Monde

Bollywood, proie de l'un des plus dangereux criminels au monde

Temps de lecture : 7 min

Derrière les pas de danse de l’industrie de Bollywood se cache l’une des organisations mafieuses les plus hardcore au monde. On l’appelle la D-Company.

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Illustration par Darren Hopes / Central Illustration Agency

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Dans l’hindouisme, le dieu Shiva est étymologiquement «celui qui porte bonheur». Mais il faut croire que dans les bidonvilles de Bombay, la chance n’existe plus.

Le 12 août 1997, alors qu’il sort tout juste d’un temple qu’il a fait restaurer en l’honneur de la divinité, le producteur Gulshan Kumar entend une détonation claquer dans son dos. C’est en tombant au sol qu’il comprend qu’il vient d’être victime d’une tentative d’assassinat.

Coup de chance, la balle lui a seulement éraflé le front. Il se relève et tente de se réfugier en courant dans une maison, mais une femme lui claque la porte au nez dans la panique. Là, deux hommes surgissent sur le trottoir et lui mitraillent seize balles dans la nuque, la colonne vertébrale et le dos. Essayant de s’interposer, le chauffeur de Gulshan reçoit deux décharges dans les jambes.

Les agresseurs s’enfuient alors en braquant un taxi, tandis que le producteur, fatalement blessé, rampe sur quelques mètres avant de décéder devant la porte des toilettes publiques du quartier.

«Effrontée, en rafales et comme un brutal départ de flamme. La mort est venue chercher Gulshan Kumar comme le succès l’avait fait des années plus tôt», écrira quelques jours plus tard le magazine India Today.

Gang tentaculaire

Le producteur en question était loin d’être un anonyme perdu dans cette ville aux vingt-deux millions d’habitants. Au fil des années, Gulshan Kumar avait construit un empire spécialisé dans la musique des films de Bollywood.

Fondé en 1984, son label discographique nommé T-Series –devenu depuis la chaîne YouTube la plus vue au monde– connaissait un succès écrasant, au point qu’il a ouvert dans la foulée plusieurs importants studios de production cinématographique. Se sentant suffisamment puissant, Gulshan Kumar n’avait pas daigné répondre aux récentes menaces proférées à son encontre par des gangsters exigeant leur part du butin.

«Il a été tué en plein jour. C’est évident qu’un contrat a été mis sur sa tête. À l’époque, ce meurtre a ouvert de larges débats sur les liens entre Bollywood et la mafia. D’un seul coup, les Indiens ont réalisé que cette industrie était gangrenée depuis longtemps par le crime organisé», explique Tejaswini Ganti, professeure à l’université de New York et spécialiste de l’histoire du cinéma en Inde.

Il ne faudra pas longtemps à la police locale pour retrouver le commanditaire de cet assassinat: l’intouchable D-Company. Considéré comme la plus grosse organisation criminelle du sous-continent indien, ce gang tentaculaire fait trembler tout le pays depuis le milieu des années 1970.

Aujourd’hui, il compte en moyenne cinq mille membres permanents et plus de cent mille associés, dont les différents business s’étendent dans toutes les couches des économies indiennes, pakistanaises, sri-lankaises, népalaises et autres. Une véritable multinationale du crime dont le pauvre Gulshan Kumar a voulu prendre congé. Mais en Inde, même les dieux ne peuvent pas vous sauver des griffes de la D-Company.

Premier rôle

Tout commence par un D, qui veut dire Dawood. Né en 1955 dans une famille musulmane de l’État du Maharashtra, sur la côte ouest de l’Inde, Dawood Ibrahim n’avait a priori aucune raison de devenir l’ennemi public n°1.

Fils d’un des chefs de la police de Bombay, il grandit dans une ville un peu trop folle pour lui. Spécialiste des questions mafieuses et professeur à la Webster University de Londres, Gary K. Busch recontextualise: «Ce qui s’est passé, c’est que quand les Anglais ont quitté l’Inde en 1947, il y a eu une désorganisation du pays. Des États comme le Maharashtra ont imposé la prohibition sur l’alcool, ce qui –comme aux États-Unis– a créé une culture de la vente clandestine faisant flamber la criminalité. À Bombay, chaque quartier, chaque coin de rue a commencé à avoir son propre groupe de gangsters contrôlant les transports, la vente de drogues, le business de l’extorsion, etc..»

Dans ce cadre, Dawood et son grand frère Shabir ne tardent pas à tomber dans les petits trafics. Sous le nom de D-Company, ils profitent d’une certaine impunité due à la présence de leur père au sein de la police locale. Une situation de privilégiés qui ne tarde pas à déclencher des jalousies chez les gros mafieux du coin, les Afghans du Pathan Gang.

Le 12 février 1981, Shabir est abattu dans une station essence de la banlieue de Bombay. Dès lors, c’est une guerre sans merci qui s’engage entre la D-Company et ses rivaux. «C’est là que Dawood a vraiment commencé son ascension. Il a fait tuer absolument tous ceux qui pouvaient être une menace pour lui et son business. C’est un homme intelligent, organisé et qui ne pardonne rien. Il a utilisé des tueurs à gages et s’est parfois fait aider par des membres de la police ou du gouvernement pour finir le travail. C’est comme ça qu’il est devenu le chef mafieux le plus puissant du pays», explique Vivek Agrawal, historien du crime organisé en Inde, ayant publié plusieurs livres sur le personnage.

