Sciences

On comprend désormais mieux comment le cerveau prend une décision

Temps de lecture : 8 min

Deux régions cérébrales, le cortex et le thalamus, coopèrent et échangent des informations pour faire des choix rapides et adaptés.

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À gauche ou à droite? | Jens Lelie via Flickr CC License by

Comment prendre une décision rapide et adaptée dans un environnement complexe et changeant? C’est une question à laquelle nous sommes tous confrontés, pris dans les flots d’information parfois contradictoires propres à la vie moderne.

De façon plus pragmatique, il s'agit d'un enjeu de survie pour tous les organismes vivants qui naviguent entre la nécessité de quérir des ressources et celle d’éviter les prédateurs. Dès lors, il semble raisonnable de postuler que l’évolution a favorisé le développement d’une architecture cérébrale permettant une prise de décision rapide et adaptée. En identifier les principes fonctionnels est un enjeu majeur des neurosciences contemporaines.

Une importance démesurée accordée au cortex

Classiquement, il a été considéré que les fonctions cognitives les plus avancées, comme la capacité à raisonner, à planifier ou encore à élaborer des stratégies en vue de résoudre un problème, devaient nécessairement s’incarner dans les régions du cerveau les plus évoluées.

De ce raisonnement découle un large intérêt des neuroscientifiques pour le cortex, et plus particulièrement pour sa partie dite préfrontale. Cet engouement, s’il est compréhensible, a pour inconvénient d’occulter l’apport fonctionnel d’autres régions cérébrales.

Chez l’homme (à gauche) comme chez le rongeur (à droite), le cortex préfrontal (en vert) est la partie la plus antérieure du cerveau. Chez ces deux espèces, le thalamus (en bleu) correspond à une région profonde, dite sous-corticale.

Deux constats permettent d’appréhender l’importance de cet apport. D’abord, des organismes au cortex plus rudimentaire que les primates sont également capables de prendre des décisions rapides et adaptées dont dépend leur survie.

Ensuite, le cortex préfrontal –comme les autres régions corticales– fait l’objet de projections anatomiques importantes de la part d’autres régions cérébrales, enfouies sous le cortex et apparues plus tôt dans l’évolution. Ces projections sont certainement appelées à jouer un rôle fonctionnel important.

Une vision classique du thalamus réductrice

Une région sous-corticale précise retient particulièrement l’attention: le thalamus, source principale de l’innervation de l’ensemble du cortex, et particulièrement de sa subdivision préfrontale. Les liens anatomiques entre cortex et thalamus sont si étroits qu’à l’origine, les différentes régions corticales sont définies selon l’origine thalamique principale des connexions qui les innervent.

Il faut concevoir le thalamus comme une structure fortement différenciée, constituée d’une multitude de «noyaux» –des groupements de neurones– ayant chacun une connectivité corticale qui lui est propre. La partie dorsale du thalamus est la source majeure des afférences du cortex préfrontal, tandis que d’autres noyaux thalamiques innervent le reste du cortex.

Initialement, le rôle du thalamus était conçu comme celui d’un transfert passif de l’information vers l’étage cortical supérieur, où les opérations mentales complexes sont censées opérer. Selon cette vision classique, exposée dans les manuels pendant des décennies, la fonction de cette structure ancienne s’apparente à un simple relais, qui n’apporte pas de contribution fonctionnelle originale.

Des faits cliniques et expérimentaux majeurs indiquent que cette conception est manifestement incomplète, voire erronée, mais ils ne suffiront pas à capter l’attention de la majorité des neuroscientifiques, plus préoccupés par les structures cérébrales dont le rôle fonctionnel apparaît plus immédiatement –à ce jour, près de 25.000 études ont par exemple été publiées sur le rôle du cortex dans les fonctions cognitives.

Dès le début des années 1980, le rôle du thalamus dans la mémoire a pourtant été reconnu. Quelques années plus tard, certaines conceptions théoriques issues de la neurophysiologie ont fait valoir le fait que le cortex envoie lui aussi, en retour, des projections vers le thalamus et donc que cette dernière région ne saurait être limitée à un rôle de relais –ce sont notamment les travaux et conceptions princeps de Guillery et Sherman, dont une perspective est désormais disponible.

Un changement de paradigme

Ces considérations finissant par trouver un certain écho, des études plus nombreuses ont vu le jour, qui établissent des interactions fonctionnelles entre cortex et thalamus.

S’amorce ainsi un véritable changement de paradigme: on passe progressivement d’une vision où le thalamus relaye les informations importantes au cortex pour un traitement approprié, à celle où deux partenaires coopèrent pour réaliser des opérations cognitives importantes.

Il faut néanmoins attendre les toutes dernières années et la mise à disposition de nouvelles techniques en neurobiologie pour véritablement s’attaquer aux principes fonctionnels à l’œuvre dans les «boucles» formées par les projections réciproques unissant cortex et thalamus.

Les neurones du cortex préfrontal qui innervent le thalamus apparaissent en rouge.

Ces techniques sont basées sur les progrès de la génétique et de l’ingénierie virale; elles permettent de prendre le contrôle de certains neurones d’intérêt, que le chercheur pourra soit inhiber, soit au contraire activer de façon très sélective.

Les techniques les plus avancées permettent de modifier des neurones d’intérêt en les dotant de récepteurs sensibles à certaines longueurs d’onde lumineuse (optogénétique) ou à des substances pharmacologiques exogènes à l’organisme (pharmacogénétique).

