme. Mais le phénomène ne dit rien du futur. Les millenials s'adaptent à l'instant T. Soit à un environnement économique ultra-concurrentiel, décrit dans une enquête du Huffpost: «Pourquoi les Millenials font face à la crise économique la plus inquiétante depuis la Grande Dépression».

«Percer avant même de choisir un lycée»

Timothée Li et Crystal Murray sont tous deux étudiants en terminale Sciences et techniques des arts appliqués (STD2A), à Paris. Respectivement dessinateur (@shinoart) et influenceuse mode, le fait d’avoir «percé avant» sur Instagram a bousculé leur orientation scolaire. Le premier, repéré par le chanteur Hippocampe Fou, a illustré la pochette de son album. La deuxième est l’une des quatre influenceuses du «Gucci gang», un groupe d’amies repéré à 15 ans à peine pour leur style travaillé, au point que le magazine de mode Dazed les a déclaré incarner «la jeunesse parisienne».

Depuis que @shinoart a illustré la pochette de l’album d’Hippocampe fou, il enchaîne les projets dans le dessin.

Les mots «projets» et «rencontres» reviennent souvent.

«Je veux le bac pour le principe, admet Timothée Li, mais tous les projets d’en dehors sont beaucoup plus importants. J’apprends plus en touchant à tout et je rencontre des gens différents.»

Crystal Murray, elle aussi, compte «garder les pieds sur terre malgré [son] succès». De son influence en ligne (11,9K d'abonnés), elle retient «des expériences dans la mode et dans l’influence et l’accélération de [ses] perspectives d’avenir». Les quatre influenceuses du gang de Crystal profitent de leur audience pour «prendre [leurs] responsabilités et s’adresser aux gens de [leur] génération». En parallèle des cours et des shootings, elles lancent le talk show en ligne Safe Place qui traite de «la liberté d’être femme de près ou de loin».

Safe Place, épisode 1. | Via YouTube.

Plus extrême, moins scolaire: Nazim Selka n’a pas pris la peine de se former en direction artistique. Il se félicite «d’appartenir à une génération où on peut buzzer très vite d’un coup, alors pour l’instant, c’est ça le plus importan. À défaut d’avoir usé les bancs de l’école, le photographe enchaîne les shootings dès 16 ans en parallèle d’une filière STMG au lycée Carnot, à Paris.

«J’avais été repéré par une blogueuse new-yorkaise pour qui j’ai fait des éditos de mode et des photos. Je travaillais sur l’arrivée du rap dans le monde de la mode.»

À ce moment-là, il gagne des abonnés sur Instagram et les propositions de shootings rémunérés s’accélèrent. Ses études n’ont jamais été une priorité. Aujourd’hui, s’il compte finir son BTS en management des unités commerciales c’est «surtout pour rassurer [ses] parents; pas pour finir directeur de rayon chez Leroy Merlin».

La prise de risque à défaut d’expertise

Ne pas se méprendre: aucun de ces bébés entrepreneurs ne croit que l’argent suivra toujours la notoriété, ni même que celle-ci puisse durer indéfiniment. En revanche, ils parient sur leur adaptabilité et leur capacité à rebondir, ce qui les encourage à prendre des risques. Quand Nicolas Cochet, 20 ans, a voulu abandonner son BTS pour se consacrer à Instagram, sa mère n’était «pas hyper chaude».

«J’ai vite appris à être exigeant avec les marques. Je pose mes conditions avant de signer.»

Nicolas Cochet, vingt ans, photographe

Le jeune photographe a su capitaliser son influence sur la plateforme (8.050 abonnés): il s’est spécialisé en portrait d’influenceurs. Il fait partie des «instapreneurs», qui trouvent du travail grâce à leur notoriété et à leur activité sur le réseau.

Aujourd’hui, il dit pouvoir «facilement ne plus rien demander à [ses] parents et prendre un appart» et il est aussi devenu «bien meilleur professionnel». Joaillerie, cinéma, défilés de mode, vernissage… Autant de milieux dans lesquels le jeune homme a eu l’occasion d’exercer grâce aux invitations de Cartel, l’agence de photographes d’Instagram.

«J’ai aussi vite appris à être exigeant avec les marques, ajoute-t-il, sûr de lui. Je pose mes conditions avant de signer.»

Il fixe en amont la nature du partenariat (plus ou moins publicitaire), le nombre de posts concernés et les dates de publication.

Capture d’écran du compte Instagram de Nicolas Cochet, spécialisé en portraits d’influenceurs.

À défaut d’avoir signé un CDI grâce à Instagram, Nicolas Cochet a développé des compétences dites «douces» ou «comportementales». Ces compétences ont été l'objet de la chronique de l’intervenant en Innovation à l'Executive master RH de Sciences Po Paris, Michel Barabel –«Des hard skills aux mad skills: comment le numérique rebat les cartes des compétences?»:

«[Au XXe siècle] nous pouvions considérer les compétences comme un “stock” ou un “actif”. Il fallait les accumuler car elles représentaient la clé de la réussite professionnelle. […] Aujourd’hui, la valeur d’un individu tient plus à ses capacités à apprendre qu’à ses capacités de mémorisation.»

La valeur des «soft skills» en entreprise a fait évoluer la politique de recrutement chez Google. L’ancien responsable du recrutement Laszlo Bock a détaillé le portrait-robot de l’employé idéal dans un entretien au New York Times. Parmi les les qualités attendues: «La polyvalence, la capacité d’adaptation à l’audience et la maîtrise des réseaux sociaux».

Les autodidactes ont encore de beaux jours devant eux.

Juliette Mauban-Nivol Juliette Mauban-Nivol est journaliste indépendante.

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