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Personne ne connaît vraiment la Chine

Temps de lecture : 9 min

Pas même le gouvernement chinois.

Session du Congé national du Parti communiste chinois, le 18 mars 2018 à Pékin. | Nicolas Asfouri / AFP
Session du Congé national du Parti communiste chinois, le 18 mars 2018 à Pékin. | Nicolas Asfouri / AFP

C’est une remarque qui revient constamment de la part des Chinois lorsque l’on est étranger dans leur pays: «Vous ne connaissez pas la Chine!». Il s’agit généralement d’une réaction à chaud à un problème moderne un peu gênant ou d’une défense de l’un des nombreux mythes historiques qui sont ici enseignés aux enfants comme s’il s’agissait de faits indéniables sur le monde. Cela ne les empêche toutefois pas d’avoir raison sur un point: nous ne connaissons pas la Chine. Mais le fait est que les Chinois ne la connaissent pas non plus –pas même le gouvernement.

Nous ne connaissons pas la Chine parce que, d’une manière qui n’est généralement pas reconnue, l’immense majorité des informations qui nous parviennent au sujet du pays sont peu fiables, partielles ou déformées. En raison de l’immensité du pays, de la censure sans cesse croissante du régime et de la paranoïa omniprésente autour du partage des informations, nous ne pouvons plus connaître la Chine. Les données officielles sont régulièrement lissées, que ce soit pour servir la propagande officielle ou des ambitions individuelles de carrière. Cela vaut autant pour les Chinois que pour les étrangers. Il peut être parfois plus facile pour les Chinois d’avoir accès aux informations, mais le simple fait de chercher ces informations peut aussi parfois avoir un coût bien plus élevé.

Des données économiques et sociales douteuses

Nous ignorons, par exemple, les chiffres réels de la croissance du PIB. La croissance du PIB est depuis longtemps l’un des principaux critères permettant d’évaluer les carrières des officiels (par conséquent, les données sont faussées à tous les niveaux, vu que les personnes qui les rapportent ont tout intérêt à ce que les chiffres soient élevés). Si l’on additionne les chiffres du PIB émis par les provinces, le résultat est supérieur de 10% au chiffre finalement émis par le gouvernement national, qui est lui-même remanié à des fins politiques. Les gouvernements provinciaux l’ont de plus en plus admis ces dernières années, mais cela fait des décennies que ces trucages ont lieu. Nous ne connaissons pas l’étendue des prêts douteux, couramment cachés par les banques. Nous ne connaissons pas la composition de la plupart des actifs financiers chinois. Parfois, nous ignorons même les bonnes nouvelles de reprises, pour la simple et bonne raison que l’on nous avait caché les mauvaises nouvelles qui les avaient précédées. Nous ne connaissons pas le vrai coefficient de Gini de la Chine, qui mesure les inégalités économiques.

Nous ne connaissons pas exactement la taille de la population chinoise. | Chandan Khanna / AFP

Pourtant, les données économiques sont, paradoxalement, sans doute plus fiables que la plupart des autres données, justement parce qu’une grande attention a été portée à leur manque de fiabilité. Le bureau national chinois des statistiques lui-même relevé à plusieurs reprises des cas de mauvais rapports de données, si bien qu’il tente désormais de rassembler lui-même directement les données provinciales. Il y a eu des nettoyages et des tentatives de rectifier les erreurs du passé, mais le côté de plus en plus idéologique et paranoïaque du parti d’État pourrait entraver ces efforts.

Mais notre ignorance s’étend bien au-delà de l’économie. Il suffit de prendre n’importe quel domaine en Chine pour découvrir que des informations publiques ont été déformées ou cachées. Adressez-vous aux autorités compétentes et, en privé, elles admettront généralement les pratiques les plus choquantes.

Nous ne connaissons pas la taille véritable de la population chinoise en raison de la réticence qu’a la population pour enregistrer un deuxième enfant, sans compter que cela avantage les bureaux du planning familial, peu enclins à admettre qu’ils ne sont pas parvenus à contrôler les naissances. Nous ignorons où se trouvent tous ces gens: les comtés ruraux se retrouvent encouragés à gonfler les chiffres de leur population afin de recevoir plus d’aides de la part des autorités des niveaux supérieurs, tandis que les districts des villes indiquent souvent des chiffres inférieurs à la réalité afin de rentrer dans le cadre du contrôle des naissances imposé par les autorités. Officiellement, la population de Pékin est de 21,7 millions d’habitants, mais il pourrait tout aussi bien s’élever en réalité à 30 ou 35 millions. Des dizaines (voire des centaines) de millions de migrants se trouvent officiellement dans la campagne, alors qu’en réalité, ils sont dans les villes (Enfin, peut-être. Nous ne connaissons pas l’étendue des récentes expulsions hivernales des pauvres des métropoles). Et nous ne savons pas si tous ces gens respirent un air propre ou boivent une eau saine, car les données environnementales sont pleines de trous.

