Sports

Le Masters d'Augusta, le plus étrange des tournois de golf

Temps de lecture : 5 min

Encore plus que les Jeux olympiques et le tournoi de Wimbledon, le Masters d’Augusta est l’un des très rares événements sportifs capable d’imposer sa loi à tous, télévisions et sponsors compris.

Tiger Woods dans les bois (vous l'avez?) du célèbre tournoi d'Augusta. |
Patrick Smith / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Tiger Woods dans les bois (vous l'avez?) du célèbre tournoi d'Augusta. | Patrick Smith / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le 82e Masters, qui se déroule du 5 au 8 avril sur le parcours légendaire de l’Augusta National Golf Club, en Géorgie, est marqué par le retour de Tiger Woods, déjà quatre fois vainqueur du premier tournoi du Grand Chelem de l’année. L’ancien numéro un mondial n’a plus participé à l’épreuve depuis 2015 en raison de blessures.

Ses récents résultats –2e à Tampa, 5e à Orlando– inespérés après quatre opérations au dos depuis mars 2014, dont une fusion de deux vertèbres, en avril 2017, qui avait laissé craindre la fin de sa carrière, suscitent les espoirs les plus fous. Dix ans après avoir remporté son 14e et dernier titre majeur à l’US Open, en juin 2008, Woods veut encore y croire.

«Des greens épilés comme des maillots»

Pour parvenir à enfiler une cinquième veste verte, ce trophée si particulier remis chaque année au vainqueur, le champion américain va devoir à la fois contrôler sa technique et ses émotions sur un tracé qu’il connaît par cœur, mais qui pardonne peu d’erreurs notamment avec ses greens aussi lisses et rapides que des toiles cirées ou ces «greens épilés comme des maillots» comme s’était risqué à le dire en direct, en 1994, Gary McCord, un commentateur de la chaîne CBS.

L’histoire est connue: McCord n’a plus eu le droit de remettre les pieds à Augusta à cause de cet écart de langage qui avait tant déplu aux membres du club, organisateur de cette compétition.

Tiger Woods, lui-même, avait eu à subir les sévères remontrances de la vénérable institution, en avril 2010, lorsqu’il était revenu dans ce sanctuaire golfique quelques semaines après les révélations de ses infidélités conjugales. La leçon de Billy Payne, alors président de l’Augusta National Golf Club, s’était fait entendre lors de sa conférence de presse inaugurale:

«Il n'y a pas que sa conduite qui soit remise en cause de façon aussi importante ici, avait-il pontifié. Il y a également le fait qu'il nous a tous déçus, et encore plus important, qu'il a déçu nos enfants et nos petits-enfants.»

Interdictions en série

Le Masters, si on voulait le caricaturer, serait, selon certains, une «Corée du Nord du golf», ou, pour d’autres, une «Cité interdite» d’un nouveau genre où nombre de libertés sont muselées. Citons, en rafale, quelques-unes de ces obligations.

Les spectateurs n’ont pas le droit d’avoir de portables sur le parcours; de photographier les golfeurs une fois que la compétition a commencé; de faire signer des autographes aux champions à l’exception d’un endroit dédié; de courir pour aller plus vite; de porter leurs casquettes à l’envers, etc. Et s’ils apportent avec eux des chaises pliables, elles doivent être sans accoudoirs.

Sous le joug du club, la télévision officielle, CBS, n’est pas, elle, autorisée à proposer plus de quatre minutes de publicité par heure de programme et est sommée, lorsqu’elle parle du public, de choisir le terme anglais de «patrons» au lieu de «fans» ou de «spectators», proscrits. Quant au mot «rough», qui désigne cette herbe épaisse des tracés, il doit être remplacé par «second cut».

