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Les princesses Disney peuvent changer le monde

Temps de lecture : 6 min

Dans les dessins animés, dans les magasins de jouets mais aussi dans les débats féministes ou sur Internet, elles sont partout. Mais pourquoi?

Libérons les princesses. |
Capture d'écran du film «La Reine des Neiges».
Libérons les princesses. | Capture d'écran du film «La Reine des Neiges».

S’il y a bien trois choses dont Internet ne se lassera vraisemblablement jamais, ce sont les animaux mignons, les prises de position malheureuses et les princesses Disney.

La popularité de chacun de ces sujets tient à leur caractère évolutif: pour notre plus grand plaisir (ou pour notre malheur), Internet abrite une réserve inépuisable d’adorables créatures, d’inéluctables chapelets d’opinions douteuses et une représentation toujours changeante de la femme désirable.

La semaine dernière, cette obsession tenace pour les princesses s’est retrouvée au centre des échanges sur Twitter lorsqu’une série de tweets inspirés du mème «Il nous faudrait une princesse Disney…» –allant du plus sérieux («Il nous faudrait une princesse Disney végétarienne luttant en faveur de la libération des animaux») au plus bizarre («IL NOUS FAUDRAIT UNE PRINCESSE DISNEY RESSEMBLANT LITTÉRALEMENT À SHIA LABEOUF SOUS PCP»)– a fini par déchaîner les passions après le tweet suivant: «Il nous faudrait une princesse Disney ayant subi un avortement», envoyé depuis le compte d’un centre régional du planning familial, supprimé depuis. On comprend facilement l’indignation que ce tweet a suscitée chez les activistes anti-avortement. Mais n'empêche, c'est quoi cette fièvre royale chronique dont souffre Internet?

Si vous passez suffisamment de temps en ligne, ou en tout cas sur les sites que je consulte, vous avez sans doute déjà vu ces innombrables dessins de fans qui revisitent les princesses Disney. Les premiers résultats de recherche avec saisie semi-automatique pour «Disney princesses as» (princesses Disney en tant que) donnent: mamans, sirènes, paresseuses, reines, hommes, guerrières, dessin d’animation, bébés ou encore (et c’est assez désopilant) «bols d’eau tiède». (Et si vous aimez l’idée de voir vos princesses Disney prendre la forme de conteneurs, mais que vous êtes plutôt boucherie, retrouvez-les ici sous la forme de bétonnières.) Par ailleurs, un pourcentage effarant de serveurs Tumblr et DeviantArt semble dédié à l’hébergement de dessins de princesses Disney réalisés par des amateurs, dans lesquels elles deviennent des poupées en ligne que les artistes peuvent affubler de différents costumes.

La nostalgie, tout particulièrement dans notre monoculture actuelle où rares sont celles et ceux qui n’ont pas vu La Belle et la Bête et Le Roi Lion, contribue probablement à la viralité d’Ariel hipster. Le besoin adolescent irrépressible de se moquer des trésors de l’enfance et de souiller les figures sacrées y est également pour quelque chose. Mais la longévité des princesses Disney est peut-être attribuable à un autre facteur, sous-estimé –à savoir le désordre idéologique qu’elles incarnent.

Le tweet mal avisé du planning familial invitait également un travailleur syndiqué, une femme transgenre et un immigrant sans papiers (fictifs) à rejoindre Blanche-Neige, Mulan et Elsa dans l’univers immortel des personnages de dessin animé. Mais les princesses modernes de Disney ne relèvent d’aucun bord politique, et ce sont probablement leurs contradictions qui les rendent si mémorables et intéressantes.

Petites choses fragiles ou véritables héroïnes?

Il était une fois (ou plus précisément, il y a environ sept ans) une campagne qui cherchait à dépeindre la culture des princesses comme un fléau des temps modernes et qui atteignit un autre point culminant (relatif)… Dans le livre de Peggy Orenstein, Cinderella Ate My Daughter, l’auteure voit dans la culture «gamine» que représentent les princesses Disney toute une flopée de dangers pour les filles, parmi lesquels «la dépression, des troubles alimentaires, une image faussée du corps et un comportement sexuel à risque».

Les princesses Disney incarnent souvent simultanément une image traditionnelle de la féminité et des privilèges de classe, et une réfutation de ces concepts.

Depuis la parution de cet ouvrage en 2011, les critiques féministes se sont contentées de continuer à attaquer la façon dont nous abordons la culture populaire dominante. La version moins dogmatique du féminisme adoptée par les jeunes femmes à l’heure actuelle (rien de moins que l’éminence littéraire Chimamanda Ngozi Adichie s’est récemment exprimée publiquement à propos de sa passion pour le maquillage) a transformé, de façon plutôt convaincante, un grand nombre de ces emblèmes nubiles de l’hyperféminité, à la taille de guêpe impossible, en héroïnes et en rebelles.