Nous ne savons pas ce que pensent réellement les gens

Nous ne savons rien du fonctionnement des hautes sphères politiques chinoises. Tout au mieux pouvons-nous émettre (comme je l’ai fait) des suppositions informées. Nous ne connaissons pas la politique interne du Zhongnanhai, l’équivalent chinois du Kremlin. Les politiciens chinois ne sont pas vraiment du genre à écrire des mémoires où ils racontent tout et les journalistes chinois ne peuvent pas non plus écrire des essais fouillés sur le sujet. Nous ne savons pas si Xi Jinping a vraiment à cœur la richesse et la puissance de la Chine ou s’il ne pense qu’à lui.

Le mystérieux président chinois Xi Jiping. | Jason Lee / Pool / AFP

Nous ne savons pas si les hauts responsables visés officiellement par les campagnes «anticorruption» étaient vraiment incroyablement corrompus, paresseux ou vils… ou s’ils n’étaient que des opposants politiques de Xi. Nous ne connaissons pas l’étendue des divisions au sein du parti communiste chinois, mais nous savons que leur existence est régulièrement condamnée (par Xi et ses partisans). Nous ne savons pas si les officiels qui ne tarissent pas d’éloges au sujet de Xi croient réellement ce qu’ils disent ou s’ils n’agissent que par peur et/ou calcul.

Nous ne savons pas ce que pensent réellement les gens. Nous ne savons pas si ceux qui sont interviewés soutiennent réellement le gouvernement ou s’ils ne font que fournir des réponses prudentes aux questions des étrangers pour éviter toute forme de répression politique. Nous ne savons pas pourquoi les Chinois affirment aux sondeurs qu’ils font plus confiance aux autres en Chine que dans tout autre pays du monde, alors qu’en pratique, la paranoïa autour des intentions des autres est tellement omniprésente que personne n’aide les personnes âgées dans la rue, de peur qu’il ne s’agisse d’escrocs, ou qu’il est possible de laisser un enfant comme le petit Wang Yue mourir sans aide après avoir été renversé par une voiture.

Nous ne connaissons pas le vrai budget de la défense. Nous ne savons pas dans quelles conditions vivent au quotidien les militaires chinois, car les restrictions entourant les informations relatives à l’armée sont encore plus strictes que pour les civils.

Nous ne connaissons pas le vrai niveau de l’enseignement en Chine, parce qu’une grande partie des statistiques fournies par le Program for International Student Assessment (PISA), qui avait placé la Chine à la première place du palmarès mondial, provenaient d’une étude menée sur un petit ensemble d’écoles d’élite à Shanghai. Dès que l’étude fut étendue, ne serait-ce qu’à Pékin (une autre métropole) et à deux provinces riches, les résultats chutèrent radicalement (le fait que le PISA ait accepté de se contenter cet échantillon limité témoigne de la crédulité et du bon vouloir de nombreuses ONG étrangères, notamment dans le domaine de l’éducation, lorsqu’il s’agit de la Chine. J’ai vu de nombreux éducateurs étrangers être victimes d’un potemkinisme flagrant, notamment en croyant que le lycée n°4 de Pékin –qui est, en quelque sorte, le Eton chinois– était un «établissement scolaire chinois typique»). Nous ne connaissons pas l’étendue du délabrement de l’éducation en milieu rural. Nous ne connaissons pas les vrais chiffres de l’alphabétisation, ne serait-ce que parce que le taux d’alphabétisation est mesuré selon des critères différents dans les villes et dans les campagnes (une astuce fréquemment utilisée pour de nombreuses données).

Nous ne connaissons pas les vrais chiffres de la criminalité, notamment dans les villes, où les taux officiel pourraient ne représenter que 2,5% du total. Nous ne connaissons pas le nombre de personnes tuées lors de l’insurrection ouïghoure du Xinjiang, au sujet de laquelle des fonctionnaires locaux «ont autant falsifié les chiffres que durant le Grand Bond en avant», pour reprendre les termes d’un expert gouvernemental sur le terrorisme. Et nous ne savons pas non plus combien de personnes sont actuellement retenues en «camps de rééducation» (soit dit en passant, nous ne savons pas non plus combien de personnes ont péri durant le Grand Bond en avant, entassés dans des fosses ou abandonnés dans des praires isolées: 16,5 millions, comme l’annoncent les chiffres officiels, ou 45 millions, comme l'estiment certains historiens?)