Les animaux sauvages, quant à eux, sont priés de ne pas s’aventurer du côté de ce célèbre dix-huit trous, encerclé par de hautes palissades –un cerf a eu, toutefois, l’audace de s’inviter lors de l’édition 2011. La nature toute entière a d’ailleurs été carrément placée sous la haute surveillance du club. Les azalées, qui bordent nombre de greens et concourent à la beauté de l’endroit, auraient l’obligation d’être au sommet de leur forme pendant le tournoi et si, par malheur, le printemps s’annonçait trop tôt, des kilos de glaçons seraient répandus autour des plants afin de ralentir leur floraison.

Azalées. | Patrick Smith / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Légende ou vérité? Au cœur de cette société secrète d’Augusta, où il est, par exemple, impossible de connaître le nombre et la liste exacts des membres du club, le mystère agit comme un autre levier de contrôle sur un tournoi sans égal.

Un tournoi chic, unique... et économique

Antre du conservatisme –il a fallu attendre 2012 pour que des femmes soient enfin admises parmi les membres– l’Augusta National Golf Club pourrait sembler hors du temps, s’il n’était pas aussi d’une totale modernité dans un monde où tout va si vite et où tout se vend au plus offrant. C’est même un cas unique dans le sport: aucune publicité d’aucune sorte n’est visible dans aucun coin du parcours.

Les Jeux olympiques et le tournoi de Wimbledon sont également soucieux de limiter la présence de leurs sponsors –les marques Rolex et Slazenger se font à peine remarquer sur le Centre Court de Wimbledon où les panneaux publicitaires sont interdits contrairement à Roland-Garros– mais ils n’opèrent pas avec la rigueur extrême du Masters.

Les trois grands sponsors du Masters, AT&T, IBM et Mercedes-Benz, comme les trois autres partenaires «secondaires», Delta Air Lines, UPS et Rolex, en sont pour leurs frais, si l’on peut dire. Pas question pour eux d’exploiter au maximum cet investissement –entre six et huit millions de dollars par an, selon différentes supputations car, là encore, la confidentialité reste de mise. Le fait d’être associé à cet événement de premier plan doit suffire à leur bonheur.

Le Masters impose son monde, à l’envers de son temps, en renonçant aussi volontairement à davantage de sponsors et à plus de millions de dollars de revenus. Le club limite même la vente des produits de sa griffe –vêtements, souvenirs– aux seules boutiques du club pendant la semaine du tournoi en refusant de les commercialiser sur internet et dans d’autres lieux de vente le reste de l’année. Il régule strictement le nombre d’entrées payantes afin de limiter l’envahissement.

Histoire d’affirmer davantage sa différence, le tournoi réserve aussi à ses visiteurs le privilège de tarifs extrêmement bas au niveau de la nourriture et des boissons –sandwich à 1,50$, bière à 3$– quand, là encore, il pourrait s’en mettre plein les poches. C’est la mainmise absolue sur son destin à l’heure où chaque spectateur, dans une discipline aussi populaire que le football, se sent, par exemple, de plus en plus sollicité financièrement lorsqu’il se rend au stade et à une époque où il n’est plus possible de voir un footballeur ou un rugbyman interviewé ailleurs que devant un panneau recouvert de publicités.

Le Masters a établi sa propre définition de la quête de sens. Et sa boussole ne l’entraîne pas que sur les chemins du passé puisque l’épreuve est en phase avec la technologie de son époque. Son application mobile est ainsi l’une des toutes meilleures du sport professionnel, en alliant simplicité et performance. Parmi les nouveautés 2018, la chaîne YouTube du Masters propose aux passionnés l’intégralité des retransmissions des quatrièmes et ultimes journées des cinquante dernières éditions, sans (évidemment) la moindre coupure publicitaire.

Tiger Woods est né champion à Augusta. Il rêve d’y renaître treize ans après sa quatrième et dernière veste verte. Mais faire le lien entre hier et aujourd’hui n’est jamais une sinécure à Augusta –sauf pour ceux qui détiennent les clés du club.

Yannick Cochennec Journaliste

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