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En Hongrie, Viktor Orbán mise sur les «partis bidons» pour assurer sa réélection

Temps de lecture : 4 min

Ultrafavori à sa propre succession, le président Orbán peut compter sur une galaxie de partis louches qui devraient siphonner quelques précieuses voix aux législatives, ce dimanche 8 avril.

Viktor Orbán lors de son discours sur l'état de la nation, le 18 février 2018 à Budapest |
Attila Kisbenedek / AFP
Viktor Orbán lors de son discours sur l'état de la nation, le 18 février 2018 à Budapest | Attila Kisbenedek / AFP

Il n’a manqué que quelques signatures à András* pour valider sa candidature, comme il y a quatre ans. Aux élections d’avril 2014, l’homme avait convaincu suffisamment d’aspirants, payés chacun 200.000 forints [660 euros], pour monter une liste nationale d’au moins vingt-sept noms et réunissant cinq cents paraphes ou recommandations par district. L’opération était trop alléchante pour qu’András laisse passer sa chance.

La loi électorale de 2012, votée par l’alliance Fidesz-KDNP au pouvoir, accorde une enveloppe étatique de 149 à 597 millions de forints [soit de 476.000 à 1,9 million d’euros] à quiconque remplissant cette condition. Nul besoin d’habiter dans le canton visé, ou même de s’y rendre. Une simple base de données suffit, quitte à falsifier des signatures ou à récupérer des noms et des numéros de téléphone dans l’annuaire.

András ne s’est jamais préoccupé de politique et seul l’appât du gain compte, comme il l’explique longuement au portail Index. Bien que la loi ait été sensiblement modifiée l’an dernier et oblige les formations n’atteignant pas 1% des voix à rembourser la martingale perçue, lui et ses camarades ont trouvé la parade pour contourner le fisc: inscrire des SDF ou des personnes résidant à l’étranger.

«Forces étranges»

Aujourd’hui, treize écuries surgies de nulle part figurent parmi les vingt-trois concourant au niveau national le 8 avril. Dans l’ordre, on y trouve le Parti pour une Hongrie sportive et saine (SEM), celui des gens pauvres (SZEM, qui signifie «œil»), du dénominateur commun (Közös nevező), des Roms catholiques européens, de l’unité (Összefogás), de la boussole (Iránytű Párt), des tziganes, du net, de la justice, des personnes travaillant et étudiant en Hongrie, des familles, de la volonté et de l’alliance nécessaire (KÖSSZ, «merci» en hongrois, à un «s» près).

La liste aurait été encore plus longue et improbable si Honneur et patrie, les Démocrates combatifs, Allez la Hongrie, le Mouvement de la Hongrie satisfaite, le Parti de la coopération et de la pacification nationale ou l’Élan pour la Hongrie avaient rempli le quota légal –des noms dignes de George Orwell.

«Outre l’argent en jeu, cette profusion de forces étranges embrouille les citoyens et favorise le pouvoir actuel. L’ampleur des sommes engagées sur le dos du contribuable serait beaucoup moins dérangeante si elle finançait véritablement la démocratie. Or ce n’est pas le cas», relève le Mediapart local, Átlátszó.

Non content d’avoir retaillé les circonscriptions à l’avantage de son parti, le Fidesz, Viktor Orbán bénéficie d’une large avance dans les sondages, qui devrait lui assurer un troisième mandat consécutif jusqu’en 2022. Lâchés, les ultranationalistes du Jobbik et les socialistes entendent au mieux limiter la casse.

L’énorme pagaille créée par les partis fantoches s’ajoute au ridicule d’une campagne sans programme, où le Premier ministre ultraconservateur associe ses adversaires à des suppôts de George Soros et à des pantins prêts à soutenir l’immigration illégale, selon un plan attribué au milliardaire américano-magyar.

Dominé par les affaires de corruption, le scrutin magyar sera qui plus est un énorme gouffre financier. «En 2014, les quatorze mini-formations alignées aux législatives ont coûté près de quatre milliards de forints [12,8 millions d’euros] aux Hongrois. Si les deux douzaines de partis suspects connus avaient concouru cette année, ce montant aurait doublé. La copie de signatures était déjà courante en 2014, et elle l’est encore en 2018. Cette élection sera tout aussi truquée que la précédente», déplorent Transparency International Hongrie et l’Institut Political Capital, auteurs d’un rapport cité par le quotidien Népszava.

Noms contre forints

Qu’ils proposent le rétablissement de la peine de mort (Parti de la justice), l’entrée de personnes «normales» au Parlement (Parti du dénominateur commun), la semaine de 34h30 au lieu de 40h (Parti de la boussole) ou l’e-résidence à l’estonienne (Parti du net), ces ovnis politiques ulcèrent l’opposition, qui crie à la manipulation.

Pire, ils pourraient priver d’Assemblée les écolo-centristes du LMP ou les libéraux de Momentum, qui tutoient le seuil fatidique des 5%, d’après une récente étude du Republikon Intézet. Crédité quant à lui de 41%, le Fidesz contemple l’immense foire d’empoigne scellant sa large victoire annoncée.

Alors que Poutine a laissé Ksenia Sobtchak, la fille de son ancien mentor, camper une opposante idéale car peu menaçante, Orbán favorise une accumulation d’écuries insignifiantes parachevant le morcellement de l’opposition.

Le président du pourtant drôlatique Parti du chien à deux queues, qui présente de vrais candidats aux législatives, affirme avoir été approché par des formations douteuses lui offrant entre 350 et 1.000 forints [entre 1,15 et 3,30 euros] pour l’achat d’une simple signature. Des activistes de Momentum ont quant à eux discrètement filmé un individu proposant de partager avec lui les paraphes recueillis sur leur stand.

«Il y a des partis lorgnant clairement vers la caisse, histoire de ramasser les fonds de campagne –des “partis-business” ne menant aucune activité politique et dont on devine assez aisément la motivation. Ces éléments perturbateurs ne sont bons qu’à siphonner des votes d’opposition au bénéfice du Fidesz», confirme le célèbre activiste-youtubeur Márton Gulyás, qui multiplie les reportages édifiants sur le sujet.

Contrairement au maître du Kremlin, Orbán n’a pas besoin de bourrage d’urnes pour garder son trône: la faiblesse de ses concurrents et le joyeux capharnaüm des «partis bidons» lui ouvrent un boulevard.

* Le prénom a été modifié.

Joël Le Pavous Journaliste

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