Nos sources d’information, qui n’ont jamais été très riches, se sont presque entièrement taries

Et s’ajoute à cela tout ce que nous ne savons pas que nous ignorons. Nous avons évoqué ce que nous savons ne pas connaître, mais il y aurait aussi du souci à se faire à propos de tout ce que nous n’avons pas conscience d’ignorer. À l’heure actuelle, nous sommes peut-être en train de passer à côté des futurs grands événements qui ébranleront ou transformeront la Chine et le monde. Les journalistes étrangers qui se rendent en Chine sont «assignés à résidence» dans quelques grandes villes, principalement Pékin, Shanghai et Shenzhen. Suivis et harcelés dès qu’ils voyagent dans d’autres endroits du pays, ils ont notamment beaucoup de mal à visiter les campagnes (à en croire les données démographiques officielles, Pékin et Shanghai, souvent représentées comme la norme de la Chine moderne, abritent moins de 4% de la population totale du pays). Mais la situation est encore pire pour les journalistes chinois: dans les années 2000, la possibilité, déjà limitée, de faire du journalisme d’investigation a quasiment été supprimée par des autorités déterminées à ce qu’il n’y ait d’autre son de cloche que celui du parti. La peur lie les langues: ceux qui autrefois donnaient leur nom parlent aujourd’hui de manière anonyme, et beaucoup n’ouvrent même plus la bouche.

Nos sources d’information, qui n’ont jamais été très riches, se sont presque entièrement taries ces dernières années en raison de la censure du régime, qui est de plus en plus stricte. Le réseau social Weibo, qui offrait autrefois une certaine fenêtre sur les plaintes et scandales agitant les provinces, est aujourd’hui largement censuré. Les groupes privés de WeChat, un service de messagerie très en vogue, le remplacèrent l’année dernière, mais ils furent à leur tour censurés.

Tout cela rend d’autant plus impressionnant le travail de ceux qui parviennent avec succès à déchiffrer les données économiques ou politiques importantes, à l’instar du remarquable chercheur Adrian Zenz. Et puisque le gouvernement ferme toutes les sources d’information qui ne sont pas sous son contrôle, nous ne pouvons que nous demander ce que les autorités savent vraiment. Les dirigeants locaux ont toujours exigé de recevoir une énorme quantité de données (avec des demandes du type: «Répertorier toutes les personnes qui assistent à des offices religieux dans votre district, et le lieu de rencontre»), mais le système a toujours falsifié les informations qui étaient renvoyées, même en interne, et il le fait sans doute encore plus à mesure que Xi établit une véritable dictature. Li Keqiang, le Premier ministre chinois de plus en plus insignifiant (à notre avis), s’est plaint, en 2007, auprès des diplomates américains qu’il lui était impossible de recevoir les données économiques de base sur la province qu’il dirigeait alors et qu’il devait envoyer discrètement des amis et collègues sur les routes pour collecter des données.

Li Keqiang, discret Premier ministre chinois. | Greg Baker / AFP

La solution du gouvernement pour remédier à ce problème consiste à se fier de plus en plus au big data, persuadé qu’en évitant de passer par les petits fonctionnaires, il pourra collecter les informations directement à la source. De très grosses sommes d’argent sont versées dans la collecte de données, notamment dans les efforts de prévision policière et de surveillance généralisée des dissidents. Le gouvernement impose aux entreprises chinoises, et aux entreprises étrangères présentes sur le territoire chinois, comme Apple, de consigner et de transmettre des données à grande échelle. Toutefois, même le big data est soumis à des distorsions systématiques, à des croyances erronées et à la plus ancienne règle du codage informatique: garbage in, garbage out (ce qui signifie que l’on obtient des résultats faux si les données entrées au départ sont mauvaises).

Comme l’a expliqué l’économiste Josiah Stamp au sujet d’une autre puissance qui essayait de contrôler un vaste territoire par des moyens oppressifs: «Le gouvernement [de l’Inde britannique] aime beaucoup les statistiques. Il les collecte, les additionne, les élève à la puissance n, en extrait la racine cubique et en fait de merveilleux diagrammes. Mais il ne faut jamais oublier que chacun de ces nombres provient en premier lieu du chowkidar (gardien du village), qui met un peu ce que bon lui semble». La technologie permettra-t-elle au gouvernement chinois d’aujourd’hui de faire mieux? Ça encore, nous ne le savons pas.

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