L’intérêt principal de ces techniques est de permettre d’exercer un contrôle sur une catégorie bien définie de neurones, avec une sélectivité sans précédent. En utilisant des vecteurs viraux aux propriétés complémentaires, on peut cibler exclusivement les neurones thalamiques qui innervent le cortex, ou bien au contraire les neurones corticaux qui innervent le thalamus.

Nous pouvons désormais étudier de façon spécifique les éléments constituants de ces fameuses boucles: les voies thalamocorticales (du thalamus vers le cortex) et les voies corticothalamiques (du cortex vers le thalamus).

L'apport de l'apprentissage instrumental

Avec ces outils, nous pouvons désormais manipuler les boucles thalamocorticales. Encore faut-il savoir à quoi ressemble une décision «rapide et adaptée» chez le rat de laboratoire.

Quand un mammifère prend une décision puis effectue une action pour atteindre un but, il forme une représentation mentale de la valeur de la récompense escomptée et du lien causal entre son action et l’effet qui en résulte. Quand ces deux critères sont établis, on parle d’un «comportement dirigé vers un but». Ces capacités de représentation peuvent être étudiées au laboratoire par des procédures issues de la psychologie expérimentale.

Le principe général repose sur un apprentissage dit «instrumental»: l’animal apprend que deux actions différentes –pousser un levier ou bien une tige métallique– permettent l’obtention de deux récompenses alimentaires distinctes, qui leur sont spécifiquement associées. Il apprend également le lien causal entre le fait de réaliser l’action et ce qui en découle.

Des manipulations spécifiques permettent d’étudier comment l’animal peut mettre à jour sa représentation de ces deux attributs –valeur de la récompense et lien causal entre l’action et son effet.

L’animal apprend que deux actions différentes –pousser un levier ou actionner une tige métallique– permettent d’obtenir deux récompenses spécifiques, initialement également attractives pour l’animal. À la suite de manipulations spécifiques, l’animal peut être placé en situation de choix entre ces deux actions. Il devra fonder ce choix soit sur la valeur courante des récompenses («Maintenant que j’ai consommé beaucoup de pastilles marron, je préférerais obtenir la pastille bleue»), soit sur la contingence, le lien causal entre l’action et son effet («Que se passe-t-il quand je presse le levier ou que j’actionne la tige métallique?»).

Dans le premier cas, on va changer temporairement la valeur de l’une des récompenses, en permettant à l’animal de la consommer à volonté. Lorsqu’après cette phase, l’animal sera immédiatement placé en situation de faire un choix entre les deux actions, il va préférentiellement opter pour celle qui conduit à la récompense qui n’a pas été largement consommée au préalable: l’appétence relative de la récompense largement consommée a diminué.

Ensuite, on peut modifier l’apprentissage instrumental initial de façon subtile: presser le levier conduit toujours à la récompense qui lui a été précédemment associée, mais presser la tige métallique n’est plus nécessaire, car les récompenses qui lui étaient spécifiquement associées sont distribuées même si l’animal n’effectue aucune action. Placé à nouveau en situation de choix, l’animal va cette fois préférentiellement opter pour l’action qui permet effectivement d’obtenir la récompense plutôt que celle dont la relation de contingence avec la récompense a été ainsi dégradée.

Deux voies, deux rôles

Muni de l’ensemble de ces outils viraux et comportementaux, nous avons pu étudier en laboratoire le rôle fonctionnel des voies thalamocorticales et corticothalamiques dans la capacité à prendre une décision.

Pour ce faire, nous avons réalisé deux expériences complémentaires visant à inhiber de façon transitoire et spécifique, par la méthode pharmacogénétique, les neurones thalamiques innervant le cortex préfrontal ou bien, au contraire, les neurones corticaux innervant le thalamus.

À chaque fois, nous avons examiné le choix des animaux lorsque nous évaluons la valeur courante de la récompense ou le lien causal entre l’action et son effet.

Les résultats que nous avons obtenus permettent d’établir que ces voies ont un rôle complémentaire mais néanmoins différent: inhiber la voie corticothalamique empêche les animaux de fonder leur choix sur la valeur courante de la récompense, mais pas sur l’effet escompté de l’action. Inhiber la voie thalamocorticale est à l’inverse essentiellement délétère pour baser le choix sur le lien causal entre l’action et son effet.

Schéma d’un cerveau de rat montrant que les deux attributs principaux de la prise de décision, valeur de l’action et contingence, sont implémentés de façons différentielles par les voies thalamocorticales et corticothalamiques.

Mieux appréhender certains troubles mentaux

Ces résultats vont clairement l’encontre de la vision classique du thalamus conçu comme un relais, puisqu’ils font au contraire apparaître le cortex préfrontal et le thalamus comme deux partenaires ayant chacun une partition à tenir pour une prise de décision adaptée. La direction de propagation de l’information apparaît dès lors comme une caractéristique fonctionnelle importante des circuits thalamocorticaux.

Cette caractéristique ouvre de nouvelles perspectives pour mieux appréhender les principes de fonctionnement des circuits neuronaux. De nombreuses régions cérébrales sont réciproquement connectées et éprouver la généralité du principe de direction des informations apparaît comme un objectif important.

Au-delà, l’enjeu reste de mieux comprendre le fonctionnement de notre cerveau, et la disponibilité d’outils viraux appropriés permet désormais de questionner véritablement sa connectivité fonctionnelle. C’est une condition nécessaire pour mieux appréhender les troubles mentaux justement perçus comme des désordres de connectivité fonctionnelle entre aires cérébrales, comme la schizophrénie.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Mathieu Wolff Chargé de recherche CNRS

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