Dawood Ibrahim aux Émirats arabes unis, en 1991 | Getty Images

En plus de ses activités dans l’immobilier, la vente de drogue, le racket, la contrefaçon ou encore le trafic d’or et de diamants, la D-Company va se spécialiser dans l’extorsion de l’une des industries les plus florissantes du pays: Bollywood.

La rançon de la gloire

Avec un chiffre d’affaires de 2,89 milliards de dollars en 2017 et 2,2 milliards de billets vendus chaque année –ce qui en fait le cinéma le plus regardé au monde, l’industrie cinématographique de Bombay est une véritable mine d’or, construite en grande partie grâce aux milieux mafieux.

Gary K. Busch développe: «Pendant longtemps, le gouvernement indien voyait l’industrie du cinéma d’un mauvais œil et interdisait aux studios d’emprunter de l’argent dans les banques locales. C’est là que le crime organisé est venu proposer ses services. Beaucoup des studios de Bollywood ont donc été fondés financièrement par des gangsters. Ils en contrôlaient la production, la distribution et s’arrangeaient pour que leurs petites amies décrochent les meilleurs rôles. Il y a toujours eu une symbiose entre Bollywood et la mafia de Bombay.»

À ce jeu-là, Dawood est un expert. Très vite, la D-Company fait main basse sur toute l’industrie. À chaque nouveau carton au box-office, ses sbires sont là pour récupérer leur part, ou éventuellement pour kidnapper les acteurs, menacer les techniciens et intimider les producteurs qui refuseraient d’obéir au système. Mais pour ceux qui savent jouer le jeu, Dawood sait aussi être reconnaissant. «Des tournées mondiales sont organisées avec des stars de Bollywood, qui sont payées des fortunes pour apparaître dans des shows gérés par le crime organisé», explique Vivek Agrawal.

C’est comme ça qu’il y a quelques années, on a pu voir Dawood aux côtés de Salman Khan, superstar absolue du cinéma indien. Immortalisée par une photo ayant fait polémique dans le pays, cette amitié était récemment dénoncée par l’acteur Zubair Khan, qui s’épanchait dans les médias indiens: «Salman Khan est le lèche-cul de Dawood Ibrahim!»

Mais la tête pensante de la D-Company est désormais bien loin: après avoir commandité les attentats islamiques de Bombay en 1993 (douze voitures piégées pour 257 morts), Dawood Ibrahim est devenu l’homme à abattre pour les autorités indiennes, qui s’étaient jusque-là montrées assez laxistes à son égard.

Exilé quelque part entre Dubaï et le Pakistan, celui qui pointe maintenant en troisième position des hommes les plus recherchés au monde gère désormais la D-Company à distance, tout en revendant en parallèle des armes à Daech.

Slumdog Millionaire

En Inde, personne n’a oublié Dawood –surtout à Bollywood. Pour lutter contre son influence, le gouvernement nationaliste hindou a passé en 1998 une série de lois reconnaissant enfin au cinéma indien le statut d’industrie à part entière.

«Jusqu’alors, c’était davantage vu comme un vice, un peu comme les jeux d’argent ou les courses de chevaux. Il a fallu attendre 2008 pour que ces lois soient réellement appliquées. Mais aujourd’hui, les banques peuvent enfin prêter de l’argent aux studios de cinéma», précise Tejaswini Ganti.

Il n’empêche qu’un rapide coup d’œil aux blockbusters de ces dernières années suffit à comprendre que Bollywood souffre toujours d’un vrai syndrome de Stockholm: D (2002), Once Upon a Time In Mumbaai (2010), D Company (2013), D-Day (2013) ou Coffee with D (2017).

D-Day | DR

Comme Al Capone ou le Mexicain El Chapo, Dawood Ibrahim a su se construire grâce au cinéma une histoire à la Scarface: celle du moins-que-rien qui réussit à s’extraire de sa condition moyennant quelques entourloupes vis-à-vis de la loi –de quoi faire rêver des générations entières d’adolescents des bidonvilles.

«Mais de plus en plus de nouveaux petits gangs essaient de prendre la place de Dawood, en profitant du fait qu’il ne soit plus physiquement à Bombay», nuance Gary K. Busch. Depuis quelques années circulent des rumeurs selon lesquelles Dawood Ibrahim serait victime de sérieux problèmes cardiaques.

Pour le savoir, la chaîne indienne CNN-News18 a tenté un coup de poker en août dernier, en appelant directement l’une des résidences du parrain située à Karachi. «Allô?», a décroché Dawood Ibrahim avec une voix de jeune homme en pleine santé. Comprenant rapidement le piège, le bandit le plus recherché d’Inde s’est simplement contenté de passer le combiné à son assistant: «Franchement, vous avez l’air d’être des journalistes intelligents. Vous pensiez vraiment que vous alliez interviewer Monsieur Dawood simplement en lui passant un coup de fil?» Depuis, on suppose que les journalistes de CNN-News18 ne dorment plus que d’un seul œil.

Simon Clair Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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