Les princesses Disney incarnent souvent simultanément une image traditionnelle de la féminité et des privilèges de classe, et une réfutation de ces concepts. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux fans de Star Wars aient apprécié, après l’acquisition de Lucasfilm par la maison Mickey, de voir la générale Leia élevée au rang de princesse Disney.

La studieuse Belle est largement perçue comme le personnage le plus visionnaire de la renaissance de Disney dans les années 1990. Elle préfère la lecture à toute autre activité, ne semble pas gênée par son absence de vie amoureuse et est prête à se sacrifier pour libérer son père des griffes de la Bête. Mais ses yeux de biche et sa longue chevelure viennent contrebalancer son statut de folle du village. C’est qu’il est bien plus facile d’être marginale lorsqu’on est belle. Ajoutons que le sort final de Belle illustre concrètement la hiérarchie sociale –elle se retrouve avec un beau gosse réhabilité, loin de la dédaignable vie de province, comme il se doit lorsqu’on est une princesse Disney.

Libérées, délivrées?

N’importe qui est susceptible d’aimer les princesses Disney des années 1990, tant leur fouillis idéologique les rend appréciables aussi bien aux yeux des libéraux que des conservateurs.

Même imparfaites dans leur représentation, Vaiana, Mulan, Tiana, Pocahontas et Jasmine jouent néanmoins un rôle indispensable en plaçant les filles et les femmes de couleur au centre de l’histoire.

Il y a d’une part Jasmine, qui tire son charme de son statut de membre de la famille royale, mais aussi de sa volonté de s’affranchir des contraintes du trône, notamment d’être donnée en mariage à n’importe quel prince voisin. Et d’autre part il y a Ariel, qui se fait avoir en acceptant de donner la partie la plus essentielle d’elle-même pour un garçon, mais que l’on admire pour sa volonté à vouloir échapper coûte que coûte au monde marin. Et puis, il y a des anomalies, comme Mulan et Mérida, qui parviennent à exister en dehors du féminisme corrompu du système des princesses. Mais elles ne sont que l’exception qui confirme la règle.

Il est vrai que cette approche idéologique grossière s’est faite de plus en plus rare ces dernières années. Deux des quatre films d’animation les plus récents de Disney, La Reine des neiges et Vaiana, la Légende du bout du monde, ont été applaudis pour avoir offert plus qu’un simple mariage à leurs héroïnes respectives. (Les deux autres, Zootopie et Les Nouveaux Héros, marquent une avancée en matière d’intégration avec une amitié entre espèces dans le premier et un protagoniste américano-nippon vivant à «San Fransokyo» dans le second.) Disney, qui compte dans ses archives plus d’un personnage douteux sur le plan racial, semble connaître une prise de conscience, voire un éveil politique.

Libérées, délivrées? | Via YouTube.

Ce virage à gauche tant attendu est le bienvenu. En effet, il est important que filles et garçons puissent voir à l’écran des personnages féminins intéressants et progressistes, notamment dans le contexte plus large du cinéma pour enfant où les protagonistes masculins sont trois fois plus nombreux que les protagonistes féminins et où les personnages masculins évincent les personnages féminins dans des proportions similaires. Même imparfaites dans leur représentation, Vaiana, Mulan, Tiana, Pocahontas et Jasmine jouent néanmoins un rôle indispensable en plaçant les filles et les femmes de couleur au centre de l’histoire.

Les princesses de demain se prendront en main

Mais le mème «Il nous faudrait une princesse Disney…» est différent. Il est difficile de ne pas céder à la tentation d’implorer Disney, et Disney seulement, de nous offrir un casting plus vaste de princesses, comme si les seuls personnages féminins qui comptaient étaient ceux que papa Walt nous propose.

Les mèmes les plus loufoques en la matière tournent en ridicule cette tendance irréaliste consistant à s’en remettre à une société, et à juste titre. Disney est déjà le studio le plus important et le plus prospère d’Hollywood –et l’intérêt constant qu’Internet porte à ses princesses ne fait que renforcer cette dominance culturelle, laissant finalement une grande entreprise décider de ce qui importe ou non.

J’ai beau être en faveur d’une princesse Disney «souffrant de dépression et ayant du mal à s’adapter», ou «qui pond des œufs dans le corps des hommes»... ce qu’il nous faudrait vraiment, c’est une princesse Disney capable de nous libérer du joug de Mickey.

Inkoo Kang Inkoo Kang est journaliste pour Slate.com. Elle écrit sur la culture et la technologie.

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